frictions

Ni journal, ni magazine, frictions se situe délibérément dans la mouvance des revues de réflexion. Elle entend réinstaurer le débat depuis si longtemps disparu dans le monde du théâtre, sans craindre la polémique, mais sans la rechercher artificiellement. frictions entend réinterroger les véritables enjeux de l’activité théâtrale, et donc être le lieu d’émergence d’une authentique pensée critique qui passe bien évidemment par une écriture digne de ce nom. La fonction de l’Art est de prendre parti ; Frictions prendra parti pour une certaine idée du théâtre. Car il n’est pas vrai que tout équivaut à tout, c’est-à-dire, en fin de compte à rien. Refusant de confiner l’art dramatique dans le lieu qui lui est traditionnellement dévolu et dans lequel il meurt étouffé, frictions fait appel aux signatures venues d’horizons divers.


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SORTIE DU N°26 LE 15 JUIN 2016
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FRICTIONS LANCE UNE NOUVELLE COLLECTION : LES CARNETS DE FRICTIONS !

Première publication : Critique dramatique et alentours de Jean-Pierre Han, préfacé par Jean Lambert-wild, recueil de textes autour de la critique dramatique.
Parution début août, disponible par correspondance dès maintenant !

ET TOUJOURS LE HORS-SÉRIE N°6 (Former à la mise en scène ?) !


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UN ENTRETIEN AVEC J.-P. HAN AUTOUR DE FRICTIONS, DISPONIBLE ICI OU SUR LE SITE DU MOTIF



22 juin 2008 : Quelques notes en réponse aux questions d’André Chabin.

Je suis toujours surpris de la surprise que provoque frictions en tant que bel objet. Cette surprise ou cet étonnement est à mes yeux emblématique d’une attitude allant malheureusement de soi aujourd’hui, à savoir que la qualité de l’objet revue serait secondaire par rapport à son contenu. Toujours cette vieille dualité entre la forme et le fond, et dans le domaine qui nous préoccupe et dans lequel nous œuvrons, il semble bien que le forme soit définitivement subordonnée au fond. Comme bien entendu – c’est une banalité que de l’affirmer – je considère que les deux sont liées, je ne saurais, nous ne saurions dans la petite équipe de frictions, privilégier l’un ou l’autre. Nous avons, par ailleurs – et nous le déplorons amèrement – peu de retour concernant la qualité d’écriture, autre exigence de notre part, des articles proposés, alors qu’encore une fois leurs contenus sont sujets de discussions parfois vives, et c’est tant mieux. On nous demande ainsi de pouvoir reproduire, sur le net ou ailleurs, certains articles, ce qui nous pose un autre problème, car alors c’est une continuité de pensée, celle d’un numéro, qui est ainsi complètement occultée, mais ceci est autre problème.
Nous sommes dans un rapport de visibilité à plusieurs niveaux. Or l’invisible nous intéresse tout autant que le visible !

J’entends bien que la qualité esthétique que nous tentons de donner à notre revue ne va, hélas, pas de soi. Vous me parlez, avec une attention qui me va droit au cœur, de la couverture de notre revue, à chaque fois d’une couleur vive différente – il faut en effet lire la revue, j’y reviens, dans sa double continuité – ; je l’apprécie pour l’heure tout autant que vous, c’est une lapalissade puisque j’en suis responsable ! Mais force m’est de reconnaître qu’elle me pose problème : elle n’est pas, en dépit de sa qualité, ou précisément parce qu’elle est de qualité ( !), « vendeuse »… je veux dire par là que je sais bien qu’il faudrait, pour qu’elle le devienne, une photo-choc (de théâtre si possible), avec des noms « porteurs », comme on dit en langage commercial. Cela aurait le mérite d’attirer l’attention du public (du lectorat ? Existe-t-il ?) de théâtre qui se retrouverait ainsi en terrain de connaissance. Rien n’est moins vendeur que l’inconnu ! Annoncer Chéreau, Mnouchkine, Brook et tutti quanti en « une » serait vendeur ; ce n’est franchement pas non plus, au plan éditorial, ce que nous cherchons à traiter !
Des pages vierges de texte ? Encore une fois ceux-ci, aussi beaux et pertinents soient-ils, ont besoin de respiration. L’ensemble d’un numéro de revue se conçoit comme une partition, avec ses notes blanches et ses notes noires, avec ses respirations, ses tempi différents. L’image, dans ces conditions, a un rôle important à jouer, et je considère qu’ensemble, et dans leur continuité, elles doivent « parler » tout autant qu’un article. Elles ont la même valeur et ne sont pas secondes, c’est-à-dire, illustratives, par rapport au sacro-saint texte. Nous laissons cela aux journaux et magazines, comme nous laissons l’écriture journalistique (je la pratique par ailleurs et n’ai rien contre elle ; frictions n’est simplement pas son « lieu ») à ces mêmes périodiques.

Je voudrais souligner ici l’importance du rôle du directeur artistique (DA) de la revue (il y en a un !). Dire l’importance de Jean-Michel Diaz avec lequel je travaille depuis de nombreuses années ; depuis Cripure très exactement, au début des années 1990. Nous avons ensemble mené différentes aventures éditoriales, toujours avec le même plaisir, désormais avec une réelle complicité. Je tiens à dire sa capacité à saisir très vite « l’esprit » des textes et à envisager visuellement un dialogue avec eux (et avec moi !), dialogue en perpétuel décalage (encore une fois, foin de l’illustration !). J’aimerais faire entrer en dialogue gens de théâtre et artistes. À ce propos, je rappelle que nous avons publié dans les premiers numéros des œuvres photographiques du scénographe Daniel Jeanneteau, tout comme nous l’avons fait avec Michel Jacquelin. L’auteur Philippe Malone dont nous avons publié des textes plus récemment est également photographe ; et nous avons des projets du même ordre avec le metteur en scène Alexis Forestier dont nous avons déjà publié certaines photos…

Vous me dites que tout cela a un coût, ou plutôt un surcoût. Eh bien, pas du tout ! Sauf à considérer qu’un à-plat de couleur est chose superflue (ce n’est pas votre avis, je le sais), et donc que l’on pourrait en faire l’économie. Comme on peut faire l’économie d’un DA ! En près de dix ans d’existence, frictions a connu quatre imprimeurs, non pas parce que les trois premiers ne nous satisfaisaient pas, bien au contraire, mais simplement pour des raisons financières : nous trouvons toujours moins cher pour une qualité égale, et parfois supérieure ! Cela veut dire qu’il faut consacrer du temps et de l’énergie pour trouver des partenaires dans ce domaine.

De même, nous persistons à ne pas annoncer de dossier à chaque numéro (sur les acteurs, les metteurs en scène, sur le théâtre ci ou le théâtre ça…), estimant néanmoins qu’il y a dans chaque numéro un fil rouge reliant les articles et les visuels entre eux. Au lecteur de trouver le chemin du parcours : encore, malheureusement, une chose qui n’est guère « vendeur »… Néanmoins nous ne nous privons pas d’évoquer certains sujets dans des numéros hors-série (De l’écriture à la scène, numéros consacrés aux auteurs Jean Audureau, Kathy Acker…). Cela veut dire aussi et surtout que la conception et la gestation des numéros est particulière. À partir d’un sujet (de dossier) il serait assez simple de passer commande à tel ou tel artiste, à tel ou tel auteur, d’un article sur la question à traiter. En refusant de programmer un dossier, nous nous laissons la possibilité de changer de cap au fil des rencontres que nous pouvons faire. La préparation d’un numéro est beaucoup plus compliquée et lente ainsi, mais nous y tenons tout particulièrement. Et ce n’est qu’en tout dernier ressort que nous passons commande… Question de vie sans doute.

Rien n’est trop beau pour le théâtre. Mais il est évident qu’il ne saurait se suffire à lui-même. Nous ne tenons pas à l’enfermer dans un ghetto de super spécialistes de la profession. C’est la raison pour laquelle nous n’hésitons pas à aller y voir dans d’autres domaines artistiques et scientifiques. Je m’enorgueillis personnellement d’avoir été le premier à amener la philosophe Marie-José Mondzain vers le théâtre… C’est la raison pour laquelle je n’hésite pas à publier des textes qui ne ressortissent pas directement au théâtre. J’ai ainsi fait paraître une nouvelle de l’écrivain argentin Osvaldo Lamborghini ; peu de temps après le metteur en scène Matthias Langhoff l’a mis en scène, un éditeur a publié un de ses recueils de nouvelles. Voilà qui me permet de réaffirmer deux choses : frictions garde toujours en tête qu’elle est une revue de théâtre, et que ce qui est premier c’est la réalité du plateau. Mais dans le même temps, je renvoie au sous-titre, théâtres-écritures pour en souligner le pluriel et l’affirmation de son attachement pour tout ce qui touche aux domaines des écritures, littérature comprise. Point n’est besoin d’insister sur le fait que nos modèles premiers sont des modèles de revues littéraires…

En près de dix ans d’existence, nous n’avons guère changé de ligne éditoriale. Nous maintenons le cap, comme on dit. Mais il est bien évident qu’il nous a paru nécessaire d’effectuer, au fur et à mesure de la parution des numéros de la revue, un certain nombre de réajustements ou d’infléchissements. Pour l’heure je songe sérieusement à tenter de réhabiliter une véritable parole critique, ce qui nous renvoie à un de vos questionnements concernant le « déficit de la pensée et de la parole critique ». Nous nous sentons, c’est vrai, bien esseulés dans ce domaine, et voilà qui nous renvoie aux autres revues (de théâtre), à leurs contenus, etc. Cela renvoie également à notre vœu de voir éclore d’autres publications : toute nouvelle proposition, si proposition il y a, est bonne à prendre, peut et doit enrichir le débat ! Force étant de constater que malheureusement nous ne sommes pas dans cette dynamique.

À tenter de répondre (même de loin) à vos questions, je m’aperçois que depuis les débuts de frictions nous n’avons pas changé de comité de rédaction. Intéressante mais dangereuse stabilité palliée en partie par la constitution d’un deuxième cercle très proche du premier. Ainsi Jean Jourdheuil, Marie-José Mondzain, Michel Simonot, Diane Scott collaborent-ils de manière très régulière et apportent-ils leurs points de vue sur le développement de la revue. J’essaie aussi, dans la mesure du possible, de continuer à « panacher » collaborateurs de grande expérience et de renom, et jeunes collaborateurs qui débutent parfois chez nous. C’est aussi la mission d’une revue telle que la nôtre que d’être en capacité d’opérer ce type de relais avec les nouvelles générations. Le renouvellement de la pensée, s’il doit s’opérer, ne se fera qu’à ce prix. Je m’aperçois aussi que la revue prend de plus en plus goût à la publication de textes de fictions (théâtraux ou non d’ailleurs ; encore que l’on puisse, comme disait Vitez, faire théâtre de tout !) inédits. À nous de trouver, à chaque numéro, un juste équilibre.

Nous ne cessons, pour notre part, de continuer à marcher sur une ligne de crête, en prenant garde d’éviter deux écueils majeurs, celui de la superficialité journalistique et celui de la parole soi-disant savante (souvent incompréhensible) des universitaires. En prenant garde encore et toujours des éternels commentaires (les théâtres, qui ont bien compris le fonctionnement de la chose, produisent et publient eux-mêmes dans des publications maisons leurs propres commentaires), et tenter de produire une véritable pensée ou les possibilités de développement d’une pensée. Je ne suis pas tout à fait sûr qu’une telle attitude soit vraiment partagée par les principaux intéressés, c’est-à-dire les praticiens et autres gens de théâtre… Ce qui nous amène à la question du lectorat que je n’ai pas le courage d’évoquer ici, mais qui mériterait un long développement ! Tout cela étant lié de près à l’état du théâtre en France à l’heure actuelle…

Pour ce qui concerne enfin la définition d’une revue que je distingue du magazine ou du journal, j’ai vraiment également besoin de vous, mes certitudes en la matière s’effondrant de manière régulière à chaque fois que j’évoque et tente d’approfondir cette question. Je sais simplement qu’une distinction est nécessaire. Laquelle et comment ?

Jean-Pierre Han