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edito15 [2013/06/29 21:32] (Version actuelle)
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 +=== ÉDITO : FRICTIONS N°15 ===
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 +== D’une revue et des revues théâtrales. ==
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 +Sans doute s’étonnera-t-on que j’ouvre ces pages de //​Frictions//​ en parlant d’une autre revue de théâtre, //​Théâtre/​Public//​ qui vient, après trente-cinq années d’existence,​ de mettre les clés sous la porte. La très laconique lettre d’au revoir (sans fleurs, ni couronnes) de Bernard Sobel, son directeur, d’Alain Girault et de toute l’équipe de la publication,​ parle d’une suspension de parution : on sait ce que cela signifie, en espérant à chaque fois être démenti. Trente-cinq ans : une longévité hors du commun due au fait que la revue était publiée par le théâtre de Gennevilliers que dirigeait Bernard Sobel. Il était impensable que son successeur, Pascal Rambert, prenne le relais : Bernard Sobel est parti avec sa revue qui, devenue « indépendante » n’aura tenu que deux ans, une durée, hélas, beaucoup plus conforme à la norme…
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 +Ce n’est franchement pas une surprise de constater que l’annonce de la disparition de //​Théâtre/​Public//​ aura fait peu de vagues. Comme si cela entrait ou rentrait dans l’ordre des choses. Et nous sommes effectivement dans l’ordre des choses. Celui d’un monde du théâtre déboussolé que ne parcourt désormais plus aucune véritable pensée, l’ère étant plutôt aux commentaires plus ou moins oiseux et abscons. Devant cet état de fait il est touchant de voir les institutions faire feu de tout bois, appeler à la rescousse des penseurs « professionnels », c’est-à-dire,​ pour aller au plus pressé, des philosophes. Ultimes alibis pour masquer l’absence de toute réflexion : combien de manifestations pompeusement appelées « théâtre des idées », « le théâtre de la pensée » et autres titres ronflants. Ce ne sont pas ces manifestations en soi que je pointe du doigt – certaines sont intéressantes (je pense au théâtre des idées de Nicolas Truong) – mais leur utilisation dans un système théâtral défaillant. En d’autres termes, s’il existe des penseurs professionnels à quoi bon s’engager soi-même dans une réflexion quelconque ? C’est que voici venue l’ère des spécialistes en tout genre…
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 +La disparition de //​Théâtre/​Public//​ est hautement symbolique. Symbolique d’un monde du théâtre définitivement disparu. Il faut bien en prendre son parti. De //Théâtre Populaire// (1953-1964) à //​Théâtre/​Public//​ (1974-2009),​ en passant par //Travail théâtral//​ (1970-1979) – les titres sont hautement parlants – c’est l’histoire théâtrale de plus d’un demi-siècle qui bascule définitivement dans le passé. L’histoire du théâtre de service public telle qu’elle s’est développée au lendemain de la Seconde guerre mondiale. L’actuelle commémoration des cinquante ans du ministère de la Culture ressemble plutôt à un enterrement (programmé ?).
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 +Sale coup que la disparition de //​Théâtre/​Public//,​ je le dis tout net. Sale coup pour la pensée, sale coup pour le théâtre, sale coup pour //​Frictions//​. Devrons-nous nous résoudre à jouer le rôle du dernier des Mohicans ? Nous n’y tenons franchement pas. Mais, bien entendu, c’est sur notre propre existence qu’il nous faut réfléchir. Voire, comme on aimerait à nous le faire accroire, sur notre propre légitimité d’exister puisque nous n’entrons pas dans les catégories convenues (publicitaires,​ mondaines ou autres) qui font le lit de la société libérale dans laquelle nous vivotons. Oui, il faut réfléchir à la nécessité d’une revue de théâtre aujourd’hui,​ comme il faut réfléchir à sa pérennité (Antoine Vitez, du temps de son //Art du théâtre//,​ dans les années quatre-vingt,​ avait décidé, avec son comité de rédaction, de « concevoir une revue sur une durée limitée. Deux saisons. Six numéros. Ensuite on verra »…). Réfléchir aussi aux nouveaux moyens d’intervention et d’écriture avec l’Internet.
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 +Les temps ont changé. Celui des revues avec. Les aventures éditoriales collectives (pas seulement au sein d’un comité de rédaction) telles qu’elles existaient, il y a un siècle, et bien évidemment pas seulement dans le milieu théâtral, ne sont plus aujourd’hui de mise. Nous voilà renvoyés à nous-mêmes,​ aux individualités que nous sommes. N’y aurait-il plus désormais la place que pour des aventures personnelles ? On peut le craindre. C’est en tout cas une belle façon de rendre toute parole et toute pensée un tant soit peu aiguës inefficaces.
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 +Le paysage des revues théâtrales est un désert. Nous comptons bien y camper encore un peu. 
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 +« Ici vient la nécessité de la revue, et l’on ne dira pas : encore une, car le nombre des revues vouées à l’illustration de l’Art du théâtre aura été, dans ce même temps, bien petit, comparé à la profusion du théâtre lui-même ». Antoine Vitez, //L’Art du théâtre//,​ in édito du n° 1, printemps 1985.
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 +**Jean-Pierre Han**