mardi 14 janvier 2020

''Dom Juan'' ou la fin d’un mythe et d'un monde

Dom Juan ou le Festin de pierre d’après le mythe de Don Juan et le Dom Juan de Molière. Spectacle de Jean Lambert-wild et Lorenzo Malaguerra. Théâtre de la Cité Internationale à 20 h 30 jusqu’au 15 février. Tél. 01 43 13 50 60.

Le rideau s’ouvre : le décor de Stéphane Blanquet et de Jean Lambert-wild vous saute au visage opérant dans l’étonnement (au sens fort du terme) qu’il provoque un premier déplacement avec sa luxuriance et avec ses couleurs vives contrastant avec l’intérieur de ce qui semble être une grande pièce décatie. Pépiements d’oiseaux en sus, on se croirait dans une scène peinte par le douanier Rousseau… Où sommes-nous vraiment ? Certainement pas dans le très convenu tableau d’une comédie classique, puisque classique il y a paraît-il, autour de ce Dom Juan écrit à toute allure – et donc même pas versifié par son auteur pressé par le temps, mais d’autant plus libre dans sa rythmique d’écriture et sa pensée. Autour de Dom Juan disons-nous, car Jean Lambert-wild et Catherine Lefeuvre, les responsables de l’adaptation ont été piocher avec bonheur dans les très nombreuses versions du mythe pour affermir, recomposer et réagencer avec intelligence la pièce de Molière. Nous sommes donc ailleurs, autrement. Dans un autre espace et dans un autre temps : une antichambre de la mort, un no man’s land dans lequel l’horloge qui trône contre un pan du mur à moitié démoli du fond de scène ne marque même plus les heures. Et c’est là que Dom Juan accompagné bon gré mal gré par le néanmoins très fidèle Sganarelle va entamer si on peut dire – car nous le saisissons en cours de trajectoire – sa course vers la mort. « Va, c’est une affaire entre le Ciel et moi, et nous la démêlerons bien ensemble… » est-il bien précisé, et Sganarelle, tout comme les spectateurs de la représentation de Lambert-wild et de Malaguerra, toujours en très efficace binôme, de répondre en chœur que l’on ne saurait être plus clair ! Masque blafard, perruque rousse flamboyante, toux intarissable accentuée par l’alcool qu’il ne cesse d’ingurgiter Dom Juan qui n’a plus de sa superbe que par intermittence est déjà passé de l’autre côté du miroir. La mort rôde à tous les étages si on ose dire, et c’est bien dans la cave située juste au-dessous d’une sorte d’entresol que Dom Juan ira chercher et inviter le Commandeur à sa table pour un ultime festin. Pendant ce temps-là un très drôle et tout à la fois sinistre trio de musiciens-chanteurs installé à l’étage ponctue les événements, ceux de la « chute » de Dom Juan. Ce n’est plus du ciel que viendra le châtiment, mais des profondeurs de la terre… L’espace en entier renvoie à l’image d’une sorte de grotte dont seul un escalier en colimaçon (et aux marches en porcelaine de Limoges, alors que des tapisseries en point numérique d’Aubusson complètent l’ensemble !) installé sur le côté cour pourrait éventuellement mener vers l’air libre, mais Dom Juan, le seul à l’utiliser ne va jamais au-delà de la première station à mi-hauteur…

Le spectacle d’une inventivité de tous les instants mise au service d’une dramaturgie serrée, se développe dans un état de tension extrême, dans de perpétuelles ruptures de rythme impulsées par le seul Dom Juan/Lambert-wild qui ne cesse de passer d’un registre de jeu à un autre. L’efflorescence des signes ne l’empêche en aucune manière de creuser le même sillon. Sous des dehors parfois légers mais jamais futiles (exit ceux qui n’entrent pas dans le schéma dessiné, Monsieur Dimanche, Don Carlos, Pierrot, Mathurine…), c’est d’une violence extrême dans la mise à nu du mythe, et dans la critique de la religion et de ses thuriféraires. Tout le jeu de Jean Lambert-wild dans le rôle-titre oscille entre ces deux extrêmes, et pas seulement parce qu’il fait usage d’un pistolet… Il opère aux antipodes de l’image convenue de Casanova et finalement affadie du personnage. Parole est à nouveau donnée à son clown Gramblanc que l’on avait pu apprécier il y a quelques saisons dans le Godot de Beckett tout comme dans le Richard III d’après Shakespeare ; il poursuit son impitoyable chemin, mais il a cette fois une complice de tout premier ordre, Yaya Mbilé Bitang alias Sganarelle, image de squelette inscrite sur son collant. Le couple est parfait, l’un entraînant l’autre dans un symbiose parfaite. La comédienne apporte un poids d’humanité dans l’univers décadent et impitoyable du spectacle. Il faut voir la constante attention des deux protagonistes l’un pour l’autre pour arriver à une respiration commune. C’est un étrange ballet qu’ils exécutent entourés par une pléiade de comédiens issus de l’Académie de l’Union, l’École de Théâtre du Limousin. Ils sont ainsi quinze à se partager alternativement, par quatre, les autres rôles du spectacle, Elvire, Dom Luis, Charlotte, un Pauvre… Une très généreuse idée qui permet à de jeunes comédiens de s’affronter à la réalité de leur profession, et qui a l’immense avantage d’interdire au couple principal de s’installer dans leurs rôles ; ils sont toujours peu ou prou, avec des partenaires qui changent à chaque représentation, dans l’obligation d’être sur le qui-vive, dans l’attention (la tension), accrue des « premières fois »… On n’aura garde d’oublier de citer les musiciens Denis Alber, Pascal Rinaldi et la chanteuse Romaine qui sous la houlette de Jean-Luc Therminarias, accompagnent au vrai sens du terme les derniers instants de Dom Juan-Lambert-wild, les derniers instants de l’image romantique de Don Juan que Da Ponte, le librettiste de Mozart, avait véhiculée en Italie.

Jean-Pierre Han

lundi 13 janvier 2020

De redoutables machines à jouer

Entreprise de Jacques Jouet, Rémi De Vos et Georges Perec. Conception et mise en scène d’Anne-Laure Liégeois. Création au Volcan, Scène nationale du Havre. Tournée au CDN du Limousin, à Chatelleraulkt, Dijon, Amiens, Malakoff, zetc.

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On ne pourra guère soupçonner Anne-Laure Liégeois de ne pas jouer cartes sur table. Le titre du dernier spectacle qu’elle a concocté est parfaitement explicite : Entreprise. Il est donc bel et bien question de l’entreprise (sous toutes ses facettes ?) telle qu’elle domine notre univers d’hier à aujourd’hui. Avec l’assemblage de trois textes aux titres non moins clairs : Le Marché de Jacques Jouet, l’Intérimaire de Rémi De Vos et enfin l’Augmentation de Georges Perec. Trois états des lieux composés à des époques différentes, respectivement en 1967 pour Perec, en 2011 pour De Vos, et aujourd’hui pour Jacques Jouet. Comme une remontée dans le temps avec trois angles d’attaque – il s’agit bien dans tous les cas de figure d’une attaque en règle – qui disent bien l’époque de leur intervention et qui, bien sûr, sont particuliers aux styles d’écriture des uns et des autres. Des styles, et des dispositifs dramaturgiques qu’Anne-Laure Liégeois connaît particulièrement bien puisqu’elle a, à deux reprises déjà, monté l’Augmentation (en 1995 et en 2007), et que de Rémi De Vos elle a mis en scène Débrayage. Quant à Jacques Jouet, elle lui a tout simplement passé commande pour ce triptyque d’un texte au cadre bien défini…

C’est lui qui, répondant fidèlement à la commande et livrant une série de petits textes (de courtes séquences cinglantes), ouvre d’ailleurs les hostilités, de brillante et savoureuse manière toute oulipienne, fustigeant jusqu’à la caricature tous les travers – et dieu sait s’ils sont nombreux – du monde confiné de l’entreprise. Déclinaison martelée de la proposition qui répond à la déclinaison globale du spectacle. Et là, pas de problème, Anne-Laure Liégeois y va franc jeu. Dans un décor aux couleurs vives, qu’elle signe également, entre le bleu du plateau et du fond de scène servant d’écran sur lequel sont jetés les mots du vocabulaire du sujet et les taches rouges avec un cercle au sol, des fauteuils et un sapin de Noël, le trio composé d’Anne Girouard, Olivier Dutilloy (vieux complices de la compagnie du Festin) et de Jérôme Bidaux, s’en donne à cœur-joie, n’hésitant pas à jouer et à assumer la vulgarité et l’agressivité du monde de l’entreprise. Au vrai le Marché, tout comme l’Intérimaire et l’Augmentation de l’autre oulipien de la soirée, Georges Perec, est une formidable machine à jouer, une mécanique de précision qui oblige les comédiens à devenir de véritables frégolis, ce qu'ils assument avec délectation, mais toujours en toute rigueur. En chef d’orchestre aguerri, Anne-Laure Liégeois les dirige dans la lecture des trois partitions ; c’est particulièrement flagrant dans l’Augmentation où Anne Girouard et Olivier Dutilloy agissent en marionnettes survoltées. Le paradoxe voulant qu’à travers cette « agitation », c’est bel et bien les écritures des auteurs qui sont mises en valeur, ce qui distingue ce spectacle des autres réalisations qui s’acharnent en vain à retranscrire le soi-disant réel.

Jean-Pierre Han
© Christophe Raynaud de Lage

vendredi 10 janvier 2020

Tragédie d'aujourd'hui

Le reste vous le connaissez par le cinéma de Martin Crimp. Mise en scène de Daniel Jeanneteau. T2G Gennevilliers, jusqu’au 1er Février 2020 à 20 heures, puis tournée à Strasbourg, Lille, Lorient. Tél. : 01 41 32 26 10. www.theatre2gennevilliers.com

La seule question que l’on se posait à la sortie de la représentation du spectacle de Daniel Jeanneteau au titre énigmatique, Le Reste vous le connaissez par le cinéma, présenté lors du dernier Festival d’Avignon où nous avons vu le spectacle, était de savoir pourquoi ce n’était pas lui qu’Olivier Py avait choisi pour faire l’ouverture dans la Cour d’honneur du palais des papes. En lieu et place du triste et prétentieux Architecture, il aurait donné de belle manière le la de quasiment l’ensemble de la programmation du festival, en dévoilant le fil rouge plongé dans l’Antiquité, notamment avec l’histoire des Labdacides et celle de la tragédie d’Œdipe en particulier. Et cela non pas dans une énième et très approximative variation sur le thème, mais à travers une véritable réécriture signée de Martin Crimp à partir des Phéniciennes d’Euripide, lequel reprenait à son compte les Sept contre Thèbes d’Eschyle. Un réécriture qui souligne la place du chœur de jeunes femmes qui, chez l’auteur grec, viennent de Phénicie (grosso modo le Liban actuel) et qui, sous la plume de Martin Crimp, sont des « Filles » d’aujourd’hui plongées dans notre univers en pleine déréliction. Daniel Jeanneteau, qui a bien évidemment géré la scénographie, prend ce changement au pied de la lettre, et va même plus loin. Il lance sur le plateau quasiment nu – avec quelques tables et quelques chaises d’une salle de classe qui seront jetés ici et là lors du déroulement de la pièce, pour tout ameublement – un chœur d’adolescentes, des amatrices toutes issues de Gennevilliers, qui seront présentes durant tout le temps de la représentation. Le présent de la représentation et ses questionnements, ce sont elles qui en sont les dépositaires, et il faut remercier Daniel Jeanneteau d’avoir eu cette idée majeure, même s’il n’est guère aisé de faire tenir dans le même état de tension des non professionnelles durant tout le temps du spectacle. D’autant qu’elles sont très vite confrontées aux acteurs de la tragédie œdipienne, Jocaste, Tirésias, Créon, Œdipe, Étéocle, Polynice, Antigone… et que les rôles sont tenus par des acteurs de tout premier plan à la personnalité forte et bien particulière, Dominique Reymond, Axel Bogousslavsky, Philippe Smith, Yann Boudaud, Quentin Bouissou, Jonathan Genet, Solène Arbel… ; il n’est pas jusqu’aux rôles secondaires qui ne soient tenus par d’excellentes comédiennes comme Stéphanie Béghain (la Gardienne, l’Officier-au-doux-parler) et Elsa Guedj. Daniel Jeanneteau sait les tenir et leur laisser la bride sur le cou tout à la fois ; sa direction d’acteurs est ici parfaite, d’une rare précision et maîtrise. Se développe alors un travail d’une belle subtilité dans les relations entre les personnages, entre personnages féminins (la figure de Jocaste superbement interprétée par Dominique Reymond) et personnages masculins, avec Œdipe, yeux déjà percés, les deux frères, Étéocle et Polynice s’entretuant de manière sauvage, Créon, etc. Les ruptures et changements de jeu de Tirésias (Axel Bogousslavsky) nous plongent dans d’insondables abîmes et contribuent très subtilement au développement quasi musical de l’ensemble. N’oublions pas que Jeanneteau, une fois de plus, a collaboré avec l’IRCAM (avec Sylvain Cadars), alors qu’Olivier Pasquet signe la partition musicale, à la fois discrète, et pourtant toujours présente, soutien indéfectible de l’ensemble de la représentation.

Jean-Pierre Han

vendredi 29 novembre 2019

Un spectacle troublant

Nous pour un moment d’Arne Lygre. Mise en scène de Stéphane Braunschweig. Odéon-Théâtre de l’Europe. Jusqu’au 14 décembre à 20 heures. Tél. : 01 44 85 40 40

Nous pour un moment est le titre, intrigant sinon énigmatique, que Stéphane Braunschweig et Astrid Schenka, les traducteurs, ont donné à la pièce d’Arne Lygre qui est présentée ces jours-ci aux Ateliers Berthier de l’Odéon-Théâtre de l’Europe. Ont-ils ainsi voulu mettre l’accent sur le fait que les êtres mis en scène ici ne se rejoignent que pendant un certain laps de temps, pas plus ? C’est peut-être bien, sans préjuger de toute autre signification, ce qui se développe sur le plateau agencé (il en est comme toujours le scénographe) par le metteur en scène, Stéphane Braunschweig. Des êtres, hommes et femmes qui apparaissent alors que sur les pans blancs devant lesquels il sont le plus souvent assis apparaissent leurs dénominations : un Ami, une Amie, un Ennemi, une Ennemie, une Connaissance, un Inconnu ou une Inconnue… Nous n’en saurons pas plus, et peut-être, après tout, est-ce amplement suffisant. Il ne faut pas croire que les comédiens vont incarner durant tout le spectacle un de ces personnages, séquence après séquence il vont glisser d’un rôle à l’autre, sans distinction de sexe. Tel est déjà l’un des dispositifs de la pièce d’Arne Lygre que Stéphane Braunschweig connaît particulièrement bien puisqu’il a déjà monté plusieurs de ses pièces : Je disparais, Rien de moi…, des titres dont on peut se souvenir si l’on veut tenter de mieux saisir la signification de Nous pour un moment. Nous, c’est-à-dire une relation à l’autre, pour un moment, et un moment seulement plus ou moins bref. Assez toutefois pour que ce qu’il y a de plus profondément enfoui – amours , blessures – en chacun des « personnages » affleure à la surface.

Il y a dans cette composition ou ce dispositif quelque chose de troublant : c’est le trouble du vivant qui vient perturber et mettre à bas le dispositif inventé par Arne Lygre. Nous ne cessons de naviguer durant tout le spectacle entre la rigueur du dispositif et son contraire, car tout glisse (d’une séquence à une autre, d’un personnage à une autre) ; il y a double jeu également dans les dialogues. Pendant que l’un des protagonistes s’adresse à l’autre, il ajoute immédiatement à la fin de chacune de ses phrases, « ai-je dit », etc. Tout glisse effectivement, au sens propre du terme car tout se passe dans un bassin où sont posées des chaises qui permettent aux comédiens de n’avoir que les pieds dans l’eau !…  Stéphane Braunschweig est particulièrement à l’aise dans ce type de dispositif, lui qui aime la rigueur, mais une rigueur qui débouche sur l’infini de l’inconscient, joue ici le jeu avec plaisir et dirige ses comédiens, tous impeccables, Anne Catineau, quatre femmes, Virginie Colemyn, Cécile Coustillac, Chloé Réjon, et trois hommes Glenn Marausse, Pierric Plathier et Jean-Philippe Vidal, avec précision et doigté. Le trouble dans la rigueur…

Jean-Pierre Han

mercredi 27 novembre 2019

Histoires de « quinquas »

Mort prématurée d’un chanteur populaire dans la force de l’âge de Wajdi Mouawad. Mise en scène de l’auteur. Théâtre national de la Colline, jusqu’au 29 décembre à 19 h 30.

Après avoir fait connaissance et décidé de faire un bout de chemin ensemble, Wajdi Mouawad et Arthur H se sont revus à maintes reprises, en France et même dans la forêt amazonienne du Pérou (à Iquitos). Ce n’est qu’après ce parcours et les nombreuses discussions qu’ils ont pu avoir ensemble que le projet de cette Mort prématurée d’un chanteur populaire dans la force de l’âge a pu être mis en chantier. De toute évidence les deux hommes, chacun dans sa partie, avaient des choses à partager. Tout deux, jeunes quinquagénaires, se posent un certain nombre de questions concernant leur vie (d’artiste). Comme par hasard le personnage principal de la pièce écrite par Wajdi Mouawad est un chanteur « populaire » apprécié du public et du milieu dans lequel il vit. Lui aussi a la cinquantaine et se pose les questions existentielles que l’on se pose à cet âge. C’en est terminé de son enthousiasme, il se fait « chier » sur scène au sens propre du terme, et passe son temps en coulisses entre le canapé et les toilettes… Ce que nous montre le spectacle en ouverture, dans l’envers du décor d’un concert qu’il vient de donner. La fin du concert, c’est aussi peut-être la fin de la trajectoire de ce fameux Alice, un prénom qui lui a été donné en hommage à la comédienne Alice Sapritch ! Bien sûr, ça va de soi, et pour renforcer encore le trait, c’est Arthur H qui interprète le rôle de ce chanteur en plein désarroi, qui ne pense qu’à la trahison de ses idéaux de jeunesse. La déprime en un mot avec à l’horizon (proche) la disparition et la mort. Ce ne sont sûrement pas les personnes qui l’entourent qui sont en capacité de lui remonter le moral, entre un journaliste de rock connu (excellent Gilles David), au bord de la retraite (il la prendra en cours de spectacle !) qui aurait plutôt le don d’enfoncer le clou de la déprime, et un vieux camarade, à qui Patrick Le Mauff prête sa silhouette, qui essaye de faire revivre leur glorieux passé punk de manière pathétique, Alice se laisse vite entraîner dans une combine qui frôle la bouffonnerie : il se fait passer pour mort, et on lui organise donc des funérailles en bonne et due forme…

Ce n’est là que le début de cette tragi-comédie troussée par Wajdi Mouawad. Tragi-comédie parce que la supercherie va vite être éventée et que l’on va assister à des scènes d’un comique de bon aloi, alors que le tragique, comme toujours chez l’auteur, rôde autour du personnage principal saisi dans une nasse dont il a toutes les peines du monde à se débarrasser. En a-t-il d’ailleurs seulement l’envie ? On est là dans le registre de prédilection de Wajdi Mouawad très tortueux dans son déroulement, mais qui nous tient en haleine. On le suit dans ses développements qui en remontreraient aux scénarios les plus élaborés des séries télévisées. Wajdi Mouawad parvient tout de même à se raccorder à ses thèmes de prédilection, tout particulièrement avec le personnage de Majda, l’amie d’Alice, une photographe, « es junkie, ex pute », incarnée avec grâce par Sara Llorca, une palestinienne qui évoquera le massacre de Chatila… D’autres personnages – Wajdi Mouawad a comme toujours l’art de les croquer avec humanité et talent – apportent heureusement un peu de légèreté à l’ensemble, c’est le cas du personnage de l’attachée de presse qui répond au nom de Diesel et qu’incarne avec une belle conviction Isabelle Lafon, et la fan du chanteur, venue tout droit du Québec (dans la fiction et dans la réalité pour les comédiennes chargées de l’interpréter en alternance: Marie-Josée Bastien et Linda Laplante), qui donne soudain et avec bonheur, un formidable souffle de vie auquel tout le monde, personnages de la fiction et spectateurs, aspire.

Tout l’univers de Wajdi Mouawad est bien là, grandes envolées lyriques en moins, problèmes de quinquagénaires fatigués en plus – Arthur H est plus que convaincant et se révèle excellent comédien –. On se consolera en relisant le titre du spectacle où il est question de « la force de l’âge »… avant le futur déclin !

Jean-Pierre Han

mardi 26 novembre 2019

Lambert-Masséra en toute cohérence

How deep is your usage de l’Art ? (Nature morte). Conception d’Antoine Franchet, Benoît Lambert et Jean-Charles Masséra. Mise en scène de Benoît Lambert et Jean-Charles Masséra. Création au Théâtre Dijon-Bourgogne en novembre 2019.

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Le moins que l’on puisse dire est que le parcours de Benoît Lambert, à le voir se développer au fil du temps, et même s’il semble s’égayer dans plusieurs directions, présente une extrême cohérence. Entre lectures des classiques d’hier et d’aujourd’hui, ses jouissives embardées du côté d’Hervé Blutsch ou de son ami Emmanuel Vérité alias Charlie, tous ses épisodes – une dizaine – placés sous la très juste appellation générique de Pour ou contre un monde meilleur, ont de quoi donner le tournis, et satisfaire tous les goûts et appétits. Pourtant, c’est bien encore et toujours une réelle appréhension de notre monde qui est ainsi mise en jeu et proposée depuis une vingtaine d’années (le premier épisode de Pour on contre un monde meilleur – Prolégomènes à toute entreprise future qui voudra se présenter comme révolutionnaire d’après Spinoza encule Hegel – date de 1999). On remarquera au passage qu’à l’interrogation initiale du titre répondent, de manière de plus en plus insistante quelques titres également en forme d’interrogation : Que faire ? et aujourd’hui How deep is your usage de l’art (nature morte) ? Sans oublier au passage, et encore dans un registre particulier, un Qu’est-ce que le théâtre ? co-écrit avec Hervé Blutsch…

Rien d’étonnant si, dans sa trajectoire au long cours, Benoît Lambert aime à faire équipe avec les mêmes personnes, Blutsch, donc, mais aussi François Bégaudeau et surtout Jean-Charles Masséra depuis We are la France en 2008, avec le scénographe Antoine Franchet, avec les comédiens Emmanuel Vérité, Anne Cuisenier, Guillaume Hincky… Une belle équipe, fort accueillante au demeurant (cette fois-ci avec des comédiens en voie de professionnalisation, Marion Cadeau, Léopold Faurisson, Shanee Krön et Alexandre Liberati), pour mener à bien, et de manière fort joyeuse mais néanmoins percutante, quelques interrogations sur le monde dans lequel nous tentons de survivre.

How deep is your usage de l’Art ? (Nature morte) donc. En soi, l’air de rien et sur un ton blagueur, ce questionnement américano-français est une réelle provocation en un temps où, bien évidemment, nous avons d’autres chats à fouetter. Le monde a des urgences à régler bien plus sérieuses et graves que celle de l’art qui sert à quoi, au fait ? D’ailleurs, pour ce qui est de l’urgence de l’Art, même avec un A majuscule... Mais non, Jean-Charles Masséra et Benoît Lambert aiment – c’est une de leurs habitudes – mettre les pieds dans le plat et à les remuer. Ils frôlent l’indécence, mais on les aime pour ça justement. Le pire, c’est que leur questionnement est on ne peut plus pertinent. Dans l’espace improbable imaginé par le troisième larron, Antoine Franchet – un vieux complice –, une sorte de vaste chantier avec parpaings, escalier qui mène nulle part, arbre planté au milieu de ce fatras et sol recouvert de laine qu’il faudra dégager pour faire place nette, ce qui nous vaudra des séances de balayage, autant de temps « morts » où la pensée a tout loisir de vagabonder, dans cet espace les voilà à confronter les attitudes et les imaginaires des uns et des autres, d’une génération l’autre, face aux fameuses œuvres d’art ici répertoriées et mélangées à des extraits d’œuvres littéraires : poème de Baudelaire, de Pessoa, extraits de Marivaux, Racine, Shakespeare, scène d’Autant en emporte le vent, avec apparitions de Thomas Bernhard, de Gombrowicz et de Jésus descendu d’un tableau, tout cela alors que dans son coin, à cour, un conférencier (Guillaume Hincky plus vrai et sérieux que nature) développe ses brillantes analyses des chefs-d’œuvre projetés sur un écran. Il parle dans le vide, et personne ni ne l’entend, ni ne l’écoute, ce qui est très exactement le statut des paroles sur l’art. Cette parole empêchée ou dévidée de manière absurde est l’une des belles trouvailles du spectacle. Il y en a bien d’autres jetées en pâture à notre propre imagination : il y a largement de quoi se sustenter. Tout cela bien sûr sur la musique des Bee Gees, celle de How deep is your love ? D’amour, ici, il est bien question alors même que le duo Lambert-Masséra avec tous leurs comédiens bâtissent à vue d’œil, avec des hauts et des bas, leur propre et très modeste œuvre d’art.

Jean-Pierre Han

Photographie : © V. Arbelet

dimanche 20 octobre 2019

Comptine d’aujourd’hui

Le Pont du Nord de Marie Fortuit. Mise en scène de l’auteur. L’Échangeur de Bagnolet, jusqu’au 23 octobre à 20 h 30. Tél. : 01 43 62 06 92.

Beaucoup d’eau coule sous Le Pont du Nord, une appellation que Marie Fortuit qui signe le spectacle du même nom, a emprunté à la chanson pour enfants dont l’un des vers, « Non, non, ma fille tu n’iras pas danser », l’a interpellée et est à l’origine de sa propre pièce. De l’eau il y en a donc sur le plateau, elle tombe des cintres, coule, suinte… et l’héroïne – Marie Fortuit elle-même – ne se fait pas faute de s’en asperger. De part et d’autre de la scène des seaux sont posés au milieu de serpillières pour recueillir l’eau : toute trace d’humidité sera donc effacée par les acteurs eux-mêmes... C’est dans cette « ambiance » qu’Adèle – c’est le prénom de l’héroïne, le même que celui de la fille de la chanson – évolue, habite, hante et danse dans la belle scénographie de Louise Sari. Car il y a bien une sorte de danse (sur l’air de la comptine ?), toute en grâce et en… ruptures. De rupture d’ailleurs il y en a eu une dans l’itinéraire de la jeune femme : elle a quitté le Nord où elle vivait au sein de sa famille sans que celle-ci ne sache pourquoi. C’était au lendemain de la victoire des Bleus à la Coupe du monde en 1998. De foot, il sera aussi question, comme un leitmotiv, au cours du spectacle. Voilà donc Adèle à Paris, d’abord hébergée chez sa tante qui vient de mourir et dont le compagnon (Damien Groleau), un pianiste, ponctuera le spectacle de quelques brefs morceaux de Schubert, de Beethoven… Adèle, pour l’heure, joue – mais est-ce vraiment un jeu ? – avec les mots, les retient, les dévoile, les télescope : une manière de dire ou de raconter tout en en cachant le sens. La parole va ainsi de ci, de là, et sans doute faut-il, pour le spectateur, happer rapidement au passage tel ou tel mot pour tenter de reconstituer une histoire qui refuse presque à se dévoiler. Marie Fortuit a l’art de brouiller les pistes tout en larguant quelques indices qui nous permettraient de reconstituer une histoire. Pour une première œuvre théâtrale, elle fait preuve d’un réel talent. C’est aussi déjà très habile, d’une habileté que la comédienne renforce dans son jeu tremblé, cultivant une sorte de belle et fascinante fragilité. Et puis le fil toujours rompu de l’histoire se renoue avec l’arrivée du frère resté dans le Nord. Entre elle et lui, Octave (Antoine Formica), commence ou recommence un jeu qui n’est pas sans rappeler les Enfants terribles de Cocteau. Adèle et Octave jouent, vieille complicité retrouvée – toujours comme dans la chanson –, se racontent des histoires, se récitent des contes, chantent ensemble, se remémorent les lendemains de la victoire des Bleus, les bons moments d’autrefois, jusqu’à un fameux bal avant le départ d’Adèle dont surgissent seulement quelques indices qui renverraient au « vol avec un i », c’est-à-dire à un viol qu’elle aurait subi, mais qui n’est jamais explicitement dit.



Le récit tout en brisures de Marie Fortuit se construit comme un puzzle dont il manque toujours une pièce. Il refuse de se donner et en même temps nous touche au plus profond. Il y a dans ce spectacle auquel la quatrième interprète, Mounira Barbouch, une pilote de ligne, apporte des bouffées d’une vie mystérieuse et essentielle (le récit se clôt sur un baiser d’amour entre elle et Adèle), des séquences qui sont d’une forte et trouble teneur tout comme le jeu de Marie Fortuit.

Jean-Pierre Han

dimanche 13 octobre 2019

Du rêve au cauchemar

Rêves d’Occident de Jean-Marie Piemme. Mise en scène de Jean Boillot. Théâtre de la Cité internationale. Jusqu’au 26 octobre, à 20 heures. Tél. : 01 43 13 50 50. www.theatredela cite.com

L’une des qualités de ces Rêves d’Occident de Jean-Marie Piemme mis en scène par Jean Boillot est de poser de manière subtile et aiguë la question de la réécriture d’un texte célèbre, La Tempête de Shakespeare en l’occurrence. Réécriture, c’est bien le terme employé par les deux intéressés, préféré – on les comprend – à celui d’adaptation. Ce qui marque dès l’abord une volonté d’écart important avec le texte original, tout en ne cessant d’y renvoyer, parfois en négatif, ne serait-ce que dans la dénomination des personnages principaux : Prospero, Caliban, Ariel, Miranda… et avec quelques éléments du cadre, celui de l’île déserte où évoluent les protagonistes en particulier. Reste l’essentiel, celui des uns et des autres, ceux du temps passé, comme ceux du temps présent, dans des configurations différentes, et comme le dit avec justesse le nouvel auteur, « un même désir de lutter contre la finitude », autrement dit une volonté d’outrepasser sa propre condition, sous l’alibi du sacro-saint Progrès, et de lutter contre la mort, le tout dans des fictions forcément différentes, mais l’esprit y est. Est-ce si « occidental » que cela ? Pour ce qui est du rêve, et de l’utopie… Comme le dit avec beaucoup de justesse Jean Boillot, le commanditaire de ce travail, il y a « déport » de la pièce du grand Will… Auteur dramatique que l’on connaît et apprécie, Jean-Marie Piemme a écrit là – et non réécrit donc – un texte d’une belle et haute envergure, et Jean Boillot réalisé un travail tout à fait probant en se jouant (dans tous les sens du terme), des nombreux pièges qu’il pouvait receler. Pièges de l’espace et de la temporalité notamment. Dans une scénographie signée Laurence Villerot qui aide au mieux le spectateur à trouver son chemin dans le labyrinthe de la fiction, Jean Boillot dirige ses comédiens, Philippe Lardaud (Ariel) à Isabelle Ronayette (Sycorax) en passant par Régis Laroche (Prospero), Axel Mandron (Caliban), Nikita Faulon (Xénia), Cyrielle Rayet (Miranda), de la meilleure façon qui soit, c’est-à-dire avec une fermeté qui laisse toutefois assez de liberté pour que leurs personnalités puissent s’exprimer. Il a surtout eu la lumineuse idée d’entremêler – de superposer, dit-il – le texte de Jean-Marie Piemme incarné et joué par les comédiens avec une partition musicale signée Jonathan Pontier. Avec Ars Nova sont réunis trois musiciennes, deux percussionnistes (Mathilde Dambricourt et Lucie Delmas) et une chanteuse (remarquable Géraldine Keller) qui viennent s’intégrer à l’ensemble, entre ponctuation et décalage de l’action dramatique. Cela confère au spectacle une teneur telle qu'elle rend ces rêves âpres, dérisoires et pour tout dire terrifiants.

Jean-Pierre Han

samedi 5 octobre 2019

Jeu de rôle

L’Île des esclaves de Marivaux. Mise en scène de Jacques Vincey. Création au CDN de Tours-Théâtre Olympia le 25 septembre avant tournée (Amboise, Vire, Colombes, etc.). tél. : 02 47 64 50 50.

Texte bref, mais d’une rare intensité de pensée, L’Île des esclaves était l’un des pièces préférées de son auteur. On le comprend aisément à la vue du spectacle que Jacques Vincey en a tiré avec ses jeunes comédiens de l’Ensemble artistique du T°. Il est en effet d’une belle fidélité à l’œuvre et en rend compte dans toutes ses subtils développements. La pièce lui parle d’autant mieux – et il l’appréhende avec beaucoup de tact et de finesse – qu’il a même pu se permettre d’y ajouter un prologue de son cru, expliquant les raisons de son acte de création, et aussi un épilogue où chacun des comédiens vient raconter – toujours en acte – sa position par rapport à ce qu’il vient de jouer. Rien là cependant, comme on aurait pu le craindre, de pesant ou de superfétatoire. C’est en somme une invite au dialogue avec les spectateurs qui viennent d’assister à la représentation. Ce qui est bien vu si l’on soupçonne qu’une grande partie du public, au fil de la tournée prévue, sera composée de jeunes gens (scolaires et autres), que ce soit dans sa version foraine, hors les murs du théâtre, ou en salle.

Pièce brève donc au titre parlant où l’on retrouve l’une des thématiques chère à Marivaux, celle où il plonge ses protagonistes dans un espace particulier, une île, sorte de no man’s land où les règles du jeu de la société ne sont plus celles en cours. Tout change donc, à commencer par les rapports humains entre les uns et autres. La découverte de l’autre justement ouvre des horizons infinis. Ici, dans L’île des esclaves en l’occurrence, où ont échoués quatre naufragés, deux couples – et il s’agit bien de couples, maîtres et esclaves – qui vont découvrir, et être contraints de se plier à d’autres règles qui régissent le fonctionnement de l’île. On rappellera au passage que c’était là une thématique dans l’air du temps au moment de l’écriture du texte, en 1725. Pour mémoire, Les Lettres persanes de Montesquieu datent de 1721.

La règle donc impose que les maîtres et les esclaves échangent leurs statuts. Voici donc Arlequin, esclave d’Iphicrate (et on remarquera que l’on parle bien d’esclave et non pas de valet ou de servante) à qui il est proposé, et même exigé, de devenir le maître qu’il servait jusqu’à présent. Mais Marivaux va plus loin encore dans cette question d’échange, puisqu’en fait il s’agit de devenir l’autre, pas seulement dans sa fonction, mais dans son être et sa personnalité. Étrange et fort intéressant bouleversement qui n’ira pas jusqu’au bout de sa logique, qui aurait eu des chances de mener à la folie, mais Marivaux n’aborde pas cette thématique qui sera mise au goût du jour deux siècles plus tard seulement. Il interrompt l’« expérience » forcée, la retourne en abordant le rivage du pardon et de la bonté, et tout finira donc dans le meilleur des mondes possibles, ordre retrouvé. On aura eu chaud ! Entre-temps, Marivaux aura tout de même effleuré bon nombre de thèmes qui, s’ils avaient été traités jusqu’au bout – mais tel n’était pas l’enjeu de la représentation –, auraient été vertigineux.

À jouer ce jeu, non pas de l’amour et du hasard – pour l’amour déclaré d’Arlequin à Euphrosine il est vu sous l’angle du rapport de classe, quant au hasard, il n’y en a guère dans ce quadrille – à ce jeu donc, les comédiens qui évoluent dans une mer de ouate qui tombe des cintres en début de spectacle et les submerge (belle scénographie de Mathieu Lorry-Dupuy) récitent avec à-propos et conviction leur partition. C’est là quasiment leur première expérience professionnelle et elle est prometteuse, car leurs qualités sont bien mises en valeur par Jacques Vincey. Ils ont nom Blanche Adilon, Thomas Christin, Mikaël Grédé, Charlotte Ngandeu et Diane Pasquet et saisissent avec alacrité la chance qui leur est offerte de se perfectionner et d'entrer dans la profession.

Jean-Pierre Han

mercredi 2 octobre 2019

Le plus beau des animaux

L’Animal imaginaire de Valère Novarina. Mise en scène de l’auteur. Théâtre national de la Colline, jusqu’au 13 octobre à 20 h 30. Tél. : 01 44 62 52 52.

L'ANIMAL IMAGINAIRE (Valere NOVARINA) 2019 Le dess(a)in de l’œuvre de Novarina est celui d’une spirale qui ne cesse de vriller pour atteindre on ne sait quelle couche, quel état de conscience de notre humaine condition. D’œuvre en œuvre Novarina revient, dans un mouvement perpétuel, sur ce geste. Son métier, comme on parle d’un métier à tisser, c’est la scène, le vaste espace de la scène, il y œuvre comme il peint sur ses toiles ou ses panneaux qu’il inclut d’ailleurs dans sa recherche. Une armée de servants (les « ouvriers du drame » ?) l’aide dans sa tâche. Ce sont souvent les mêmes, fidèles, qui n’ont pas besoin de grandes indications : ils savent quelle est leur tâche et l’exécutent avec précision et célérité. Ils reprennent d’ailleurs leurs gestes anciens, forent là, juste un peu loin que la dernière fois ; sait-on jamais, l’énigme se révélera peut-être ainsi. Un nouvel état des travaux, des recherches, se fait jour. Le dernier état justement, L’Animal imaginaire, donné au théâtre de la Colline, est sans conteste l’un des plus abouti, l’un des plus réussi, après ses dernières tentatives, de La Scène à l’Homme hors de lui. On touche à chaque fois, dans d’infinies variations, à la matérialité de la langue. C’est à la fois jouissif et douloureux, jouissif dans la douleur. Est-ce cela le « Drame de la vie » comme le stipule le titre d’un de ses textes ? Si l’on veut se faire une idée de son parcours d’archéologue de la langue, il suffit d’ailleurs de décliner tous les titres de ses ouvrages : Novarina a ainsi le bon goût de nous offrir en toute clarté les étapes de ses travaux. Tout comme il a toujours le bon goût de nommer la fonction de ses compagnons de recherche qui prêtent leurs corps avec fureur : « le romancier, le déséquilibriste, le mangeur spermier, le mangeur sagace, le rongeur ablatif », etc., et même (surtout) « la mort »… car celle-ci ne cesse de rôder – elle lui a déjà enlevé quelques « ouvriers » parmi les plus fidèles à son esprit, Daniel Znyck, Michel Baudinat, Christine Fersen… Ces figures hantent désormais la scène où s’agitent toujours certains de ceux qui les ont accompagnés, et où apparaissent régulièrement, à dose homéopathique à chaque fois, des nouveaux venus : comme ici, deux haïtiens, Édouard Baptiste et Valès Bedfod qu’il avait cependant déjà dirigé dans l’Acte inconnu monté en 2015. Étonnante et cependant très joyeuse danse de mort exécutée avec virtuosité par Julie Kpéré, Manuel Le Lièvre, Dominique Parent, Agnès Sourdillon, Nicolas Struve, René Turquois, Valérie Vinci, et qu’accompagnent les musiciens Christian Paccoud et Mathias Lévy. Une drôle de famille que l’on retrouve de station en station, au fil du temps qui passe et qui les marque.

Il y a, dans cet acte encore et toujours réitéré, une dynamique voire une violence qui est celle du geste de l’auteur-metteur en scène qui n’hésite pas à reprendre ce qu’il avait déjà conçu auparavant, à le recycler ; cela lui donne sans doute un nouvel élan. Ce geste c’est celui du peintre qu’il est et demeure dans son travail de plateau. Un plateau où panneaux fixes et mobiles sont agencés de telle manière qu’ils lui offrent un espace assez vaste pour qu’il puisse œuvrer à son aise. On atteint cette fois-ci à une réelle perfection.

Jean-Pierre Han

Valère Novarina, L’Animal imaginaire, éd. P.O.L., 240 pages, 16 euros.
Photographie : © PASCAL VICTOR/ARTCOMPRESS

mardi 24 septembre 2019

Le texte, rien que le texte…

Le Misanthrope de Molière. Mise en scène d’Alain Françon. Théâtre de la Ville à l’Espace Cardin, à 20 h. Jusqu’au 12 octobre. Tél. : 01 42 74 22 77.

Si c’est la première fois qu’Alain Françon met en scène une pièce de Molière – pas n’importe laquelle –, en revanche il y a fort à parier qu’il n’a pas manqué de travailler la langue de cet auteur avec les nombreux élèves qu’il a eu durant sa carrière de pédagogue. Impossible de ne pas être dans cette pensée, tant ce que l’on voit et entend sur le plateau nous y incite. Car la principale qualité de cette représentation du Misanthrope réside bien dans la formidable mise à plat du texte. Comme si Françon s’était évertué à ouvrir le corps même de la pièce, à nous l'offir en la présentant ainsi ouverte. Le texte, rien que le texte ; on connaissait l’art du metteur en scène toujours attentif, à la virgule près, à l’écriture des auteurs qu’il met en scène avec un soin extrême. Avec Le Misanthrope il se surpasse en raison sans doute de la particularité de la pièce dans l’œuvre même de Molière. Particularité tant elle opère dans un registre qui n’est plus tout à fait le même que celui de ses autres pièces. Ce qui la rend d’office d’une extrême complexité ce qu’Alain Françon nous fait parfaitement sentir tout en refusant d’en proposer une énième solution ou « interprétation » (ou commentaire, et dieu sait si dans ce domaine il y en eut !). Il refuse ainsi de choisir entre un Alceste d’un vertueuse rigidité ou d’une ridicule agitation : il est, ici, les deux à la fois, oscillant entre l’un et l’autre, ne sachant plus trop quoi faire de sa personne, de son corps. Dans l’espace dégagé du salon de Célimène proposé comme toujours avec Françon par Jacques Gabel, vaste antichambre conçue comme un lieu de passage d’une humanité en quête du moindre signe du Roi-Soleil, Alceste ne trouve pas sa place sinon dans un recoin sombre où il a tout loisir de méditer sur sa condition, seul contre tous, à ne pas vouloir suivre la règle du jeu, et pris dans les contradictions de ses sentiments vis-à-vis de Célimène, ce que traduit son hésitation à prendre les jambes à son cou ou à rester à l’attendre et à lui parler. Tout est ramassé en une seule journée (unité de temps !) et cela donne de l’intensité au propos, et souligne son caractère d’urgence. Les paroles filent vite et c’est merveille de voir comment les comédiens nous font sentir cette urgence. Directeur d’acteurs hors pair, Alain Françon a constitué une distribution pour ainsi dire parfaite : entendre les comédiens dire les vers de Molière en leur imprimant une rythmique au cours de laquelle l’accent est soudainement mis sur tel ou tel terme confère à l’ensemble une respiration et une coloration admirables. À ce jeu, et jusque dans sa gestuelle, Gilles Privat est prodigieux, et ses dialogues, ou faux dialogues, avec Pierre-François Garel dans le rôle de Philinte sont un véritable régal. Mais c’est toute la distribution qu’il faut louer avec Marie Vialle en Célimène qui demeure pour ainsi dire insaisissable, avec une Arsinoé telle qu’on ne l’avait jamais envisagée, Dominique Valadié, et leurs camarades de plateau, tous au diapason.

Une vraie lecture du Misanthrope, en toute apparente simplicité.

Jean-Pierre Han

mercredi 18 septembre 2019

Un "Galilée" de belle facture

La Vie de Galilée de Bertolt Brecht. Mise en scène de Claudia Stavisky. La Scala (Paris), à 20 h 30, jusqu’au 9 octobre. Puis tournée. Tél. : 01 40 03 44 30.

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La première vertu de cette Vie de Galilée initiée et présentée par Claudia Stavisky est de mettre en pleine lumière la qualité et l’actualité du poème dramatique de Brecht traduit par Éloi Recoing. Ce qui, après tout, pour ce qui concerne la mise en valeur d’un texte, devrait être la moindre des choses pour tout spectacle théâtral ; ce n’est malheureusement pas toujours le cas comme en témoigne le travail effectué par Éric Ruf à la Comédie-Française et donné il y a à peine trois mois sur la même œuvre et dans la même traduction… Cela n’en souligne que mieux le mérite de Claudia Stavisky et de son équipe qui ont su tracer avec une belle et subtile autorité la ligne dramatique de la pièce de Brecht, en la débarrassant de toute fioriture et commentaire superflus, en rythmant les quinze séquences avec souplesse, au fil du passage du temps puisque la pièce se déroule de 1609 (un an avant que Galilée ne fasse hommage à la République de Venise et à son Doge de sa « nouvelle » invention, une lunette astronomique), jusqu’aux derniers jours du savant en 1642. Plus de trente ans de la vie du savant sont ainsi évoqués avec comme point d’orgue l’abjuration de ses théories sous la menace de l’Inquisition, ce qui ne l’empêchera pas de poursuivre secrètement ses recherches et de pouvoir transmettre ses fameux Discorsi.

Écrite en 1938, alors que l’auteur était en exil, la pièce ne fut créée qu’en 1943, puis reprise à Hollywood en 1947. Entre-temps, en 1945, la bombe atomique larguée sur Hiroshima a tout bouleversé. Brecht reprend sa pièce et l’infléchit : la recherche scientifique ne saurait définitivement ignorer ses relations avec le politique. Le conflit de Galilée avec les instances religieuses et politiques de son temps prennent soudainement une tout autre ampleur. Tout est dit, et de la plus belle des manières, la langue de Brecht, excellemment restituée par Éloi Recoing, est superbe et d’une grande subtilité ; les comédiens emmenés par Philippe Torreton la portent à son plus haut degré d’incandescence. Il y a près de trente ans, Antoine Vitez avait mis en scène la pièce de Brecht (déjà dans la traduction d’Éloi Recoing) à la Comédie-Française dont il était alors l’administrateur avec tous les moyens nécessaires (ne serait-ce qu’au niveau pléthorique de la distribution). Claudia Stavisky, qui fut l’élève de Vitez au CNSAD, n’a pas oublié cette représentation. Avec des moyens plus modestes (ils ne sont, par exemple, « que » onze comédiens à faire vivre ce Galilée), et sans vouloir en rien l’imiter, y fait tout de même référence, ne serait-ce que dans le souvenir qu’elle a gardé de la représentation. Voilà qui était de bon augure. Dans la sobre scénographie de Lili Kendaka, les comédiens, dirigés avec beaucoup de justesse et de finesse par la metteure en scène, jouent leur partition avec une belle conviction. Emmenés par Philippe Torreton qui campe un Galilée qui même au plus fort de son travail n’oublie jamais les plaisirs de la vie. C’est un homme de chair, rusé et n’hésitant pas à s’octroyer les mérites de la découverte d’un autre (celle de la lunette astronomique) pour pouvoir poursuivre ses recherches. Car chercher et penser sont, chez lui, de l’ordre de la jouissance. C’est cette figure, humaine, trop humaine, que Philippe Torreton incarne avec une belle conviction. Il parvient à restituer les contradictions de l’homme, ce « jouisseur de la pensée » comme le souligne Claudia Stavisky. Et ce n’est pas le moindre mérite de Brecht que de nous avoir présenté avec une telle clarté toutes les données du problème, en un moment crucial de la vie et du travail de Galilée dont la logique des recherches ne pouvait qu’aboutir à la mise en cause de l’existence de Dieu… Philippe Torreton parvient à rendre palpable tous les aspects de la personnalité du savant, entre sa farouche détermination à poursuivre ses recherches scientifiques et l’amour de la vie avec ses côtés nobles et moins nobles (comme la peur viscérale de la souffrance, celle que pourrait lui infliger la torture que lui promet l’Inquisition au cas où il persisterait dans l’affirmation des conséquences de ses découvertes). Toute l’équipe, de Frédéric Borie à Michel Hermon que l’on est heureux de retrouver sur un plateau de théâtre, en passant par Alexandre Carrière ou Nanou Garcia, l’épaule au mieux et est au diapason pour rendre justice à l’œuvre de Brecht.

Jean-Pierre Han

Photographie : © Simon Gosselin

lundi 22 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON OFF

Une chronique très particulière

J’arriverai par l’ascenseur de 22 h 43 de et par Philippe Soltermann. Mise en scène de Lorenzo Malaguerra. Théâtre Arto, jusqu’au 28 juillet à 13 heures. Tél. 04 90 82 45 61.

J’espère que l’auteur (de belle facture) et interprète (de toute aussi belle facture), Philippe Soltermann ne me tiendra pas rigueur si je lui avoue ne pas être un inconditionnel de Hubert-Félix Thiéfaine, puisque, paraît-il, son spectacle est « une chronique d’un fan » (lui en l’occurrence) du chanteur. Cette « chronique » d’ailleurs n’intervient que comme sous-titre, le titre principal étant le beaucoup plus intéressant : J’arriverai par l’ascenseur de 22 h 43. Dans l’attente de cette bienheureuse heure, le comédien a le bon goût de nous entretenir, de Thiéfaine donc, mais pas que. Et c’est heureux, car il nous embarque dans les méandres d’une pensée (et d’une vie) vagabonde, guidé par le très subtil Lorenzo Malaguerra qui fait mine de lui laisser la bride sur le cou, mais qui, en fait, l’emmène dans des endroits pour le moins obscurs et improbables. C’est d’une drôlerie et d’une force incroyables pour peu que l’on y prête attention. C’est que le comédien a du bagout, passant sans coup férir d’un registre à l’autre, d’un délire à l’autre, a-t-on envie d’ajouter. Bien sûr, le spectacle a un côté presque documentaire, nous présentant les affres et autres tourments d’un aficionado d’un « grand » chanteur, mais il y a bien d’autres choses dans cette confession – c’en est véritablement une. Un regard sur le monde et la vie sans doute. Interprété, vécu par Philippe Solterman, cela prend des allures d’une véritable épopée, le tout livré avec un maîtrise de tous les instants. Attendons donc l’ascenseur de 22 h 43, après le train de 8 h 47 de Courteline…

Jean-Pierre Han

FESTIVAL D'AVIGNON IN

L’événement du festival ?

Outside de Kirril Sebrennikov. L’autre scène du Grand Avignon-Vendène. Jusqu’au 23 juillet à 15 heures. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

C’est, paraît-il, l’événement du Festival. Soit. Mais on est en droit de se poser la question de savoir comment cet Outside, un titre qui nous renvoie curieusement à l’Outside de Marguerite Duras, aurait été reçu s’il n’était pas l’œuvre de Kirill Serebrennikov, en plein démêlé avec la justice de son pays, assigné à résidence et donc interdit de circuler et encore moins de venir à Avignon ? Ce spectacle, il n’a d’ailleurs pu le faire répéter que par Skype… Comment surtout aurions-nous accueilli les œuvres du photographe chinois Ren Hang à qui Kirill Serebrennikov rend hommage dans son spectacle ? Car Outside fonctionne sur deux volets, l’un où l’homme de théâtre par ailleurs également réalisateur de cinéma, se met lui-même en scène avec son double, enfermé dans sa chambre aux dimensions d’une cellule de prison, l’autre volet rendant hommage à l’artiste chinois qui était également poète, multipliant les figures de scènes tirées de son œuvre photographique que l’on a pu voir à la Maison européenne de la photographie il y a quelques mois à Paris. Une « histoire » accompagne la relation entre les deux hommes. En effet Kirrill Serebrennikov, après avoir découvert Ren Hang, voulait réaliser une projet commun avec lui. Il avait réussi à le contacter et les deux artistes devaient se rencontrer. Mais deux jours avant le rendez-vous, Ren Hang se défenestrait… La rencontre se fait donc aujourd’hui seulement et sur le plateau, non pas avec l’artiste, mais avec son œuvre revisitée et retranscrite théâtralement. Cette retranscription, pour aussi fidèle qu’elle est, parvient-elle vraiment à rendre compte de l’œuvre de Ren Hang ? Autrement dit le passage de la photo à la scène parvient-il vraiment à rendre justice à l’œuvre du photographe ? Pas si sûr que cela, même si l’artiste est représenté sur scène (par Evgeny Sangadzhiev) en plein travail de création, et aussi en dialogue avec l’assigné à résidence (Odin Lund Biron). Un point commun douloureux reliait les deux hommes. Ne revenons pas sur l’abjecte situation de Kirrill Sebrennikov en Russie, Ren Hang, de son côté, même s’il n’avait pas d’intention politique déclarée et ne pensait pas faire œuvre de provocation, était en butte aux autorités chinoises, peu enclines à admettre le nu qui n’a jamais été traité dans le pays, et était suspecté de sexe et de pornographie… Dans la représentation que donne le metteur en scène russe de l’œuvre de Ren Hang nous sommes souvent plus proche d’une revue kitsch qui relègue au second plan ce qui était peut-être le thème même du spectacle : la rencontre entre deux artistes, Kirril Sebrennikov (les scènes kafkaïennes teintées d’humour de son arrestation sont superbes) et Ren Hang. On ne peut que le regretter.

Jean-Pierre Han

dimanche 21 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Une discrète mais forte réussite

Le reste vous le connaissez par le cinéma de Martin Crimp. Mise en scène de Daniel Jeanneteau. Gymnase du lycée Aubanel, jusqu’au 22 juillet, à 18 heures. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

La seule question que l’on se pose à la sortie de la représentation du spectacle de Daniel Jeanneteau au titre énigmatique, Le Reste vous le connaissez par le cinéma, est de savoir pourquoi ce n’est pas lui qu’Olivier Py a choisi pour faire l’ouverture du Festival dans la Cour d’honneur du palais des papes. En lieu et place du triste et prétentieux Architecture, il aurait donné de belle manière le la de quasiment l’ensemble de la programmation du festival, en dévoilant le fil rouge plongé dans l’Antiquité, notamment avec l’histoire des Labdacides et celle de la tragédie d’Œdipe en particulier. Et cela non pas dans une énième et très approximative variation sur le thème, mais à travers une véritable réécriture signée de Martin Crimp à partir des Phéniciennes d’Euripide, lequel reprenait à son compte les Sept contre Thèbes d’Eschyle. Un réécriture qui souligne la place du chœur de jeunes femmes qui, chez l’auteur grec, viennent de Phénicie (grosso modo le Liban actuel) et qui, sous la plume de Martin Crimp, sont des « Filles » d’aujourd’hui plongées dans notre univers en pleine déréliction. Daniel Jeanneteau, qui a bien évidemment géré la scénographie, prend ce changement au pied de la lettre, et va même plus loin. Il lance sur le plateau quasiment nu – avec quelques tables et quelques chaises d’une salle de classe qui seront jetés ici et là lors du déroulement de la pièce, pour tout ameublement – un chœur d’adolescente toutes issues de Gennevilliers, qui seront présentes durant tout le temps de la représentation. Le présent de la représentation et ses questionnements, ce sont elles qui en sont les dépositaires, et il faut remercier Daniel Jeanneteau d’avoir eu cette idée majeure, même s’il n’est guère aisé de faire tenir dans le même état de tension des non professionnelles durant tout le temps du spectacle. D’autant qu’elles sont très vite confrontées aux acteurs de la tragédie œdipienne, Jocaste, Tirésias, Créon, Œdipe, Étéocle, Polynice, Antigone… et que les rôles sont tenus par des acteurs de tout premier plan à la personnalité forte et bien particulière, Dominique Reymond, Axel Bogousslavsky, Philippe Smith, Yann Boudaud, Quentin Bouissou, Jonathan Genet, Solène Arbel… il n’est pas jusqu’aux rôles secondaires qui ne soient tenus par d’excellentes comédiennes comme Stéphanie Béghain (la Gardienne, l’Officier-au-doux-parler) et Elsa Guedj. Daniel Jeanneteau sait les tenir et leur laisser la bride sur le cou tout à la fois ; sa direction d’acteurs est ici parfaite, d’une rare précision et maîtrise. Se développe alors un travail d’une belle subtilité dans les relations entre les personnages, entre personnages féminins (la figure de Jocaste superbement interprétée par Dominique Reymond) et personnages masculins, avec Œdipe, yeux déjà percés, les deux frères, Étéocle et Polynice s’entretuant de manière sauvage, Créon, etc. Les ruptures et changements de jeu de Tirésias (Axel Bogousslavsky) nous plongent dans d’insondables abîmes et contribuent très subtilement au développement quasi musical de l’ensemble. N’oublions pas que Jeanneteau, une fois de plus, a collaboré avec l’IRCAM (avec Sylvain Cadars), alors qu’Olivier Pasquet signe la partition musicale, à la fois discrète, et pourtant toujours présente, soutien indéfectible de l’ensemble de la représentation.

Jean-Pierre Han

samedi 20 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Non-sens et absence de sens

Lewis versus Alice d’après Lewis Carroll. Mise en scène de Macha Makeïeff. La Fabrica jusqu’au 22 juillet à 18 heures. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com Exposition Trouble fête de Macha Makeïeff. Maison Jean Vilar, jusqu’au 23 juillet.

Macha Makeïeff s’est approprié l’univers de Lewis Carroll au point de le confondre avec le sien propre. C’est en tout cas ce que l’on peut constater dans l’intéressante exposition qu’elle présente à la Maison Jean Vilar et dans laquelle se retrouve le bric-à-brac de son enfance mêlé aux extraits du Journal de Charles Lutwidge Dodgson, le véritable nom de l’auteur d’Alice au pays des merveilles. Bric-à-brac car lors du parcours de cette exposition justement intitulé Trouble fête on trouve de tout : une multitude d’objets insolites, des petits squelettes d’animaux qui pourraient presque faire penser à certains objets de Johnny Lebigot exposés il y a quelques années au Festival, nombre d’animaux, grands et petits, empaillés, et autres réjouissance du même type. Le trouble est là effectivement. Concernant cette exposition, Macha Makeïeff précise qu’il s’agit moins d’une exposition que de « théâtre immobile ». Tout ce qui est exposé, même de belle manière, reste effectivement immobile, mis à plat, sans vraiment faire théâtre. Dans ce registre Macha Makeïeff excelle. Le problème, c’est que dans son spectacle de théâtre, Lewis versus Alice, on reste désespérément dans le même registre d’immobilité et d’à-plat. En un mot, le spectacle n’est que la continuité de l’exposition et ne s’élève jamais à hauteur de… théâtre.

En préambule à l’exposition, il est clairement affirmé : « construire avec des fragments, des éclats, des trous, des absences, des manques, ne pas être dans un récit raisonnable, jamais. Il faut laisser la marque du chaos de la vie ». On s’en réjouit, mais appliqué au travail théâtral, c’est la déception totale, rien ne s’agence avec rien. Lewis versus Alice rassemble des extraits de textes épars de Lewis Carroll, Alice au pays des merveilles, la Chasse au Snark, De l’autre côté du miroir, etc., le tout agrémenté d’écrits concernant la vie de l’auteur, un beau mélange sans fil conducteur, sans réelle dramaturgie, sans réelle nécessité. Le non-sens de l’univers carrollien a bon dos ; il y a là plutôt une absence totale de sens (de celui du non-sens justement). Le tout est d’une grande platitude et peine à se développer dans une belle enveloppe certes, celle des décors et des costumes de Macha Makeïeff en personne. Si chaos il y a, ce n'est pas celui de la vie, mais simplement celui du spectacle.

Jean-Pierre Han

mardi 16 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Pédagogie théâtrale

Phèdre ! d’après Jean Racine. Mise en scène de François Gremaud. Collection Lambert. Jusqu’au 21 juillet à 11 heures 30. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

François Gremaud, par la bouche de son interprète, Romain Daroles, a bien raison de nous prévenir qu’il y a dans son spectacle deux Phèdre distinctes, celle de Racine, bien évidemment, et puis à laquelle il rajoute un point d’exclamation au titre et devient ainsi celui de sa propre proposition. Côté Phèdre de Racine, Romain Daroles s’empare tranquillement de tous les rôles, dresse leur portrait physique au point qu’on les reconnaît aisément sans qu’il soit besoin d’entendre une seule de leur parole. C’est à mourir de rire avec Théramène en vieillard cacochyme, Oenone en manipulatrice marseillaise, Phèdre en grande évaporée et Thésée en fier à bras, et même la presqu'invisible Panope en femme de ménage… Mais le prodige c’est qu’avec cette galerie de personnages hauts en couleurs, nous sommes quand même piégés et nous retrouvons pris dans les rets de la tragédie. D’autant plus que le texte, à la fois raconté et lui aussi gentiment caricaturé, est régulièrement mis en perspective et donné dans une énonciation des vers parfaitement correcte et conforme à la manière de les faire chanter. Il ne manque pas le moindre petit pied aux alexandrins !. Rien de plus naturel puisque l’orateur nous aura fait un fort savant cours sur la question (sur l’hémistiche, la rime féminine et la rime masculine, etc., qu’il aura redéfini…). De même qu’il aura auparavant disserté sur la généalogie des protagonistes. Une mise au point ou mise à niveau de nos connaissances sur la question qui se révèle fort utile. Tout cela finalement réalisé de la manière la plus pédagogique possible. Une pédagogie qui ne dit pas son nom, mais quand elle en arrive à ce point d’excellence (liée à la drôlerie), on est prêt à en redemander. Ce que réalise Romain Daroles, gaillard longiligne avec le sourire aux lèvres et à l’articulation soignée afin que nous ne perdions pas une miette de ce qu’il est en train de nous apprendre, tout cela est prodigieux et en fin de compte, je l'ai dit, parfaitement pédagogique. L’Éducation nationale devrait le recruter : il n’aurait pas devant lui des élèves bâillant d’ennui, mais des jeunes spectateurs en redemandant toujours plus pour parcourir le répertoire classique et contemporain… François Gremaud et Romain Daroles ou une manière pernicieuse (et délicieuse) de nous apprendre les rudiments puis les subtilités de la langue française…

Jean-Pierre Han

lundi 15 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON OFF

De la dignité humaine

Le Rouge éternel des coquelicots de François Cervantès. Mise en scène de l’auteur. 11. Gilgamesh Belleville à 22 h15. Jusqu’au 26 juillet. Tél. : 04 90 89 82 63.

Les quartiers Nord de Marseille, François Cervantès les connaît plutôt bien. C’est là, pas loin de la Scène nationale du Merlan avec laquelle il a une relation privilégiée, qu’il a rencontré Latifa Tir qui tenait un snack-bar, juste avant que celui-ci ne soit démoli comme le reste du quartier. Il a beaucoup échangé avec cette femme dont les parents sont arrivés à Marseille dans les années cinquante au moment même où justement les quartiers Nord commençaient à être construits. Latifa Tir lui a donc raconté à sa manière son roman familial, avec notamment la généreuse figure de son père qui, après maintes péripéties, a créé et géré à sa manière le snack. L’histoire de cette femme est étonnante et forte, elle nourrissait déjà l’Épopée du grand Nord que l’auteur-metteur en scène présenta en 2017 au Merlan. 15 personnes, amateurs issus du quartier et professionnels mêlés, évoquaient la vie du lieu. Catherine Germain faisait partie de l’aventure dans laquelle elle interprétait le personnage de Latifa. Les deux femmes se sont donc rencontrées à cette occasion et noué des liens qui n’ont pas échappé à François Cervantès qui a donc décidé de faire spectacle de ce moment particulier entre les deux femmes, Latifa acceptant d’apparaître sous les traits de la comédienne. Voici aujourd’hui ce spectacle, deuxième épisode de l’Épopée du grand Nord, dans lequel, même si l’histoire parle avec précision de la lutte des habitants et de Latifa pour sauvegarder son instrument de travail, ou d’ accepter son expulsion, mais dans des conditions décentes.

Le résultat est une totale réussite, parce que François Cervantès ne s’est pas borné à se documenter auprès de Latifa et à retranscrire son histoire telle quelle. Il y a là un véritable travail d’écriture – Cervantès, il n’est pas inutile de le rappeler, est l’auteur de très nombreux textes, et il possède dans le domaine de l’écriture, comme dans celui de la mise en scène, une belle et impressionnante expérience – qui dépasse très largement le simple témoignage de Latifa, aussi bouleversant soit-il, pour devenir objet et parole théâtrale. C’est fait avec une belle habileté, jouant même – pur plaisir – d’une certaine mise en abîme théâtrale. Tout cela au service d’une comédienne, Catherine Germain, qui a délaissé ses habits de clown, pour interpréter le rôle de Latifa, pour accueillir ses paroles dans son propre corps, avec un minimum de gestes et de déplacements. Ce qu’elle réalise là est exceptionnel d’intelligence et de rigueur : il n’en fallait pas moins pour rendre compte du combat de Latifa Tir au nom de la dignité humaine.

Jean-Pierre Han

dimanche 14 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Un moment rare

Amitié d’Eduardo De Filippo et Pier Paolo Pasolini. Mise en scène d’Irène Bonnaud. Spectacle itinérant dans les villes autour d’Avignon, jusqu’au 23 juillet à 20 heures. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

Je ne sais si c’était une volonté délibérée des organisateurs du Festival, mais le constat que l’on peut faire de la première partie de la programmation, c’est qu’il appartient au spectacle donné hors remparts et proches quartiers de la ville, d’être le plus fidèle à l’esprit même de la manifestation et à son créateur Jean Vilar. Un spectacle qui, donc, tourne dans différentes petites villes plus au moins éloignées d’Avignon, dans un véritable geste de décentralisation qui recouvre ici tout son sens. Et comme le dit joliment le programme : « afin de favoriser au public de chacune des communes, nous vous rappelons qu’aucune navette n’est affrétée par le Festival pour ces représentations » ! Le prix des places a été abaissé à 20 euros, contre 40 ou 30 pour la Cour d’honneur et les autres lieux du « In »… Tant mieux pour ce spectacle de tréteaux donné en plein air, dans une cour d’école ou dans un gymnase, une ancienne salle des fêtes, ou même un petit théâtre comme c’était le cas l’autre soir, à Sorgues, ce qui n’a pas manqué de désarçonner, dans un premier temps vite surmonté, les trois comédiens qui assument la représentation. Des comédiens, François Chattot, Jacques Mazeran et Martine Schambacher qui savent ce que le terme de décentralisation veut dire et agissent ici et comme souvent en toute amicalité, avec un plaisir évident et en toute rigueur. Amitié est d’ailleurs le très juste titre du spectacle initié et réalisé par Irène Bonnaud qui a souvent œuvré en complicité avec les trois comédiens. Mais Amitié fait d’abord référence à celle qui unit autrefois Pier Paolo Pasolini et Édouardo de Filippo.

Le spectacle, en effet, a été conçu par Irène Bonnaud qui revient sur l’amitié unissant Pasolini et De Filippo, lesquels devaient tourner ensemble un film intitulé Porno Théo Kolossal, autrement dit en français, Film pornographique à grand spectacle sur lequel le cinéaste avait écrit une quarantaine de pages à partir desquelles il devait bâtir son scénario, laissant le soin à De Filippo d’inventer les dialogues, connaissant parfaitement les talents d’improvisation de son ami. Une amitié à première vue surprenante si l’on persiste à se faire de Pasolini une image conventionnelle d’écrivain et de cinéaste intellectuel, alors que De Filippo est un homme de théâtre jouissant en Italie d’une popularité touchant à la ferveur. On rappellera tout de même que Pasolini avait déjà tourné avec un autre acteur populaire, Toto, dans Uccellacci e uccellini (Des oiseaux petits et grands)… Malheureusement avec l’assassinat de Pasolini le film restera à tout jamais à l’état de projet.

À partir des éléments du film dont elle a eu connaissance, et en allant piocher dans les pièces et les textes de De Filippo, Irène Bonnaud a construit un spectacle d’une incroyable drôlerie qui laisse filtrer souvenirs et émotions. L’histoire inventée par Pasolini faisait état d’un roi mage qui partait de Naples (ô la savoureuse évocation de la ville !), suivait l’étoile vers Bethléem à travers toute l’Europe – nous sommes comme souvent chez lui – dans une sorte de « road movie » à l’italienne. Arrivé à destination, le Christ est mort depuis belle lurette… Entre farce (deux vieux chanteurs d’opérette essayent de vendre leur interprétation de la Veuve joyeuse condensée en dix minutes, dialogue entre une sœur et son frère à qui elle caché pendant près d’un an la mort de sa femme, etc.), et poésie, car il y a de la poésie et de la douceur dans ce spectacle. Le trio d’acteurs se régale et nous régale ; ils sont parfaitement à leur aise et d’une totale maîtrise de leur art.

Jean-Pierre Han

vendredi 12 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Sous d’autres cieux d’après l’Énéide de Virgile. Mise en scène de Maëlle Poésy. Cloître des Carmes jusqu’au 14 juillet, à 22 heures,. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

Le livre d’images de Maëlle Poesy et Kevin Keiss.

Maëlle Poesy et Kevin Keiss œuvrent ensemble depuis huit ans maintenant au sein de la compagnie Crossroad. Autant dire qu’il y a entre eux une véritable complicité qui s’est parfaitement exprimée dans Candide, si c’est ça le monde d’après Voltaire ou encore dans Ceux qui errent ne se trompent pas qui avait déjà connu les honneurs de la programmation du Festival d’Avignon en 2016. L’intitulé de ces titres parle du monde, pas franchement réjouissant, et de l’errance : en toute logique ils nous indiquent à la fois l’ordre des préoccupations de la metteure en scène et de son dramaturge, et le chemin qui mène à leur dernière création effectuée au Théâtre en mai à Dijon, et présenté aujourd’hui à Avignon. Car l’Énéide de Virgile dont ils nous proposent une adaptation concernant les six premiers chants, parle bien de cela, du monde et de l’errance des exilés. Kevin Keiss qui est un spécialiste des « théâtres antiques » s’est bien sûr chargé de la traduction, et en compagnie de Maëlle Poesy en a assumé l’adaptation, c’est-à-dire une nouvelle forme, prenant en compte coupures, inventions narratives et autres changements. Mais quel plus beau matériau que celui de l’Énéide, exact envers de l’Odyssée d’Homère dont il semble être une « ironique » réponse. Cette fois-ci la guerre de Troie est vue, non plus du côté des vainqueurs, mais de celui des vaincus. À l’ « héroïque » retour d’Ulysse correspond la recherche d’Énée moins héroïque, mais qui le deviendra, d’une terre qui acceptera de l’accueillir et qu’il finira par trouver grâce à Didon. C’est là qu’il pourra fonder une nouvelle cité…

C’est en somme, et à sa manière brillante et tenue, que Maëlle Poésy prend le relais de la matière textuelle de Virgile, sachant que celle-ci à l’origine – Kevin Keiss l’explique parfaitement – n’était pas « autonome » et était complétée par de la musique et du chant. Elle accentue volontairement le côté éclaté de l’œuvre initiale, et nous offre un spectacle composé d’une multitude de fragments qui finissent par s’agencer, le tout dans une continuelle tension et avec une force de percussion extraordinaire, encore accentuée par les moments chorégraphiés qui interviennent régulièrement dans le cours du jeu où comédiens et danseurs sont mêlés. (Maëlle Poésy signe également la chorégraphie). Il y a là quelque chose de l’ordre du bouleversement, qui renvoie au bouleversement que vit tout émigrant au plan des espaces (Sous d’autres cieux…) et de la temporalité. C’est sans doute ce changement fondamental que la metteure en scène tente de nous faire sentir. Le paradoxe voulant qu’à partir de là c’est l’aspect visuel du spectacle qui prend le dessus sur l’ensemble du spectacle…

Jean-Pierre Han

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