samedi 1 juin 2019

Chef-dœuvre revisité

Un ennemi du peuple d’ Henrik Ibsen. Mise en scène de Jean-François Sivadier. Odéon-Théâtre de l’Europe. Jusqu’au 15 juin. Tél. : 01 44 85 40 40. www.theatre-odeon.eu

C’est sans doute la marque des chefs-d’œuvre que de vivre à n’importe quelle époque dans le temps présent. Ainsi en est-il d’Un ennemi du peuple d’Ibsen créé à Oslo en… 1883. Peu importe après tout les raisons et les circonstances de cette création, le texte demeure, près d’un siècle et demi plus tard, d’une furieuse actualité. Sans doute n’est-il pas nécessaire pour un metteur en scène d’aujourd’hui de surligner cette contemporanéité. D’autant plus que cette fois-ci la nouvelle traduction d’Eloi Recoing, fort probante, nous parle directement. Il n’empêche, bon sang ne sachant mentir, et la tentation étant bien trop grande, chaque metteur en scène apporte ses propres modifications, commentaires et autres arrangements à la pièce… Jean-François Sivadier accompagné de son complice Nicolas Bouchaud n’échappe pas à cette règle, encore qu’on les trouvera plutôt modérés en la matière, contrairement à ce qu’avait proposé Thomas Ostermeier, l’un des derniers à s’être attaqué à l’œuvre d’Ibsen à la fable apparemment simple, mais qui, pourtant, au bout du compte, dans le traitement des personnages notamment, se révèle plutôt complexe. Un médecin, Tomas Stockmann, découvre que les eaux de la station thermale qui devrait faire la fortune de sa petite ville sont empoisonnées par une bactérie à cause des canalisations. Il décide d’informer toute la population, et entend faire fermer l’établissement pour que des travaux puissent être entrepris. Problème : le préfet (Vincent Guédon) refuse catégoriquement d’entendre les arguments de celui qui est son frère et qu’il a fait embaucher par la société qui gère l’établissement, lui permettant ainsi de faire vivre sa famille. Pour lui, il n’est pas question de laisser passer l’occasion d’enrichir la ville, même au détriment de la santé publique des habitants et des curistes. De son côté, Tomas Stockmann est prêt à tout pour faire éclater la vérité, même si sa volonté d’aller jusqu’au bout de sa démarche n’est peut-être pas aussi limpide que cela… Le nœud de la pièce réside dans une scène-clé durant laquelle Tomas Stockmann qui avait jusque-là réussi à convaincre nombre des habitants de la ville – et notamment le directeur d’une feuille de chou locale (Sharif Andoura), les verra tous se retourner contre lui, et devenir ainsi un véritable « ennemi » du peuple. La scène est étonnante, difficile à traiter parce que faisant intervenir le « peuple », celui de la ville, comme celui assis dans la salle de spectacle à qui est dévolu le rôle de ceux qui écoutent l’orateur dans la pièce. On joue du théâtre dans le théâtre, et en général c’est le moment de grande « improvisation » des acteurs et le moment aussi où ces derniers se permettent de faire directement référence à l’actualité, ce que ne manque pas de faire l'interprète du rôle-titre, Nicolas Bouchaud, mais là encore de manière relativement discrète dans l’improvisation. On lui en sait d’autant plus gré, qu’il est parfait durant tout le reste du spectacle, parvenant à maîtriser son personnage jusque dans ses nombreux excès. Il est vrai qu’il est particulièrement bien entouré. Il faudrait citer toute la distribution ; on pourrait ne mettre l’accent que sur Sharif Andoura et Agnès Sourdillon (la femme du docteur), mais tous tiennent parfaitement leur partition sous la houlette de Jean-François Sivadier qui gère l’ensemble avec beaucoup de doigté, passant sans coup férir d’un registre de jeu à un autre, car la pièce malgré la teneur de son sujet ne manque pas non plus d’accents comiques…, le tout dans une scénographie qu’il a lui-même conçue avec Christian Tirole et où il se sent donc parfaitement à l’aise. Un moment de belle et très sérieuse intensité.

Jean-Pierre Han

lundi 27 mai 2019

Wajdi Mouawad au plus fort de sa recherche

Fauves de Wajdi Mouawad. Mise en scène de l’auteur. Théâtre national de la Colline, à 19 h 30. Jusqu’au 21 juin. Tél. : 01 44 62 52 52. billetterie.colline.fr

Avec Wajdi Mouawad, désormais, nous nous retrouvons toujours, avec plaisir et circonspection, en pays de connaissance. Ses fresques familiales connaissent des développements qui parviennent encore à nous surprendre. Jusqu’où ira-t-il ? Car enfin, déjà, à la fin de son dernier opus, Fauves, nous nous retrouvons (enfin un de ses personnages, le fils du personnage principal) dans l’espace, avec spacionaute dialoguant avec les terriens que nous sommes… Il est vrai que l’espace est infini, mais tout de même ! Pour en arriver là, il aura fallu bien des détours et bien des discours dont l’imagination fertile de l’auteur nous aura comblé. Faudra-t-il bientôt ouvrir les portes de la salle pourtant vaste du Théâtre de la Colline ? Avant cet improbable épilogue, Wajdi Mouawad nous aura saisi à la gorge près de quatre heures durant et n’aura jamais desserré son étreinte, car autant le dire, même avec des développements à la logique aussi tortueuse qu’improbable, l’auteur parvient à nous convaincre de l’accompagner dans l’exploration de son roman familial. Il joue d’ailleurs cartes sur table et intitule carrément son œuvre de Fauves… Un titre qui nous renvoie directement à une autre de ses œuvres, romanesque celle-là, sur laquelle il travailla une dizaine d’années, une œuvre monumentale dans tous les sens du terme, Anima. Ce n’est d’ailleurs pas seulement le titre qui rapproche Fauves d’Anima : il y a là un même impitoyable développement, une sorte de machine infernale, comme aurait dit Cocteau, mise en branle. Ce n’est pas tout à fait un hasard non plus si Wajdi Mouawad s’est intéressé de très près aux tragiques grecs, revenant sur la question des origines, du deuil, de l'inceste, des meurtres, de l’inéluctable marche du destin.

Rien d’étonnant si, une fois de plus, la pièce débute par la convocation chez un notaire d’un homme dont la mère vient de disparaître. C’est l’ouverture d’une incroyable boîte de Pandore… Habile, Mouawad multiplie les mises en abîme : l’homme en question est un cinéaste en plein tournage, et que tourne-t-il justement ? On vous laisse l’imaginer. L’intérêt du spectacle, c’est que le metteur en scène, ici, prend matériellement le relais de l’auteur et multiplie de son côté les mises en abîme, car, bien évidemment l’une des scènes filmée, un meurtre comme par hasard, doit être prise et reprise, développée avec un infime écart à chaque fois et surtout visualisée selon un angle différent. Et Wajdi Mouawad propose différents angles de vue, reprend la scène, cherche comment la saisir et la filmer, et c’est en même temps le metteur en scène qu’il est qui cherche comment raconter sa propre histoire. Il y a là, dans cette recherche, quelque chose d’éminemment touchant et de vraiment novateur à défaut d’être toujours convaincant.

Recherche et maîtrise, car la gestion du travail théâtral dans les solutions proposées, et surtout dans la direction d’acteurs est particulièrement probante. Tous jouent le jeu, c’est le cas de le dire, avec rigueur et générosité, à commencer par Jérôme Kircher qui interprète de rôle du cinéaste au prénom prédestiné d’Hippolyte, entouré de Ralph Amoussou, Lubna Azabal, Jade Fortineau, Hugues Frenette, Julie Julien, Reina Kakudate, Maxime Le Gac-Olanié,, Norah Krief, Gilles Renaud et Yuriy Zavalnyouk, une formidable équipe pour une gigantesque saga, avec ses boursouflures, ses redites, mais il faut se faire une raison et saisir Wajdi Mouawad avec ses excès, ce que l’on pourra appeler ses délires. Mais sans ces excès Wajdi Mouawad serait-il encore Wajdi Mouawad ?

Jean-Pierre Han

lundi 20 mai 2019

Une belle réussite

Le Pas de Bême, mise en scène et écriture d’Adrien Béal. Théâtre de la Tempête. Jusqu’au 26 mai à 20 h 30. Tél. : 01 43 28 36 36. www.la-tempête.fr

Qui dira que le théâtre, soir après soir, est l’éternel reproduction du même ? Après cinq années de travail, de tournées dans différents lieux et selon différentes configurations, Le Pas de Bême d’Adrien Béal et de ses camarades fait une halte de trois semaines au théâtre de la Tempête, et peut ainsi donner toute sa mesure après moult développements : de la toute première proposition au minuscule théâtre de la Loge au vaste espace de la Tempête, la transformation ou plutôt l’affirmation de ce véritable essai théâtral est bien sûr patente. Car le résultat est là, ce qui se donne aujourd’hui dans la petite salle de la Tempête, a l’aspect d’une mécanique bien réglée qui montre cependant la fragilité de l’acte théâtral et qui en fait toute sa valeur. Trois comédiens ont la charge d’habiter et de faire vivre l’espace vide du théâtre enserré dans le dispositif quadri frontal proposé ; assis parmi le public, ils se lèvent de leurs sièges, avant d’y retourner selon les séquences dans une constante circulation entre ce qui tient lieu de scène et la salle. Il y a là une constante circulation entre ce que l’on pourrait appeler le dehors, celui du spectateur, et le dedans, celui du jeu théâtral. C’est assez troublant et réalisé avec une extrême habileté. De même que s’ajoute à ce dispositif le fait que tous sont chargés de passer très rapidement et sans transition marquée d’un personnage à une autre. Pas le temps de souffler et de s’installer : les comédiens nous entraînent dans cette gymnastique qui laisse le spectateur dans un état d’équilibre précaire. Inutile de dire qu’il faut une habileté et une intelligence de jeu, en même temps qu’une véritable complicité les trois comédiens, Olivier Constant, Charlotte Corman et Etienne Parc. De leur entente dépend la réussite de l’opération, ce dont ils s’acquittent à la fois avec modestie et brio, bien dirigés qu’il sont par leur metteur en scène, Adrien Béal, dans un travail où ils ont aussi mis la main à la pâte de l’écriture et du jeu. Alors peut se développer cette histoire d’un adolescent dénommé Bême qui, par sa très simple attitude, finit par remettre en question le fragile édifice de tout le système social, une thématique qui eut comme point de départ le roman de Michel Vinaver, L’Objecteur, mais qui s’en détache rapidement pour voler de ses propres ailes. L’enfant sage et sans problème, Bême, bon fils, bon camarade, bon élève, rend toujours une copie blanche lors des devoirs sur table… De séquence en séquence quelque chose comme un minuscule grain de sable vient gripper la belle machine sociale, un peu comme la laideur d’Yvonne, princesse de Bourgogne de Witold Gombrowicz venait faire exploser la cour du royaume évoqué. Tout le monde, parents, camarades, professeurs… se heurte à cette tranquille, mais très butée, attitude du protagoniste principal. En tout cas l’équipe menée par Adrien Béal semble avoir eu la même très subtile « tranquillité » dans leur manière de mener à bien leur projet, le transformant ainsi en authentique réussite.

Jean-Pierre Han

dimanche 19 mai 2019

Tragique psychologique

Électre/Oreste d’Euripide. Mise en scène d’Ivo Van Hove. Comédie-Française, jusqu’au 3 juillet à 20 h 30. Tél. : 01 44 58 15 15. www.comedie-francaise.fr

Ivo van Hove le clame à qui veut l’entendre, son Électre/Oreste, réunion de deux pièces d’Euripide composées à des moments différents, est le second volet d’un diptyque dont le premier opus, présenté ici même en 2016, à la Comédie-Française, était les Damnés d’après le film de Visconti. L’œuvre du cinéaste italien se passait durant la montée du nazisme à partir des années 1933 ; terrible tragédie pour tenter d’expliquer notre aujourd’hui, un schéma que reprit Ivan van Hove. Qu’il rappelle maintenant l’importance de ce premier volet du diptyque, voilà qui indique sous quel signe il entend placer son nouveau travail, notamment sur la contemporanéité, voire l’actualité (politique ?), des pièces présentées, ce qu’il avait déjà fait sans grande réussite avec son Antigone de Sophocle. Rien là de très novateur, mais pourquoi pas ? On ne manquera non plus pas de remarquer qu’à évoquer les destins des deux représentants de la famille des Atrides, Électre et Oreste, il choisit délibérément de s’appuyer sur les textes d’Euripide, et non pas sur ceux d’Eschyle et de Sophocle : or on sait très bien qu’avec Euripide, et Nietzsche n’avait pas manqué de le souligner à la suite de Schiller, la tragédie amorce son déclin pour se tourner vers le drame psychologique. Ce n’est pas un hasard si Aristophane dans sa pièce Les grenouilles, qui met aux prises Eschyle et Euripide, accorde finalement ses faveurs au premier nommé accompagné de Sophocle. Avec Euripide la tragédie se normalise et le héros tragique devient un être ordinaire. Tel est le choix d’Ivo van Hove sur lequel on ne peux pas dire grand-chose, sauf à constater ses conséquences. En effet le problème réside bien dans la résolution de ce choix sur le plateau. De la grandeur tragique sur la scène de la Comédie-Française, il n’est plus guère question, le tout étant rabaissé à notre petit niveau humain, comme cette figure d’Électre exilée et donnée en mariage à un laboureur, et Ivo van Hove de développer et d’enfoncer le clou en affirmant qu’il est attaché « aux émotions et à la psychologie des personnages ». Ce qu’il entend montrer, c’est le processus d’un véritable radicalisation de certaines de ses figures, comme se radicalisent en devenant nazis deux jeunes hommes à la fin des Damnés, et alors même que pour lui, « la fin des Damnés est le point de départ d’Électre/Oreste ». Dont acte, mais difficile pour ceux qui n’ont déjà guère goûté au premier spectacle, avec son esthétique « coup de poing à l’estomac » aux mauvais relents, de prendre et d’apprécier le chemin suivi dans ce deuxième volet du diptyque, même si – on s’en réjouit vivement – il n’y a plus cette fois-ci usage immodéré d’images filmées en direct du plateau. Nous sommes au théâtre, rien que le théâtre, mais quel théâtre ! À la limite de la caricature, même dans la scénographie intéressante de Jan Versweyveld, un seul et même lieu pour les deux pièces alors que nous sommes censés être, avec Électre, devant la maison du fermier, le mari de la jeune femme, et ensuite à Argos, devant le palais d’Agamemnon pour Oreste, le tout situé en fond de scène et au centre, alors que le reste du plateau est recouvert d’une boue dans laquelle se débattront les protagonistes, toujours en déséquilibre. Pour le symbole on aura compris. Et ce n’est pas tout, puisque volonté il y a de la part du metteur en scène d’être dans la brutalité des rapports entre les protagonistes, leur circulation est faite de trajectoires rectilignes très basiques… avec les riches en complets-veston, bien propres sur eux, et les pauvres dont le chœur uniquement composé de femmes en haillons évoluant dans un travail chorégraphique de Wim Vandekeybus, pourtant pas n’importe qui, frise le ridicule. Quant au jeu des comédiens, tous sonorisés, on se demande bien pourquoi, et à part les deux protagonistes principaux, Suliane Brahim (Électre) et Christophe Montenez (Oreste), qui sauvent les meubles, il est pour le moins affligeant dans la mesure où – excellents comédiens par ailleurs – ils ont sans doute simplement répondu aux attentes et aux indications du metteur en scène. On reste, par exemple, abasourdi et malheureux de voir un comédien de la trempe et du talent de Didier Sandre éructer dans une attitude prétendument hiératique, comme il le fait… Contemporain ce tragique grec revisité ? Non seulement poussiéreux et à la symbolique lourde.

Jean-Pierre Han

vendredi 19 avril 2019

Un vent de folie salutaire

Tchekhov à la folie (La demande en mariage/L’Ours) de Tchekhov. Mise en scène de Jean-Louis Benoit. Théâtre de Poche Montparnasse. Jusqu’au 14 juillet à 19 heures. Tél. : 01 45 44 50 21.

Le titre du spectacle, Tchekhov à la folie, qui regroupe deux pièces en un acte très connues de l’auteur russe, La demande en mariage et l’Ours, est une belle invite à venir voir ce qu’il se passe sur la scène du Poche Montparnasse à Paris. Il a aussi l’immense mérite de nous donner dans le même élan les clés de la mise en scène de Jean-Louis Benoit. De folie en effet, il est bel et bien question dans cette représentation. De folie furieuse doit-on même ajouter. Le docteur Tchekhov devait s’y connaître en la matière. Et Jean-Louis Benoit qui a toujours eu l’art, depuis l’ancien temps où il dirigeait le Théâtre de l’Aquarium avec ses compères Jacques Nichet et Didier Bezace de décortiquer avec une belle et parfois ironique subtilité les textes qu’il mettait en scène, ne se fait pas faute cette fois-ci d’aller y voir de très près ce que recèlent les répliques de Tchekhov. Un auteur qu’il avait déjà abordé dans Une histoire de famille, en 1983.



Puisque farce (ou plaisanteries comme elles furent traduites dans un premier temps) il y a – c’est ainsi que sont dénommées par leur auteur ces deux pièces en un acte – autant y aller. Et la traduction d’André Markowicz accentue si faire se peut, et à son habitude, le côté rugueux des choses. Cela cogne donc très fort mais il n’empêche qu’à y regarder de près, il y a quand même, et comme toujours chez Tchekhov, un mélange des genres. Sous la rudesse des répliques vient parfois se nicher d’étranges fêlures qui rendent les personnages, malgré la caricature, humains trop humains... Reste que l’ensemble est d’une impitoyable drôlerie. D’autant qu’ici tout cela est porté par un trio d’acteurs absolument saisissants de drôlerie, et c’est bien le premier mérite du metteur en scène de les avoir ainsi réunis. Émeline Bayart dans son comportement et ses mimiques, d’abord en « jeune fille  à marier », puis en veuve éplorée, et paradoxalement sans que cela paraisse à aucun moment chargé, est simplement prodigieuse. Face à elle le madré et impayable Jean-Paul Farré lui donne la réplique alors que Manuel Le Lièvre en prétendant qui n’arrive jamais à formuler sa demande en mariage, arrive à faire surgir dans la caricature une charge d’humanité surprenante. On rit aux éclats, dans la plus grande fidélité à l’auteur, ce qui, par les temps qui courent relève du miracle.

Jean-Pierre Han

vendredi 12 avril 2019

Un acteur qui cherche

Tout Dostoievski de Benoît Lambert et Emmanuel Vérité. Théâtre de la Cité Internationale, jusqu’au 19 avril à 20 heures. Tél. : 0143 13 50 50. theatredelacite.com

Il faut tout de même un sacré culot lié à une petite dose d’inconscience pour faire ce que fait Emmanuel Vérité alias Charles Courtois-Pasteur, autrement dit encore Charlie pour les intimes, mais avec lui nous sommes tous ses intimes, de gré ou de force. Bref, arriver comme ça sur le plateau, allure tellement décontractée qu’elle finirait presque par virer à la lassitude, le tout dans un accoutrement des plus improbables, casquette de couleur vissée sur le crâne, veste jetée sur une chemise hawaïenne (il en a toute une collection), sac à dos qui contient quoi donc au juste, ses affaires de plage avec quelques bouquins, des chefs-d’œuvre de la littérature, Proust, Dostoievski ? Visage mal rasé (c’est la mode), avec moustache fournie, il est chouette Charlie, mi-clown, mi-clodo, et il finirait presque par nous donner le bourdon avec sa gentillesse – il nous offre d’ailleurs à boire, de la vodka, ça va de soi –, avec sa quasi obséquiosité, car nous faire plaisir, il y tient. Absolument. Et donc voilà, des gens de théâtre – car il opère désormais dans des salles de théâtre, ce qui est le signe d’une réelle ascension sociale ; comme il est loin le temps déjà lointain où il fit sa glorieuse apparition dans une salle de peep-show de Pigalle ! – des gens de théâtre donc lui ont demandé, c’est lui qui le dit, de faire du théâtre à partir d’un géant de la littérature, Dostoievski, le grand Dostoiveski. Et Charlie qui ajoute à toutes ses grande qualités celle d’être extrêmement cultivé – il connaît donc bien l’auteur russe, et aurait-il des lacunes que son ami de l’ombre, Benoît Lambert, serait là pour le secourir – de donner son accord pour se lancer dans l’aventure. Va donc pour Dostoievski, et pour faire court et tranchant, pour Crime et châtiment, un des chefs-d’œuvre de l’écrivain que tout le monde connaît peu ou prou. D’ailleurs un peu plus dans le sud, une équipe théâtrale nous en donneront une belle et très sérieuse adaptation au Printemps des comédiens. Il s’agit de Nicolas Oton et de son équipe qui ont créé le spectacle à Perpignan il y a quelques mois… Charlie, lui, n’a pas besoin de troupe, il tient à lui seul tous les rôles et se lance dans le récit du livre. Désopilant et d’une grande profondeur, tiens donc, récit bien mené avec clin d’œil à l’inspecteur Colombo jadis interprété par Peter Falk : un hommage… Bon, tout du roman y passe, et pour finir en beauté, on ira encore plus vite avec l’évocation des Frères Karamazov ! Un sacré culot quand même et un brin d’inconscience car mine de rien Emmanuel Vérité (on revient à lui) joue en parfait équilibriste sur la corde raide. Il n’a pas intérêt à manquer de rythme, à faire le moindre faux pas sauf à ce que tout s’écroule, autrement dit à ce que rien ne marche. C’est d’ailleurs bien ce danger qui est jouissif. Emmanuel Vérité et Benoît Lambert, ces vieux complices, le savent mieux que quiconque, mais maintenant ils ont un sacré métier, et bientôt défroque de Charlie (momentanément) jetée au orties ils reprendront, pour notre plus grand plaisir aussi leurs autres très sérieuses occupations théâtrales.

Jean-Pierre Han

mardi 9 avril 2019

Une belle partition

Onéguine d’après Eugène Onéguine de Pouchkine. Mise en scène de Jean Bellorini. Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis. Jusqu’au 20 avril à 20 h 30. Tél. : 01 43 13 70 00. www.theatregerardphilipe.com

Pour un peu les officiants de cette proposition théâtrale nous accueilleraient un à un pour nous installer sur un des gradins placés de part et d’autre de l’aire de travail toute en longueur et composée de deux tables sur lesquelles sont posés des chandeliers et d’un piano ; c’est que l’on nous invite à la narration très intime (intimiste) du chef-d’œuvre de Pouchkine, Eugène (prénom enlevé pour l’occasion) Onéguine, traduit par André Markowicz. Pas de cérémonial d’entame de spectacle comme d’habitude ; celui-ci est destiné à être présenté dans tous les lieux possibles et imaginables. Pas de pause avant le jeu. Tout s’enchaîne et l’un des comédiens nous parle du nombre de vers, des 5 523 tétramètres iambiques, des 48 strophes réparties en 8 chapitres que comporte l’œuvre de Pouchkine avant d’enchaîner quasiment sans changement de ton sur le récit lui-même. Conversation susurrée dans un petit micro qu’il passera à ses camarades lorsque ceux-ci devront intervenir à leur tour. Un passage de relais symbolique puisqu’ils sont trois à porter alternativement la voix du personnage du dandy petersbourgeois, Eugène Onéguine. Le dispositif est particulier ; spectateurs et comédiens portent un casque, et c’est à travers ce casque que nous parvient la voix des interprètes discrètement soutenue par la réalisation sonore de Sébastien Trouvé et quelques mesures d’une composition musicale inspirée de l’Eugène Onéguine de Tchaïkovski. C’est une petite merveille d’une apparente simplicité à laquelle il nous est donné d’assister ; nous sommes embarqués dans l’histoire de ce jeune dandy rongé par l’ennui et qui repoussera l’amour passionné d’une jeune femme, Tatiana, avec des mots qui se veulent d’une sincérité et d’une grande lucidité, mais qui sont en fait d’une impitoyable violence. Bien des années plus tard alors qu’entre-temps il aura tué son meilleur ami, le jeune poète Linski, dans un duel inéluctable provoqué par son attitude lors d’un bal où il se conduit de telle manière à susciter la jalousie de ce dernier, il retrouvera Tatiana, mariée à un prince, et qui lui signifiera qu’elle l’aime toujours mais restera fidèle à son époux… Telle est, à gros traits, la trame du récit, du conte qui, aussi passionnant soit-il, passe au second plan dans la mesure où ce qui est mis en exergue c’est la langue de Pouchkine, ses vers et leur rythmique. De ce point de vue le travail de Jean Bellorini et de ses comédiens est admirable ; toutes les nuances retracées par André Markowicz qui a travaillé sur sa traduction durant de longues années, y sont, et qui plus est, « interprétées » par un quintette composé de Clément Durand, Gérard Ferchaud, Antoine Raffalli, Matthieu Tune et Mélodie-Amy Wallet qui prête sa voix à Tatiana mais aussi à sa sœur cadette, Olga. Avec juste ce qu’il faut de distance qui répond à la légère ironie perceptible dans le texte.

Jean-Pierre Han

samedi 6 avril 2019

Un film qui n'existe pas

Le Voyage de G. Mastorna d’après Federico Fellini. Mise en scène de Marie Rémond. Théâtre du Vieux-Colombier, jusqu’au 5 mai à 20 heures. Tél. : 01 44 58 15 15. www.comedie-francaise.fr

Même par rapport à la mode ambiante qui consiste à adapter des films à la scène, une pratique qui semble particulièrement plaire à la Comédie-Française qui s’y est déjà collé avec les Damnés de Visconti et plus récemment avec Fanny et Alexandre de Bergman, Marie Rémond demeure comme à son habitude quelque peu décalée dans son approche des choses. Cela n’étonnera personne et l’on se souviendra qu’elle n’est jamais aussi à l’aise que dans des projets pour le moins atypiques, comme en témoignent ses réalisations d’André, de Vers Wanda ou encore de Comme une pierre qui… déjà produit à la Comédie-Française (au Studio). Si elle s’est, elle aussi, tournée vers le cinéma cette fois-ci, plus précisément vers Fellini et son Voyage de G. Mastorna, il faut immédiatement préciser que le film du grand maître italien n’a jamais été tourné ! Marie Rémond opère donc sur un film qui n’existe pas, ce qui a présenté pour elle l’immense avantage de pouvoir travailler en toute liberté et d’éviter tout élément de comparaison avec une œuvre cinématographique achevée. Pas d’images donc mais le texte d’une histoire à laquelle Fellini tenait tout particulièrement et sur laquelle il est revenu à maintes reprises durant sa carrière. Il a écrit ce texte en 1965 après 8 ½ et Juliette des esprits au mitan de sa vie et en pleine crise existentielle, essayant en vain à maintes reprises de la faire vivre sur l’écran, ce pour quoi elle était destinée. Le Voyage de G. Mastorna, tout en se nourrissant des deux films cités et dont on retrouve bien sûr des échos, va beaucoup plus loin dans le délire d’imagination. Il se développe en totale liberté mais en contrepoint à la Divine Comédie de Dante, trop souvent étudiée au cours de ses études. Le Voyage de G. Mastorna nous amène dans un au-delà de la vie après l’atterrissage forcé et mouvementé d’un avion dans lequel se trouve le célèbre violoncelliste G. Mastorna parti rejoindre son orchestre pour un concert. À partir de là, tout se détraque tranquillement, et cela vous a parfois des airs de Kafka, le « héros » ne sachant plus très bien où il se trouve… Au déroulement des événements se mêle une autre histoire, celle de Fellini soi-même en pleine préparation de tournage, avec confrontation avec son producteur et répétitions avec ses acteurs au premier rang desquels on retrouve Marcello Mastroianni. Le Voyage de G. Mastrona, c’est aussi cela, cet empilements d’histoires qui se chevauchent pour notre plus grand bonheur, de ces images reflétées à l’infini, c’est une mise en abîme théâtro-cinématographique, dont Marie Rémond joue avec délice. Accompagnée de Thomas Quillardet (on les retrouvera ensemble dans Cataract Valley d’après Jane Bowles) et d’Aurélien Hamard-Padis, elle s’est plus à tisser ce subtil entrelacs d’histoires qui, in fine, dresse un émouvant et beau portrait du cinéaste.

À jouer – c’est vraiment le terme – sur tous les tableaux, dans tous les registres, sur tous les tons a-t-on envie d’ajouter, il faut une troupe aguerrie. Celle du Français l’est incontestablement. Ils sont cette fois-ci huit à faire vivre, avec drôlerie et intensité, tous les rôles requis dans un dispositif bi-frontal qui les met quasiment de plain-pied avec le public, au milieu du décor d’un tournage. Emmenés par Serge Bagdassarian qui, petite caméra au poing, fait ses repérages, s’agite dans tous les sens, et rend le personnage du réalisateur crédible dans la mesure où il ne tente pas d’imiter l’original en quoi que ce soit, pas plus que Laurent Lafitte en Marcello, perdu pour de bon dans les méandres de l’histoire de Fellini qu’il croit être la sienne, avec Jérémy Lopez en régisseur, assistant de Federico plus vrai que nature, Georgia Scalliet inénarrable dans tous ses petits rôles, Alain Lenglet, Nicolas Lormeau, Jennifer Decker et Yoann Gasiorowski, c’est tout un monde qui joue le jeu jusqu’au vertige et rend ainsi hommage au génie de Fellini dont le film restera à jamais introuvable.

Jean-Pierre Han

mardi 2 avril 2019

De la réalité à la fiction théâtrale

Saint-Félix, enquête sur un hameau français. Texte et mise en scène d’Élise Chateauret. Théâtre de la Tempête, jusqu’au 14 avril à 20 h. Tél. : 01 43 28 36 36. www.la-tempete.fr

C’est la manière de travailler d’Élise Chatauret qu’elle clame haut et fort : choisir un sujet et mener enquête. Documents de tous types recueillis, commence alors une seconde phase d’élaboration devant aboutir au spectacle. Rien là que de très classique et l’on aura immédiatement à l’esprit la dénomination de théâtre documentaire pour ce type d’activité, ce à quoi Élise Chatauret réplique qu’elle réalise du théâtre… documenté ! Petite nuance à laquelle elle semble tenir et que l’on lui accorde bien volontiers, d’autant que cela ne change rien à l’affaire, celle de son dernier spectacle à partir d’une « enquête sur un hameau français » (c’est le sous-titre du spectacle), intitulé Saint-Félix. Un hameau donc, comme il en existe tant d’autres en France, même si d’après certains indices il serait loisible de le situer dans telle ou telle région plutôt que dans une autre. Un hameau assez grand pour avoir un maire, mais n’ayant pas plus d’une vingtaine d’habitants durant toute l’année, un chiffre qui augmente d’une quinzaine de personnes si on se met à compter les propriétaires de maisons secondaires… Peu importe, les très rares commerces ont disparus depuis longtemps. Voilà donc, avec les dix-huit entretiens réalisés avec les autochtones, ce qui va constituer la matière à partir de laquelle l’équipe théâtrale a œuvré. On apprend donc que le spectacle ne retranscrit pas tels quels les propos tenus lors des enregistrements, qu’il y a eu non seulement travail de réécriture – c’est la moindre des choses –, mais aussi montage, invention de paroles, introduction et développement d’éléments fictionnels, improvisations des comédiens, etc. : on respire ! Un authentique et très subtil travail théâtral a été effectué, ce qui est patent au vu de ce qui se passe sur le plateau avec les quatre comédiens (Justine Bachelet, Solenn Keravis, Emmanuel Matte et Charles Zévaco, tous épatants) qui endossent tous les rôles – et ils sont nombreux –, de séquence en séquence, apportant eux-mêmes les éléments de la scénographie, des maquettes des maisons et autres bâtiments du hameau, le reconstruisant sous nos yeux avant de le démembrer… Se dessine au fil de la représentation l’histoire d’un lieu qui semble être du bout du monde ; un coin de la campagne française pratiquement jamais évoqué. C’est fait avec beaucoup d’apparente simplicité et de délicatesse, mais l’intérêt de la représentation ne réside pas tant dans cette enquête-reconstitution, aussi intéressante soit-elle, que dans une sorte de mise en abîme théâtrale. La question du rapport au réel autour de laquelle le théâtre tourne avec insistance depuis plus d’une vingtaine d’années maintenant – en étant le plus souvent complètement à côté de la plaque. On se souvient ainsi de l’incroyable succès de La Misère du monde de Pierre Bourdieu, un ouvrage qui fut entièrement pillé par les gens de théâtre, au grand dam de l’auteur et de ses collaborateurs. Cela aurait pu être l’occasion d’une véritable réflexion sur la question du réel et du documentaire, ce ne fut pas le cas. Élise Chatauret relance à sa manière le débat en proposant ses propres réponses sur le plateau : c’est là son principal mérite.

Jean-Pierre Han

dimanche 31 mars 2019

Histoires de familles

Le Pays lointain de Jean-Luc Lagarce. Mise en scène de Clément Hervieu-Léger. Odéon-Théâtre de l’Europe à 19 h 30. Jusqu’au 7 avril. Tél. : 01 44 85 40 40.

Il était l’une des six idoles ressuscitées par Christophe Honoré sur la scène de l’Odéon-Théâtre de l’Europe. Le voici, seul cette fois-ci, par la grâce de Clément Hervieu-Léger qui présente Le Pays lointain, son ultime pièce, sur la même scène. Seul ? Enfin pas tout à fait : ils sont en effet pas moins de onze comédiens à porter cette dernière œuvre de Jean-Luc Lagarce. Onze superbes comédiens formant une communauté regroupant la famille du personnage principal, Louis, mais aussi ses amis ; une famille élargie en somme qui mêle vivants et disparus. Car Le Pays lointain reprend et poursuit en l’élargissant Juste la fin du monde écrit en 1990 et qui n’avait pas eu l’heur de complètement convaincre ses très proches. Cinq ans plus tard Jean-Luc Lagarce trace à nouveau le retour du fils dans sa famille pour annoncer sa mort prochaine. Une formidable saga s’ébauche dans la tentative pour Louis de dire ou de ne pas dire – est-il question d’une parole empêchée alors que l’on ne cesse de parler ? – pour évoquer les vingt dernières années de sa vie, et où se mêlent, répétons-le, morts, ou ceux qui s’apprêtent à mourir, et vivants, où passé, présent et ébauche de futur s’entrelacent sans que l’on sache vraiment dans quel temporalité on se trouve… Serait-ce déjà l’antichambre de la mort ? Le pays est effectivement « lointain », un « lointain » qui est aussi celui de la conscience. Est-ce un hasard si Jean-Luc Lagarce achève cette dernière œuvre une semaine seulement avant sa propre disparition en 1995. Le Pays lointain apparaît dès lors comme une œuvre testamentaire dans laquelle son auteur « ramasse », reprend, peaufine et développe tous les grands thèmes ébauchés et traités dans ses œuvres précédentes, n’hésitant pas non sans parfois une certaine ironie (qui n'est jamais que le masque de la pudeur) à faire référence à son propre vécu ; une manière de chef-d’œuvre. Ils sont donc tous là dans un dernier adieu, la mère, la sœur Suzanne, Antoine le frère et son épouse Catherine, et les autres, les amis « longue date », les amants « un garçon, tous les garçons », « le guerrier, tous le guerriers », le père « mort déjà », les morts « déjà » comme le père et l’amant… Ils sont donc là, quasiment toujours présents sur le plateau dans un jeu quasi choral, durant ces quatre heures de développement entre rêve et réalité. Rien d’étonnant si l’on se retrouve dans une dimension éminemment romanesque, une dimension qui, dans la première partie du spectacle notamment, bloque quelque peu la parole théâtrale. Mais il est vrai que Jean-Luc Lagarce œuvre ailleurs, dans une autre registre, et son écriture finit par faire mouche. Il y a une autre famille que celle de Lagarce entre celle de sang et celle de cœur, c’est celle des comédiens sur scène réunis et dirigés par Clément Hervieu-Léger. Cette famille-là est parfaitement homogène et solidaire dans le jeu. Audrey Bonnet, Suzanne, Nada Strancar, la mère, Vincent Dissez, Longue Date, et tous leurs camarades, entourent et tourmentent, chacun à sa manière Louis, incarné par Loïc Corbery perdu à un coin de rue que dessine la scénographie signée Aurélie Maestre, un mur de bétons devant lequel trône la carcasse d’une voiture garée près d’une cabine téléphonique comme on ‘en voit désormais plus sauf dans quelque coins reculés de notre beau pays. C’est là le lieu unique dans lequel se joue cette danse de mort. C’est saisissant.

Jean-Pierre Han

- page 2 de 54 -

admin