mercredi 10 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON OFF

L’art du portrait selon Marie Dilasser

Paysage Intérieur Brut de Marie Dilasser. Mise en scène de Blandine Pélissier. Présence Pasteur, à 17 heures 45. Tél. : 04 32 74 18 54 / 09 66 97 18 54.

Le PIB de Marie Dilasser n’est pas l’indicateur économique mesurant la production de richesse du pays, le produit intérieur brut, ou s’il l’est c’est au travers de ce qu’elle nous propose dans son texte où il est question de Paysage Intérieur Brut. Un titre d’une particulière justesse et très éclairant, puisqu’il est effectivement question de paysage – une thématique que l’on retrouve dans toute son œuvre et qui fait également allusion à sa manière d’écrire « là où elle vit », en Bretagne –, de monologues intérieurs qui isolent les personnages évoqués, quant à la brutalité, ou plutôt la radicalité, elle est plus qu’évidente, mêlée ici à une sorte d’humour noir ravageur. Cela donne dans PIB, une commande de Roland Fichet et de son Théâtre de Folle Pensée à Saint-Brieuc, dans le cadre d’une série de Portraits avec paysage un texte étonnant, effectivement portrait d’une Bernadette et évocation des personnes de son entourage, mère qui aime à vagabonder la nuit sur les routes, mari éleveur et expérimentateur de génétique bovine, et même son chien très affectueux, Rumex, chacun prenant la parole l’un après l’autre dans des monologues au bord du délire, un délire et des hallucinations activés par la prise de lexomil de l’intéressée qui sort d’un petit séjour à l’hôpital psychiatrique… Tout un monde de la ruralité est là, « plus vrai que nature », si on ose dire. Avec ces gens dont Marie Dilasser a saisi des traits de caractère après avoir les avoir rencontrés, ici et là. Dans l’étroit espace d’une salle de classe, la figure de Bernadette et de ceux qu’elle évoque, sont pris en charge avec une belle assurance par Line Wiblé, qui passe avec beaucoup de délicatesse d’un personnage à l’autre, d’un registre à l’autre, du paysan au chien, du chien à la mamie, avant de redevenir une Bernadette écorchée vive. C’est Blandine Pélissier qui est à la barre et mène la barque dans le décor forcément minimaliste, mais bien géré de So Beau-Blache. « Quatre planches et pas grand-chose », tout l’art du théâtre, comme aurait dit Roger Vitrac. En tout cas, c’est bel et bien la plume acérée de Marie Dilasser qui est mise en valeur.

Jean-Pierre Han

Le texte de la pièce est édité chez Quartett.

mardi 9 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Un conte pour enfants ?

Blanche-Neige, histoire d’un prince de Marie Dilasser. Mise en scène de Michel Raskine. Chapelle des Pénitents blancs. Jusqu’au 12 juillet à 11 heures et à 15 heures. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

Le travail, commun a-t-on envie de souligner, de Marie Dilasser et de Michel Raskine, Blanche-neige, histoire d’un prince est programmé à point nommé à la Chapelle des Pénitents blancs puisque l’on se pose la question de savoir s’il est bien opportun de dédier un lieu spécialisé destiné au jeune public. Il est vrai que si ce fameux jeune public (avec l’aide des parents) peut ainsi se repérer dans la très fournie et relativement éclectique programmation du Festival, en revanche les spectateurs qui estiment n’avoir pas, ou plus, grand-chose à voir avec elle passeront très vite leur chemin devant ce type de propositions. Si, pour cette raison, ils ratent Blanche-neige, histoire d’un prince, ils auront eu tort ! Le spectacle de Michel Raskine s’adresse bel et bien aussi (soyons mesurés et n’allons pas jusqu’à dire « essentiellement ») à eux ! En tout cas, la connaissance du vrai conte, celui pour le moins étonnant dans sa violence, de Grimm, et même éventuellement du film de Walt Disney, ne fera qu’accroître son plaisir. Comme le disait le petit père Brecht, la « connaissance accroît le plaisir », et sans doute n’est-il pas superflu de rappeler en cette ère de grande pensée sérieuse, que la notion de plaisir est à la base de toute activité artistique et théâtrale. Bref, Marie Dilasser et Michel Raskine ont dû bien s’amuser… le plus sérieusement du monde ! Pour notre plus grand plaisir. Commande du metteur en scène à l’autrice, avec quelques points précis à respecter, les deux complices ont travaillé dans un constant va-et-vient avec au tout départ cette volonté de renverser les données du conte. Celui que l’on ne voit pratiquement jamais, laissé dans une ombre bien pratique, le Prince, est tout à coup mis en pleine lumière. Le titre du spectacle est à cet égard, explicite, il est bien question de l’ « histoire d’un prince », lequel, données toujours renversées, est interprété par une femme, Marief Guittier, la complice de toujours de Michel Raskine qui n’en est plus à une transformation près (voir son fameux personnage de Max Gericke de Lothar Trolle). En vieillard décati il, ou elle, forme avec Blanche-Neige, qui ne cesse de grandir et est (dés)incarné par un homme (Tibor Ockenfels), un couple pour le moins improbable. Le tout sous le regard de la Souillon « aux cheveux jaunes », interprété par le technicien, Alexandre Bazan. À eux trois, masque blafard, yeux cernés de rouge, ils font penser aux personnages du Mariage de Gombrowicz, jadis monté par Jorge Lavelli. De mariage d’ailleurs il est bien question, puisque dans le conte réécrit, réévalué par Marie Dilasser – une des révélations de ce festival que l’on retrouve dans le off – le prince et Blanche-Neige sont passés de l’autre côté du miroir : ils sont mariés, et bien sûr, entre eux tout va de mal en pis. La comédie est tout à la fois lugubre, drôle (ce qui n’est pas antinomique) et percutante ; elle a le bonheur de se dérouler dans l’univers particulier initié par Stéphanie Mathieu et dans lequel viennent s’intégrer de manière particulière les objets de Claire Dancoisne. Soudainement cette bouffonnerie avec son trio majeur de « belle » tenue, vient nous jeter au visage l’image inversée et ricanante, de notre monde. Drôle de rictus.

Jean-Pierre Han

dimanche 7 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON OFF

Une leçon de comédie

La Dernière bande de Samuel Beckett. Mise en scène de Jacques Osinski. Théâtre des Halles. Jusqu’au 28 Juillet à 21 heures 30. Tél. : 04 32 76 24.51

LA DERNIÈRE BANDE Il y a deux ans maintenant, nous avions été saisis, au sens fort du terme, par la prestation de Denis Lavant dans Cap au pire de Samuel Beckett. Deux ans plus tard donc, dans le même lieu, le Théâtre des Halles que dirige Alain Timar, le revoilà, toujours en compagnie de Beckett, mais dans la Dernière bande, cette fois-ci. Entre les écritures de La Dernière bande et Cap au pire, plus de vingt ans se sont écoulés, et on pourra toujours en déduire qu’entre les deux textes la pensée de l’auteur s’est encore radicalisée, si faire se peut. Est-ce à dire qu’entre les deux spectacles signés par Jacques Osinski il y aurait une liaison chronologique, ce qui expliquerait peut-être que cette fois-ci Denis Lavant, son interprète, n’est plus immobile, figé à tout jamais ? Ce serait pousser le raisonnement un peu loin ; disons simplement que nous sommes ailleurs. La figure de Krapp, le vieil homme qui s’enregistre à chacun de ses anniversaires et réécoute les bandes à la recherche de sa propre vie, est effectivement différente de celle du personnage choisi de Cap au pire. Et là, Jacques Osinski, le complice de toujours, très à son aise sur le vaste plateau du Théâtre des Halles, joue de cet espace et étire le temps, à n’en plus finir : silence, long silence, assis immobile à son bureau, face à son magnétophone, Krapp laisse s’égrener le temps, avant de pousser un soupir, et commencer à bouger, faire quelques pas vers les tiroirs du bureau à la recherche d’une banane. Le rituel a commencé. Ce que réalise Denis Lavant en vieux clown fatigué et désarticulé est proprement stupéfiant. Et vous saisit à la gorge. Dans son vieux costume élimé, c’est tout l’art du comédien qu’il nous fait toucher du doigt.

Jean-Pierre Han

Photographie : © Pierre Grosbois

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Une belle réussite

Pelléas et Mélisande de Maurice Maeterlinck. Mise en scène de Julie Duclos. La Fabrica, jusqu’au 10 juillet à 18 heures. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

L’aurait-on oublié, à force, et aussi parce que la musique, celle de Claude Debussy notamment l’aura tiré vers d’autres sphères, Maurice Maeterlinck est un immense poète. Or la qualité première du spectacle, Pelléas et Mélisande, que nous offre Julie Duclos réside précisément dans sa capacité à nous donner à l’entendre et… à le voir. Il fallait sans aucune doute une certaine audace pour oser s’attaquer au chef-d’œuvre du poète tiré hors du champ musical. Un chef-d’œuvre écrit il y a bien plus d’un siècle, en 1892, et qui, cependant, en tout cas dans la mise en scène de Julie Duclos, nous parle toujours. C’est que la jeune femme opère dans un registre qui, bien sûr, laisse au bord du chemin toute velléité anecdotique réaliste et creuse un sillon qui touche au plus profond de notre inconscient, là où la vie et la mort se mêlent inextricablement. Tout dans la pièce, nous tire vers un horizon qui est celui de la disparition. Le château où vivent les protagonistes est bâti au-dessus de souterrains, et sa destinée est sans doute, à plus ou moins longue échéance, de s’y faire engloutir ; les habitants du lieu sont vieux, malades, promis à une proche disparition, alors qu’à l’extérieur les gens meurent de faim, guerre et mort rôdent, et cependant, paradoxalement, il n’y a là rien de lugubre, même si l’épilogue qui est tout sauf un dénouement, nous y mène inexorablement. Nous baignons dans cette atmosphère qu’autrefois, dans Intérieur ou la Mort de Tintagiles Claude Régy avait si bien installé dans ses mises en scène. Nous retrouvons dans ce Pelléas et Mélisande des accents (c’est un compliment) de ce travail-là, mais situés dans un clair-obscur au tracé plus net. C’est une autre temporalité qu’il nous est donnée de vivre, dans une tension particulière. Chez Julie Duclos les reflets de la vie – à travers notamment l’amour entre Pelléas et Mélisande – ne cessent aussi de scintiller. Tout cela se passe dans les méandres de la conscience dont les différents lieux rendent parfaitement compte : forêt profonde du début du spectacle dans lequel le prince Golaud s’est perdu et rencontrera Mélisande en pleurs, blessée d’une blessure dont elle ne voudra jamais révéler les causes, une scène d’ouverture entièrement filmée comme plus tard celle se passant dans une grotte, avant que le théâtre ne reprennent ses droits, et que nous nous retrouvions au cœur de la scénographie d’Hélène Jourdan dont la conception est très juste dans l’esprit et que les lumières signées Mathilde Chamoux ainsi que les sons de Quentin Vigier viennent encore magnifier. C’est dans cette atmosphère qu’évoluent, emmenés par Vincent Dissez qui réalise une composition du prince Golaud absolument admirable dans sa simple complexité, des comédiens, qui, chacun dans des registres de jeu différents, mais qui finissent par s’accorder, Alix Riemer (Mélisande) et Matthieu Sampeur (Pelléas), et leurs camarades de plateau que l’on a toujours plaisir à retrouver et qu’il faut citer, Philippe Duclos, Stéphanie Marc et Émilien Tessier, sans oublier les enfants qui jouent en alternance, et dont le rôle n’est pas des plus anodins. Julie Duclos mène tout cela avec rigueur, subtilité et maîtrise pour ce qui est une belle réussite.

Jean-Pierre Han

samedi 6 juillet 2019

FESTIVAL D'AVIGNON OFF

Magie du verbe

Comme disait mon père suivi de Ma mère ne disait rien de Jean Lambert-wild. Mise en scène de Michel Bruzat. Avignon-Reine Blanche, jusqu’au 26 juillet à 13 heures. Tél. : 04 90 85 38 17. reineblanche.com

« Comme disait mon père… », « Ma mère ne disait rien »… Il s’agit bien de cela effectivement, de dire, de comment dire ou ne pas dire. L’un parle par sentences, l’autre se tait, mais c’est toujours la même voix, celle de Jean Lambert-wild qui émet ces paroles, dans une recherche sans fin de ce que fut cette vie d’autrefois, celle de l’enfance, celle d’avant l’enfance même, d’avant le langage ? Que cherche-t-il ainsi ? Dans ce flot de paroles hoquetées dédiées au père bien sûr, Henri, et à la mère, Françoise – il sont nommés – rien n’est donc caché. Et il ne sera effectivement question que d’eux. « Je me souviens » s’amusait Georges Perec, « comme disait mon père » rétorque Jean Lambert-wild avant de composer des vignettes pour évoquer sa mère. Dire encore et toujours. Mais sur un plateau ? C’est à cette gageure que ce sont attelés Michel Bruzat, le metteur en scène, metteur en paroles, et Nathalie Royer, la comédienne, seule en scène dans une scénographie ad hoc signée Vincent Grelier. Ce qu’elle réalise est de l’ordre, sans jeu de mot, d’une véritable performance. Elle porte et cisèle le texte à la perfection, détaille chaque mot en leur faisant rendre tout leur suc, et finit par nous entraîner dans des espaces infinis. Ce qui pourrait n’être que litanie devient chant. Il y a là, incontestablement quelque chose de l’ordre d’une opération magique et comme telle émouvante, alors que l’on ne saurait dissocier le travail (de direction d’acteur) du metteur en scène et celui de la comédienne.

Jean-Pierre Han

Les deux textes de Jean Lambert-wild sont édités aux Solitaires intempestifs. 58 pages, 10 euros.

FESTIVAL D'AVIGNON IN

Décevante ouverture du Festival

Architecture de Pascal Rambert. Mise en scène de l’auteur. Festival d’Avignon, Cour d’honneur du palais des papes. Jusqu’au 13 juillet, à 21 h 30. Tél. : 04 90 14 14 14. festival-avignon.com

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Pascal Rambert ne manque pas d’une ambition affichée et annoncée. En témoigne son Architecture présentée dans la Cour d’honneur du palais des papes et qui, selon les mots mêmes de l’auteur-metteur en scène, est rien moins qu’« un memento mori pour penser notre temps »… Tout cela à travers la description d’une grande famille dominée par la figure dictatoriale du père, et dont tous les membres sont néanmoins de brillantissimes personnalités dans le monde de la pensée. Une grande famille, donc, saisie entre le lendemain de la Première Guerre mondiale et les prémices de l’Anschluss, et qui finira, à l’image du monde, dans un total naufrage. Une grande fresque qui nous rappelle celle des Damnés d’après Visconti, présentée ici même, dans la Cour d’honneur du palais des papes, il y a deux ans…, mais à la conception et au traitement bien différents. D’emblée, à l’annonce du titre, Architecture, Pascal Rambert annonce la couleur. Cette architecture ne concerne d’ailleurs pas seulement la gestion de l’espace scénique – il signe aussi la scénographie rebaptisée pour l’occasion « installation » – mais l’ensemble de l’œuvre. Et c’est là où le bât commence à blesser. Car enfin, si architecture il y a, elle est pour le moins décevante en ce qui concerne la structure, voire la conception même de la pièce. On verra pourquoi. Rambert avait pourtant mis tous les atouts de son côté : son œuvre commencée avant qu’il n’apprenne qu’elle devait faire l’ouverture du festival dans la Cour d’honneur, en raison du désistement d’un autre artiste, et donc réajustée pour le lieu et le « large » public d’Avignon (!), cette œuvre devait reprendre et rassembler en son sein, si on ose dire, ses vingt-cinq années de travail théâtral, jalonnées de grands succès. Une œuvre-fleuve qui dure ici près de quatre heures. Surtout, viennent ici lui apporter leur indéfectible soutien les acteurs emblématiques, des complices, qui l’ont accompagné tout au long de son aventure. Leur simple énumération fait rêver : Emmanuelle Béart, Audrey Bonnet, Anne Brochet, Marie-Sophie Ferlane, Arthur Nauzyciel, Stanislas Nordey, Denis Podalydès qui, sociétaire de la Comédie-Française, faisait partie de la distribution des Damnés, ici en alternance avec Pascal Rénéric, Laurent Poitrenaux, Jacques Weber et Bérénice Vanvincq. Mais ce n’est justement qu’un rêve, vite évanoui, car cela ne marche pas, ne peut pas marcher, en raison même de la structure de la pièce et parce qu’enfin une œuvre théâtrale n’est pas un défilé de « vedettes », aussi prestigieuses soient-elles, et qu’une harmonie est nécessaire, avec des rôles qui ne peuvent pas être d’une totale égalité, et surtout de véritables liens entre les protagonistes. Or, dans un grand souci d’équité, Rambert accorde aux uns et aux autres, à peu près les mêmes temps de passage, longs monologues émis quasiment immobiles, face au public. À ce jeu d’ailleurs, les partitions ne sont pas toutes d’égales valeurs. Ce qui est logique si on veut bien considérer que, comme souvent chez Rambert, les comédiens ont dû mettre la main à la pâte, ce que semble d’ailleurs avaliser la dernière partie de la pièce où tous se retrouvent, toujours face au public, ordinateur ouvert, en train de mijoter leurs textes… Je ne m’amuserai pas à détailler le mérite de chacun et à les comparer : ce ne serait pas très juste, ni charitable puisque l’œuvre se veut chorale, voire « collective ». Disons simplement que la figure centrale tenue par Jacques Weber, en véritable déclencheur, selon les dires de Rambert, du projet d’écriture aurait mérité un meilleur sort, justement au plan de l’écriture, alors même que la sonorisation, dans la première partie, brouille sa diction que l’on sait par ailleurs parfaitement impeccable ! C’est un spectacle défait (ou pas fait) que l’on nous présente tout au long de la longue soirée, bien loin des ambitions annoncées.

Jean-Pierre Han

samedi 1 juin 2019

Chef-dœuvre revisité

Un ennemi du peuple d’ Henrik Ibsen. Mise en scène de Jean-François Sivadier. Odéon-Théâtre de l’Europe. Jusqu’au 15 juin. Tél. : 01 44 85 40 40. www.theatre-odeon.eu

C’est sans doute la marque des chefs-d’œuvre que de vivre à n’importe quelle époque dans le temps présent. Ainsi en est-il d’Un ennemi du peuple d’Ibsen créé à Oslo en… 1883. Peu importe après tout les raisons et les circonstances de cette création, le texte demeure, près d’un siècle et demi plus tard, d’une furieuse actualité. Sans doute n’est-il pas nécessaire pour un metteur en scène d’aujourd’hui de surligner cette contemporanéité. D’autant plus que cette fois-ci la nouvelle traduction d’Eloi Recoing, fort probante, nous parle directement. Il n’empêche, bon sang ne sachant mentir, et la tentation étant bien trop grande, chaque metteur en scène apporte ses propres modifications, commentaires et autres arrangements à la pièce… Jean-François Sivadier accompagné de son complice Nicolas Bouchaud n’échappe pas à cette règle, encore qu’on les trouvera plutôt modérés en la matière, contrairement à ce qu’avait proposé Thomas Ostermeier, l’un des derniers à s’être attaqué à l’œuvre d’Ibsen à la fable apparemment simple, mais qui, pourtant, au bout du compte, dans le traitement des personnages notamment, se révèle plutôt complexe. Un médecin, Tomas Stockmann, découvre que les eaux de la station thermale qui devrait faire la fortune de sa petite ville sont empoisonnées par une bactérie à cause des canalisations. Il décide d’informer toute la population, et entend faire fermer l’établissement pour que des travaux puissent être entrepris. Problème : le préfet (Vincent Guédon) refuse catégoriquement d’entendre les arguments de celui qui est son frère et qu’il a fait embaucher par la société qui gère l’établissement, lui permettant ainsi de faire vivre sa famille. Pour lui, il n’est pas question de laisser passer l’occasion d’enrichir la ville, même au détriment de la santé publique des habitants et des curistes. De son côté, Tomas Stockmann est prêt à tout pour faire éclater la vérité, même si sa volonté d’aller jusqu’au bout de sa démarche n’est peut-être pas aussi limpide que cela… Le nœud de la pièce réside dans une scène-clé durant laquelle Tomas Stockmann qui avait jusque-là réussi à convaincre nombre des habitants de la ville – et notamment le directeur d’une feuille de chou locale (Sharif Andoura), les verra tous se retourner contre lui, et devenir ainsi un véritable « ennemi » du peuple. La scène est étonnante, difficile à traiter parce que faisant intervenir le « peuple », celui de la ville, comme celui assis dans la salle de spectacle à qui est dévolu le rôle de ceux qui écoutent l’orateur dans la pièce. On joue du théâtre dans le théâtre, et en général c’est le moment de grande « improvisation » des acteurs et le moment aussi où ces derniers se permettent de faire directement référence à l’actualité, ce que ne manque pas de faire l'interprète du rôle-titre, Nicolas Bouchaud, mais là encore de manière relativement discrète dans l’improvisation. On lui en sait d’autant plus gré, qu’il est parfait durant tout le reste du spectacle, parvenant à maîtriser son personnage jusque dans ses nombreux excès. Il est vrai qu’il est particulièrement bien entouré. Il faudrait citer toute la distribution ; on pourrait ne mettre l’accent que sur Sharif Andoura et Agnès Sourdillon (la femme du docteur), mais tous tiennent parfaitement leur partition sous la houlette de Jean-François Sivadier qui gère l’ensemble avec beaucoup de doigté, passant sans coup férir d’un registre de jeu à un autre, car la pièce malgré la teneur de son sujet ne manque pas non plus d’accents comiques…, le tout dans une scénographie qu’il a lui-même conçue avec Christian Tirole et où il se sent donc parfaitement à l’aise. Un moment de belle et très sérieuse intensité.

Jean-Pierre Han

lundi 27 mai 2019

Wajdi Mouawad au plus fort de sa recherche

Fauves de Wajdi Mouawad. Mise en scène de l’auteur. Théâtre national de la Colline, à 19 h 30. Jusqu’au 21 juin. Tél. : 01 44 62 52 52. billetterie.colline.fr

Avec Wajdi Mouawad, désormais, nous nous retrouvons toujours, avec plaisir et circonspection, en pays de connaissance. Ses fresques familiales connaissent des développements qui parviennent encore à nous surprendre. Jusqu’où ira-t-il ? Car enfin, déjà, à la fin de son dernier opus, Fauves, nous nous retrouvons (enfin un de ses personnages, le fils du personnage principal) dans l’espace, avec spacionaute dialoguant avec les terriens que nous sommes… Il est vrai que l’espace est infini, mais tout de même ! Pour en arriver là, il aura fallu bien des détours et bien des discours dont l’imagination fertile de l’auteur nous aura comblé. Faudra-t-il bientôt ouvrir les portes de la salle pourtant vaste du Théâtre de la Colline ? Avant cet improbable épilogue, Wajdi Mouawad nous aura saisi à la gorge près de quatre heures durant et n’aura jamais desserré son étreinte, car autant le dire, même avec des développements à la logique aussi tortueuse qu’improbable, l’auteur parvient à nous convaincre de l’accompagner dans l’exploration de son roman familial. Il joue d’ailleurs cartes sur table et intitule carrément son œuvre de Fauves… Un titre qui nous renvoie directement à une autre de ses œuvres, romanesque celle-là, sur laquelle il travailla une dizaine d’années, une œuvre monumentale dans tous les sens du terme, Anima. Ce n’est d’ailleurs pas seulement le titre qui rapproche Fauves d’Anima : il y a là un même impitoyable développement, une sorte de machine infernale, comme aurait dit Cocteau, mise en branle. Ce n’est pas tout à fait un hasard non plus si Wajdi Mouawad s’est intéressé de très près aux tragiques grecs, revenant sur la question des origines, du deuil, de l'inceste, des meurtres, de l’inéluctable marche du destin.

Rien d’étonnant si, une fois de plus, la pièce débute par la convocation chez un notaire d’un homme dont la mère vient de disparaître. C’est l’ouverture d’une incroyable boîte de Pandore… Habile, Mouawad multiplie les mises en abîme : l’homme en question est un cinéaste en plein tournage, et que tourne-t-il justement ? On vous laisse l’imaginer. L’intérêt du spectacle, c’est que le metteur en scène, ici, prend matériellement le relais de l’auteur et multiplie de son côté les mises en abîme, car, bien évidemment l’une des scènes filmée, un meurtre comme par hasard, doit être prise et reprise, développée avec un infime écart à chaque fois et surtout visualisée selon un angle différent. Et Wajdi Mouawad propose différents angles de vue, reprend la scène, cherche comment la saisir et la filmer, et c’est en même temps le metteur en scène qu’il est qui cherche comment raconter sa propre histoire. Il y a là, dans cette recherche, quelque chose d’éminemment touchant et de vraiment novateur à défaut d’être toujours convaincant.

Recherche et maîtrise, car la gestion du travail théâtral dans les solutions proposées, et surtout dans la direction d’acteurs est particulièrement probante. Tous jouent le jeu, c’est le cas de le dire, avec rigueur et générosité, à commencer par Jérôme Kircher qui interprète de rôle du cinéaste au prénom prédestiné d’Hippolyte, entouré de Ralph Amoussou, Lubna Azabal, Jade Fortineau, Hugues Frenette, Julie Julien, Reina Kakudate, Maxime Le Gac-Olanié,, Norah Krief, Gilles Renaud et Yuriy Zavalnyouk, une formidable équipe pour une gigantesque saga, avec ses boursouflures, ses redites, mais il faut se faire une raison et saisir Wajdi Mouawad avec ses excès, ce que l’on pourra appeler ses délires. Mais sans ces excès Wajdi Mouawad serait-il encore Wajdi Mouawad ?

Jean-Pierre Han

lundi 20 mai 2019

Une belle réussite

Le Pas de Bême, mise en scène et écriture d’Adrien Béal. Théâtre de la Tempête. Jusqu’au 26 mai à 20 h 30. Tél. : 01 43 28 36 36. www.la-tempête.fr

Qui dira que le théâtre, soir après soir, est l’éternel reproduction du même ? Après cinq années de travail, de tournées dans différents lieux et selon différentes configurations, Le Pas de Bême d’Adrien Béal et de ses camarades fait une halte de trois semaines au théâtre de la Tempête, et peut ainsi donner toute sa mesure après moult développements : de la toute première proposition au minuscule théâtre de la Loge au vaste espace de la Tempête, la transformation ou plutôt l’affirmation de ce véritable essai théâtral est bien sûr patente. Car le résultat est là, ce qui se donne aujourd’hui dans la petite salle de la Tempête, a l’aspect d’une mécanique bien réglée qui montre cependant la fragilité de l’acte théâtral et qui en fait toute sa valeur. Trois comédiens ont la charge d’habiter et de faire vivre l’espace vide du théâtre enserré dans le dispositif quadri frontal proposé ; assis parmi le public, ils se lèvent de leurs sièges, avant d’y retourner selon les séquences dans une constante circulation entre ce qui tient lieu de scène et la salle. Il y a là une constante circulation entre ce que l’on pourrait appeler le dehors, celui du spectateur, et le dedans, celui du jeu théâtral. C’est assez troublant et réalisé avec une extrême habileté. De même que s’ajoute à ce dispositif le fait que tous sont chargés de passer très rapidement et sans transition marquée d’un personnage à une autre. Pas le temps de souffler et de s’installer : les comédiens nous entraînent dans cette gymnastique qui laisse le spectateur dans un état d’équilibre précaire. Inutile de dire qu’il faut une habileté et une intelligence de jeu, en même temps qu’une véritable complicité les trois comédiens, Olivier Constant, Charlotte Corman et Etienne Parc. De leur entente dépend la réussite de l’opération, ce dont ils s’acquittent à la fois avec modestie et brio, bien dirigés qu’il sont par leur metteur en scène, Adrien Béal, dans un travail où ils ont aussi mis la main à la pâte de l’écriture et du jeu. Alors peut se développer cette histoire d’un adolescent dénommé Bême qui, par sa très simple attitude, finit par remettre en question le fragile édifice de tout le système social, une thématique qui eut comme point de départ le roman de Michel Vinaver, L’Objecteur, mais qui s’en détache rapidement pour voler de ses propres ailes. L’enfant sage et sans problème, Bême, bon fils, bon camarade, bon élève, rend toujours une copie blanche lors des devoirs sur table… De séquence en séquence quelque chose comme un minuscule grain de sable vient gripper la belle machine sociale, un peu comme la laideur d’Yvonne, princesse de Bourgogne de Witold Gombrowicz venait faire exploser la cour du royaume évoqué. Tout le monde, parents, camarades, professeurs… se heurte à cette tranquille, mais très butée, attitude du protagoniste principal. En tout cas l’équipe menée par Adrien Béal semble avoir eu la même très subtile « tranquillité » dans leur manière de mener à bien leur projet, le transformant ainsi en authentique réussite.

Jean-Pierre Han

dimanche 19 mai 2019

Tragique psychologique

Électre/Oreste d’Euripide. Mise en scène d’Ivo Van Hove. Comédie-Française, jusqu’au 3 juillet à 20 h 30. Tél. : 01 44 58 15 15. www.comedie-francaise.fr

Ivo van Hove le clame à qui veut l’entendre, son Électre/Oreste, réunion de deux pièces d’Euripide composées à des moments différents, est le second volet d’un diptyque dont le premier opus, présenté ici même en 2016, à la Comédie-Française, était les Damnés d’après le film de Visconti. L’œuvre du cinéaste italien se passait durant la montée du nazisme à partir des années 1933 ; terrible tragédie pour tenter d’expliquer notre aujourd’hui, un schéma que reprit Ivan van Hove. Qu’il rappelle maintenant l’importance de ce premier volet du diptyque, voilà qui indique sous quel signe il entend placer son nouveau travail, notamment sur la contemporanéité, voire l’actualité (politique ?), des pièces présentées, ce qu’il avait déjà fait sans grande réussite avec son Antigone de Sophocle. Rien là de très novateur, mais pourquoi pas ? On ne manquera non plus pas de remarquer qu’à évoquer les destins des deux représentants de la famille des Atrides, Électre et Oreste, il choisit délibérément de s’appuyer sur les textes d’Euripide, et non pas sur ceux d’Eschyle et de Sophocle : or on sait très bien qu’avec Euripide, et Nietzsche n’avait pas manqué de le souligner à la suite de Schiller, la tragédie amorce son déclin pour se tourner vers le drame psychologique. Ce n’est pas un hasard si Aristophane dans sa pièce Les grenouilles, qui met aux prises Eschyle et Euripide, accorde finalement ses faveurs au premier nommé accompagné de Sophocle. Avec Euripide la tragédie se normalise et le héros tragique devient un être ordinaire. Tel est le choix d’Ivo van Hove sur lequel on ne peux pas dire grand-chose, sauf à constater ses conséquences. En effet le problème réside bien dans la résolution de ce choix sur le plateau. De la grandeur tragique sur la scène de la Comédie-Française, il n’est plus guère question, le tout étant rabaissé à notre petit niveau humain, comme cette figure d’Électre exilée et donnée en mariage à un laboureur, et Ivo van Hove de développer et d’enfoncer le clou en affirmant qu’il est attaché « aux émotions et à la psychologie des personnages ». Ce qu’il entend montrer, c’est le processus d’un véritable radicalisation de certaines de ses figures, comme se radicalisent en devenant nazis deux jeunes hommes à la fin des Damnés, et alors même que pour lui, « la fin des Damnés est le point de départ d’Électre/Oreste ». Dont acte, mais difficile pour ceux qui n’ont déjà guère goûté au premier spectacle, avec son esthétique « coup de poing à l’estomac » aux mauvais relents, de prendre et d’apprécier le chemin suivi dans ce deuxième volet du diptyque, même si – on s’en réjouit vivement – il n’y a plus cette fois-ci usage immodéré d’images filmées en direct du plateau. Nous sommes au théâtre, rien que le théâtre, mais quel théâtre ! À la limite de la caricature, même dans la scénographie intéressante de Jan Versweyveld, un seul et même lieu pour les deux pièces alors que nous sommes censés être, avec Électre, devant la maison du fermier, le mari de la jeune femme, et ensuite à Argos, devant le palais d’Agamemnon pour Oreste, le tout situé en fond de scène et au centre, alors que le reste du plateau est recouvert d’une boue dans laquelle se débattront les protagonistes, toujours en déséquilibre. Pour le symbole on aura compris. Et ce n’est pas tout, puisque volonté il y a de la part du metteur en scène d’être dans la brutalité des rapports entre les protagonistes, leur circulation est faite de trajectoires rectilignes très basiques… avec les riches en complets-veston, bien propres sur eux, et les pauvres dont le chœur uniquement composé de femmes en haillons évoluant dans un travail chorégraphique de Wim Vandekeybus, pourtant pas n’importe qui, frise le ridicule. Quant au jeu des comédiens, tous sonorisés, on se demande bien pourquoi, et à part les deux protagonistes principaux, Suliane Brahim (Électre) et Christophe Montenez (Oreste), qui sauvent les meubles, il est pour le moins affligeant dans la mesure où – excellents comédiens par ailleurs – ils ont sans doute simplement répondu aux attentes et aux indications du metteur en scène. On reste, par exemple, abasourdi et malheureux de voir un comédien de la trempe et du talent de Didier Sandre éructer dans une attitude prétendument hiératique, comme il le fait… Contemporain ce tragique grec revisité ? Non seulement poussiéreux et à la symbolique lourde.

Jean-Pierre Han

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