mardi 21 janvier 2020

Histoires de famille

Un conte de Noël d’Arnaud Desplechin. Mise en scène Julie Deliquet. Salle Berthier de l’Odéon-Théâtre de l’Europe. Festival d’automne. Jusqu’au 2 février, puis tournée. Tél. : 01 44 85 40 40. www.theatre-odeon.eu

Que l’on apprécie ou non le travail de Julie Deliquet, force est reconnaître qu’il est d’une rare homogénéité, et placé sous le signe d’une étonnante et très rapide reconnaissance. Ainsi les trois premiers essais de la jeune femme regroupés en triptyque sous le titre sentencieux de « Des années 70 à nos jours », fut-il très vite programmé au Festival d’automne, recevant au passage, pour quelques-uns de ses volets, des prix ici et là, avant d’être repris dans son intégralité dans des grandes institutions, le Théâtre de la Ville, le CDN du Théâtre Gérard-Philipe. Pas mal pour une jeune équipe fonctionnant sur le mode très couru du collectif – In Vitro de son nom. Progression rapide ensuite, que ce soit à la Comédie-Française – Vieux Colombier, puis carrément salle Richelieu –. Avec un Oncle Vania de Tchekhov, revu et corrigé, puis une adaptation d’un scénario d’Ingmar Bergman, Fanny et Alexandre. La revoici aujourd’hui à l’Odéon-Théâtre de l’Europe avec une nouvelle adaptation d’un film, d’Arnaud Desplechin cette fois-ci, Un conte de Noël. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’elle intervient dans ce théâtre puisqu’elle y avait déjà présenté Gabiel(le), une écriture collective du groupe, avant Catherine et Christian (fin de partie) au Théâtre Gérard-Philipe, ultime volet du triptyque en forme d’épilogue, lui aussi accueilli au Festival d’automne… Une trajectoire semée de succès qui devrait lui valoir prochainement d’être nommée à la tête d’un CDN (Centre Dramatique national), le Théâtre Gérard-Philipe en l’occurrence, qui lui est promis, et dont elle a déjà été – entre quelques autres, on ne prête qu’aux riches… – artiste associée.

La question de l’écriture semble être au cœur des préoccupations de Julie Deliquet. Écriture (née d’improvisations ?) et création collective avec Nous sommes seuls maintenant, dernier volet du triptyque, récidive avec Catherine et Christian (fin de partie), puis « adaptation » et montage avec Oncle Vania de Tchekhov, à nouveau avec le même Tchekhov sollicité avec Ivanov et les Trois sœurs dans Mélancolie(s), avant de trouver encore davantage de liberté d’adaptation – en toute impunité ? – de re-création, avec des synopsis de films… : Julie Deliquet chercherait-elle finalement sa propre écriture ? En tout cas, elle a le don de s’emparer de textes – de théâtre, de cinéma – qui lui permettent de nourrir ses propres préoccupations, celles concernant un noyau familial fermé sur lui-même, aveugle et sourd au monde extérieur forcément décevant (voir le titre de la première création collective)… On ne cherchera pas dans ces conditions à savoir si elle est fidèle ou pas aux œuvres cinématographiques de Bergman et aujourd’hui de Desplechin (c’est plus problématique pour les œuvres théâtrales). On ne tentera pas plus d’établir un quelconque élément de comparaison avec les films, celui de Desplechin offrant un trio majeur de comédiens avec Catherine Deneuve, Jean-Paul Roussillon et Mathieu Amalric… Julie Deliquet, de son côté, fait comme toujours intervenir sa propre famille (théâtrale), celle du collectif In Vitro, et l’on retrouve (avec plaisir ou agacement) les mêmes comédiens d’un spectacle à l’autre, que d’autres viennent avec nécessité et bonheur (cette fois-ci Marie-Christine Orry et Jean-Marie Winling qui fut un compagnon de route d’ Antoine Vitez) revivifier.

Et nous voici donc conviés – c’est le terme puisque les spectateurs sont de plain-pied avec ce qui tient lieu de scène, inclus comme des cousins lointains, dans le déroulement de l’ « histoire » : l’espace bi-frontal a été conçu par la metteure en scène avec Zoé Pautet – pour ces quelques moments d’une vie de famille, avec ses heurts, ses secrets, ses non-dits, avec les rancœurs, voire les haines cachées entre les uns et les autres et qui, bien sûr, vont se faire jour. C'est en somme, à Noël, l'exact moment des règlements de compte. Nous sommes là dans le réalisme le plus pur qu’induit le décor avec, comme de bien entendu, sa grande table posée cette fois-ci non plus au centre, mais à jardin, et aussi de l’autre côté son coin salon et chambre. Réalisme assumé même si Julie Deliquet entend donner à l’ensemble une dimension shakespearienne, notamment lors du repas… Dans cet univers, le jeu des comédiens quasiment tous issus d’In Vitro et que l’on a donc déjà vu dans les autres spectacles du collectif, se veut, comme toujours, le plus « naturel » et donc le plus réaliste possible : nous sommes – ainsi le veulent-ils – dans la vraie vie, faisant l’impasse de « jouer à jouer pour de vrai » comme disait Pirandello… Pas sûr que cela soit toujours probant. Car poussé à bout, on finit par avoir la sensation d’un jeu qui sonne faux. La distribution pour assumer le « scénario » de Desplechin, parfois alambiqué et peu clair (faisons-en le responsable, l’adaptation de Julie Deliquet étant, paraît-il, plutôt fidèle à l’original), est inégale au sein du noyau In Vitro. On soulignera simplement la belle prestation d'un Thomas Rortais, le petit-fils du couple des Vuillard incarné par Marie-Christine Orry et Jean-Marie Winling. Ainsi se déroule le spectacle avec ses temps forts et ses séquences plus confuses… en attendant la suite du roman familial de Julie Deliquet et de ses camarades du collectif.

Jean-Pierre Han

mardi 14 janvier 2020

''Dom Juan'' ou la fin d’un mythe et d'un monde

Dom Juan ou le Festin de pierre d’après le mythe de Don Juan et le Dom Juan de Molière. Spectacle de Jean Lambert-wild et Lorenzo Malaguerra. Théâtre de la Cité Internationale à 20 h 30 jusqu’au 15 février. Tél. 01 43 13 50 60.

Le rideau s’ouvre : le décor de Stéphane Blanquet et de Jean Lambert-wild vous saute au visage opérant dans l’étonnement (au sens fort du terme) qu’il provoque un premier déplacement avec sa luxuriance et avec ses couleurs vives contrastant avec l’intérieur de ce qui semble être une grande pièce décatie. Pépiements d’oiseaux en sus, on se croirait dans une scène peinte par le douanier Rousseau… Où sommes-nous vraiment ? Certainement pas dans le très convenu tableau d’une comédie classique, puisque classique il y a paraît-il, autour de ce Dom Juan écrit à toute allure – et donc même pas versifié par son auteur pressé par le temps, mais d’autant plus libre dans sa rythmique d’écriture et sa pensée. Autour de Dom Juan disons-nous, car Jean Lambert-wild et Catherine Lefeuvre, les responsables de l’adaptation ont été piocher avec bonheur dans les très nombreuses versions du mythe pour affermir, recomposer et réagencer avec intelligence la pièce de Molière. Nous sommes donc ailleurs, autrement. Dans un autre espace et dans un autre temps : une antichambre de la mort, un no man’s land dans lequel l’horloge qui trône contre un pan du mur à moitié démoli du fond de scène ne marque même plus les heures. Et c’est là que Dom Juan accompagné bon gré mal gré par le néanmoins très fidèle Sganarelle va entamer si on peut dire – car nous le saisissons en cours de trajectoire – sa course vers la mort. « Va, c’est une affaire entre le Ciel et moi, et nous la démêlerons bien ensemble… » est-il bien précisé, et Sganarelle, tout comme les spectateurs de la représentation de Lambert-wild et de Malaguerra, toujours en très efficace binôme, de répondre en chœur que l’on ne saurait être plus clair ! Masque blafard, perruque rousse flamboyante, toux intarissable accentuée par l’alcool qu’il ne cesse d’ingurgiter Dom Juan qui n’a plus de sa superbe que par intermittence est déjà passé de l’autre côté du miroir. La mort rôde à tous les étages si on ose dire, et c’est bien dans la cave située juste au-dessous d’une sorte d’entresol que Dom Juan ira chercher et inviter le Commandeur à sa table pour un ultime festin. Pendant ce temps-là un très drôle et tout à la fois sinistre trio de musiciens-chanteurs installé à l’étage ponctue les événements, ceux de la « chute » de Dom Juan. Ce n’est plus du ciel que viendra le châtiment, mais des profondeurs de la terre… L’espace en entier renvoie à l’image d’une sorte de grotte dont seul un escalier en colimaçon (et aux marches en porcelaine de Limoges, alors que des tapisseries en point numérique d’Aubusson complètent l’ensemble !) installé sur le côté cour pourrait éventuellement mener vers l’air libre, mais Dom Juan, le seul à l’utiliser ne va jamais au-delà de la première station à mi-hauteur…

Le spectacle d’une inventivité de tous les instants mise au service d’une dramaturgie serrée, se développe dans un état de tension extrême, dans de perpétuelles ruptures de rythme impulsées par le seul Dom Juan/Lambert-wild qui ne cesse de passer d’un registre de jeu à un autre. L’efflorescence des signes ne l’empêche en aucune manière de creuser le même sillon. Sous des dehors parfois légers mais jamais futiles (exit ceux qui n’entrent pas dans le schéma dessiné, Monsieur Dimanche, Don Carlos, Pierrot, Mathurine…), c’est d’une violence extrême dans la mise à nu du mythe, et dans la critique de la religion et de ses thuriféraires. Tout le jeu de Jean Lambert-wild dans le rôle-titre oscille entre ces deux extrêmes, et pas seulement parce qu’il fait usage d’un pistolet… Il opère aux antipodes de l’image convenue de Casanova et finalement affadie du personnage. Parole est à nouveau donnée à son clown Gramblanc que l’on avait pu apprécier il y a quelques saisons dans le Godot de Beckett tout comme dans le Richard III d’après Shakespeare ; il poursuit son impitoyable chemin, mais il a cette fois une complice de tout premier ordre, Yaya Mbilé Bitang alias Sganarelle, image de squelette inscrite sur son collant. Le couple est parfait, l’un entraînant l’autre dans un symbiose parfaite. La comédienne apporte un poids d’humanité dans l’univers décadent et impitoyable du spectacle. Il faut voir la constante attention des deux protagonistes l’un pour l’autre pour arriver à une respiration commune. C’est un étrange ballet qu’ils exécutent entourés par une pléiade de comédiens issus de l’Académie de l’Union, l’École de Théâtre du Limousin. Ils sont ainsi quinze à se partager alternativement, par quatre, les autres rôles du spectacle, Elvire, Dom Luis, Charlotte, un Pauvre… Une très généreuse idée qui permet à de jeunes comédiens de s’affronter à la réalité de leur profession, et qui a l’immense avantage d’interdire au couple principal de s’installer dans leurs rôles ; ils sont toujours peu ou prou, avec des partenaires qui changent à chaque représentation, dans l’obligation d’être sur le qui-vive, dans l’attention (la tension), accrue des « premières fois »… On n’aura garde d’oublier de citer les musiciens Denis Alber, Pascal Rinaldi et la chanteuse Romaine qui sous la houlette de Jean-Luc Therminarias, accompagnent au vrai sens du terme les derniers instants de Dom Juan-Lambert-wild, les derniers instants de l’image romantique de Don Juan que Da Ponte, le librettiste de Mozart, avait véhiculée en Italie.

Jean-Pierre Han

lundi 13 janvier 2020

De redoutables machines à jouer

Entreprise de Jacques Jouet, Rémi De Vos et Georges Perec. Conception et mise en scène d’Anne-Laure Liégeois. Création au Volcan, Scène nationale du Havre. Tournée au CDN du Limousin, à Chatelleraulkt, Dijon, Amiens, Malakoff, zetc.

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On ne pourra guère soupçonner Anne-Laure Liégeois de ne pas jouer cartes sur table. Le titre du dernier spectacle qu’elle a concocté est parfaitement explicite : Entreprise. Il est donc bel et bien question de l’entreprise (sous toutes ses facettes ?) telle qu’elle domine notre univers d’hier à aujourd’hui. Avec l’assemblage de trois textes aux titres non moins clairs : Le Marché de Jacques Jouet, l’Intérimaire de Rémi De Vos et enfin l’Augmentation de Georges Perec. Trois états des lieux composés à des époques différentes, respectivement en 1967 pour Perec, en 2011 pour De Vos, et aujourd’hui pour Jacques Jouet. Comme une remontée dans le temps avec trois angles d’attaque – il s’agit bien dans tous les cas de figure d’une attaque en règle – qui disent bien l’époque de leur intervention et qui, bien sûr, sont particuliers aux styles d’écriture des uns et des autres. Des styles, et des dispositifs dramaturgiques qu’Anne-Laure Liégeois connaît particulièrement bien puisqu’elle a, à deux reprises déjà, monté l’Augmentation (en 1995 et en 2007), et que de Rémi De Vos elle a mis en scène Débrayage. Quant à Jacques Jouet, elle lui a tout simplement passé commande pour ce triptyque d’un texte au cadre bien défini…

C’est lui qui, répondant fidèlement à la commande et livrant une série de petits textes (de courtes séquences cinglantes), ouvre d’ailleurs les hostilités, de brillante et savoureuse manière toute oulipienne, fustigeant jusqu’à la caricature tous les travers – et dieu sait s’ils sont nombreux – du monde confiné de l’entreprise. Déclinaison martelée de la proposition qui répond à la déclinaison globale du spectacle. Et là, pas de problème, Anne-Laure Liégeois y va franc jeu. Dans un décor aux couleurs vives, qu’elle signe également, entre le bleu du plateau et du fond de scène servant d’écran sur lequel sont jetés les mots du vocabulaire du sujet et les taches rouges avec un cercle au sol, des fauteuils et un sapin de Noël, le trio composé d’Anne Girouard, Olivier Dutilloy (vieux complices de la compagnie du Festin) et de Jérôme Bidaux, s’en donne à cœur-joie, n’hésitant pas à jouer et à assumer la vulgarité et l’agressivité du monde de l’entreprise. Au vrai le Marché, tout comme l’Intérimaire et l’Augmentation de l’autre oulipien de la soirée, Georges Perec, est une formidable machine à jouer, une mécanique de précision qui oblige les comédiens à devenir de véritables frégolis, ce qu'ils assument avec délectation, mais toujours en toute rigueur. En chef d’orchestre aguerri, Anne-Laure Liégeois les dirige dans la lecture des trois partitions ; c’est particulièrement flagrant dans l’Augmentation où Anne Girouard et Olivier Dutilloy agissent en marionnettes survoltées. Le paradoxe voulant qu’à travers cette « agitation », c’est bel et bien les écritures des auteurs qui sont mises en valeur, ce qui distingue ce spectacle des autres réalisations qui s’acharnent en vain à retranscrire le soi-disant réel.

Jean-Pierre Han
© Christophe Raynaud de Lage

vendredi 10 janvier 2020

Tragédie d'aujourd'hui

Le reste vous le connaissez par le cinéma de Martin Crimp. Mise en scène de Daniel Jeanneteau. T2G Gennevilliers, jusqu’au 1er Février 2020 à 20 heures, puis tournée à Strasbourg, Lille, Lorient. Tél. : 01 41 32 26 10. www.theatre2gennevilliers.com

La seule question que l’on se posait à la sortie de la représentation du spectacle de Daniel Jeanneteau au titre énigmatique, Le Reste vous le connaissez par le cinéma, présenté lors du dernier Festival d’Avignon où nous avons vu le spectacle, était de savoir pourquoi ce n’était pas lui qu’Olivier Py avait choisi pour faire l’ouverture dans la Cour d’honneur du palais des papes. En lieu et place du triste et prétentieux Architecture, il aurait donné de belle manière le la de quasiment l’ensemble de la programmation du festival, en dévoilant le fil rouge plongé dans l’Antiquité, notamment avec l’histoire des Labdacides et celle de la tragédie d’Œdipe en particulier. Et cela non pas dans une énième et très approximative variation sur le thème, mais à travers une véritable réécriture signée de Martin Crimp à partir des Phéniciennes d’Euripide, lequel reprenait à son compte les Sept contre Thèbes d’Eschyle. Un réécriture qui souligne la place du chœur de jeunes femmes qui, chez l’auteur grec, viennent de Phénicie (grosso modo le Liban actuel) et qui, sous la plume de Martin Crimp, sont des « Filles » d’aujourd’hui plongées dans notre univers en pleine déréliction. Daniel Jeanneteau, qui a bien évidemment géré la scénographie, prend ce changement au pied de la lettre, et va même plus loin. Il lance sur le plateau quasiment nu – avec quelques tables et quelques chaises d’une salle de classe qui seront jetés ici et là lors du déroulement de la pièce, pour tout ameublement – un chœur d’adolescentes, des amatrices toutes issues de Gennevilliers, qui seront présentes durant tout le temps de la représentation. Le présent de la représentation et ses questionnements, ce sont elles qui en sont les dépositaires, et il faut remercier Daniel Jeanneteau d’avoir eu cette idée majeure, même s’il n’est guère aisé de faire tenir dans le même état de tension des non professionnelles durant tout le temps du spectacle. D’autant qu’elles sont très vite confrontées aux acteurs de la tragédie œdipienne, Jocaste, Tirésias, Créon, Œdipe, Étéocle, Polynice, Antigone… et que les rôles sont tenus par des acteurs de tout premier plan à la personnalité forte et bien particulière, Dominique Reymond, Axel Bogousslavsky, Philippe Smith, Yann Boudaud, Quentin Bouissou, Jonathan Genet, Solène Arbel… ; il n’est pas jusqu’aux rôles secondaires qui ne soient tenus par d’excellentes comédiennes comme Stéphanie Béghain (la Gardienne, l’Officier-au-doux-parler) et Elsa Guedj. Daniel Jeanneteau sait les tenir et leur laisser la bride sur le cou tout à la fois ; sa direction d’acteurs est ici parfaite, d’une rare précision et maîtrise. Se développe alors un travail d’une belle subtilité dans les relations entre les personnages, entre personnages féminins (la figure de Jocaste superbement interprétée par Dominique Reymond) et personnages masculins, avec Œdipe, yeux déjà percés, les deux frères, Étéocle et Polynice s’entretuant de manière sauvage, Créon, etc. Les ruptures et changements de jeu de Tirésias (Axel Bogousslavsky) nous plongent dans d’insondables abîmes et contribuent très subtilement au développement quasi musical de l’ensemble. N’oublions pas que Jeanneteau, une fois de plus, a collaboré avec l’IRCAM (avec Sylvain Cadars), alors qu’Olivier Pasquet signe la partition musicale, à la fois discrète, et pourtant toujours présente, soutien indéfectible de l’ensemble de la représentation.

Jean-Pierre Han

vendredi 29 novembre 2019

Un spectacle troublant

Nous pour un moment d’Arne Lygre. Mise en scène de Stéphane Braunschweig. Odéon-Théâtre de l’Europe. Jusqu’au 14 décembre à 20 heures. Tél. : 01 44 85 40 40

Nous pour un moment est le titre, intrigant sinon énigmatique, que Stéphane Braunschweig et Astrid Schenka, les traducteurs, ont donné à la pièce d’Arne Lygre qui est présentée ces jours-ci aux Ateliers Berthier de l’Odéon-Théâtre de l’Europe. Ont-ils ainsi voulu mettre l’accent sur le fait que les êtres mis en scène ici ne se rejoignent que pendant un certain laps de temps, pas plus ? C’est peut-être bien, sans préjuger de toute autre signification, ce qui se développe sur le plateau agencé (il en est comme toujours le scénographe) par le metteur en scène, Stéphane Braunschweig. Des êtres, hommes et femmes qui apparaissent alors que sur les pans blancs devant lesquels il sont le plus souvent assis apparaissent leurs dénominations : un Ami, une Amie, un Ennemi, une Ennemie, une Connaissance, un Inconnu ou une Inconnue… Nous n’en saurons pas plus, et peut-être, après tout, est-ce amplement suffisant. Il ne faut pas croire que les comédiens vont incarner durant tout le spectacle un de ces personnages, séquence après séquence il vont glisser d’un rôle à l’autre, sans distinction de sexe. Tel est déjà l’un des dispositifs de la pièce d’Arne Lygre que Stéphane Braunschweig connaît particulièrement bien puisqu’il a déjà monté plusieurs de ses pièces : Je disparais, Rien de moi…, des titres dont on peut se souvenir si l’on veut tenter de mieux saisir la signification de Nous pour un moment. Nous, c’est-à-dire une relation à l’autre, pour un moment, et un moment seulement plus ou moins bref. Assez toutefois pour que ce qu’il y a de plus profondément enfoui – amours , blessures – en chacun des « personnages » affleure à la surface.

Il y a dans cette composition ou ce dispositif quelque chose de troublant : c’est le trouble du vivant qui vient perturber et mettre à bas le dispositif inventé par Arne Lygre. Nous ne cessons de naviguer durant tout le spectacle entre la rigueur du dispositif et son contraire, car tout glisse (d’une séquence à une autre, d’un personnage à une autre) ; il y a double jeu également dans les dialogues. Pendant que l’un des protagonistes s’adresse à l’autre, il ajoute immédiatement à la fin de chacune de ses phrases, « ai-je dit », etc. Tout glisse effectivement, au sens propre du terme car tout se passe dans un bassin où sont posées des chaises qui permettent aux comédiens de n’avoir que les pieds dans l’eau !…  Stéphane Braunschweig est particulièrement à l’aise dans ce type de dispositif, lui qui aime la rigueur, mais une rigueur qui débouche sur l’infini de l’inconscient, joue ici le jeu avec plaisir et dirige ses comédiens, tous impeccables, Anne Catineau, quatre femmes, Virginie Colemyn, Cécile Coustillac, Chloé Réjon, et trois hommes Glenn Marausse, Pierric Plathier et Jean-Philippe Vidal, avec précision et doigté. Le trouble dans la rigueur…

Jean-Pierre Han

mercredi 27 novembre 2019

Histoires de « quinquas »

Mort prématurée d’un chanteur populaire dans la force de l’âge de Wajdi Mouawad. Mise en scène de l’auteur. Théâtre national de la Colline, jusqu’au 29 décembre à 19 h 30.

Après avoir fait connaissance et décidé de faire un bout de chemin ensemble, Wajdi Mouawad et Arthur H se sont revus à maintes reprises, en France et même dans la forêt amazonienne du Pérou (à Iquitos). Ce n’est qu’après ce parcours et les nombreuses discussions qu’ils ont pu avoir ensemble que le projet de cette Mort prématurée d’un chanteur populaire dans la force de l’âge a pu être mis en chantier. De toute évidence les deux hommes, chacun dans sa partie, avaient des choses à partager. Tout deux, jeunes quinquagénaires, se posent un certain nombre de questions concernant leur vie (d’artiste). Comme par hasard le personnage principal de la pièce écrite par Wajdi Mouawad est un chanteur « populaire » apprécié du public et du milieu dans lequel il vit. Lui aussi a la cinquantaine et se pose les questions existentielles que l’on se pose à cet âge. C’en est terminé de son enthousiasme, il se fait « chier » sur scène au sens propre du terme, et passe son temps en coulisses entre le canapé et les toilettes… Ce que nous montre le spectacle en ouverture, dans l’envers du décor d’un concert qu’il vient de donner. La fin du concert, c’est aussi peut-être la fin de la trajectoire de ce fameux Alice, un prénom qui lui a été donné en hommage à la comédienne Alice Sapritch ! Bien sûr, ça va de soi, et pour renforcer encore le trait, c’est Arthur H qui interprète le rôle de ce chanteur en plein désarroi, qui ne pense qu’à la trahison de ses idéaux de jeunesse. La déprime en un mot avec à l’horizon (proche) la disparition et la mort. Ce ne sont sûrement pas les personnes qui l’entourent qui sont en capacité de lui remonter le moral, entre un journaliste de rock connu (excellent Gilles David), au bord de la retraite (il la prendra en cours de spectacle !) qui aurait plutôt le don d’enfoncer le clou de la déprime, et un vieux camarade, à qui Patrick Le Mauff prête sa silhouette, qui essaye de faire revivre leur glorieux passé punk de manière pathétique, Alice se laisse vite entraîner dans une combine qui frôle la bouffonnerie : il se fait passer pour mort, et on lui organise donc des funérailles en bonne et due forme…

Ce n’est là que le début de cette tragi-comédie troussée par Wajdi Mouawad. Tragi-comédie parce que la supercherie va vite être éventée et que l’on va assister à des scènes d’un comique de bon aloi, alors que le tragique, comme toujours chez l’auteur, rôde autour du personnage principal saisi dans une nasse dont il a toutes les peines du monde à se débarrasser. En a-t-il d’ailleurs seulement l’envie ? On est là dans le registre de prédilection de Wajdi Mouawad très tortueux dans son déroulement, mais qui nous tient en haleine. On le suit dans ses développements qui en remontreraient aux scénarios les plus élaborés des séries télévisées. Wajdi Mouawad parvient tout de même à se raccorder à ses thèmes de prédilection, tout particulièrement avec le personnage de Majda, l’amie d’Alice, une photographe, « es junkie, ex pute », incarnée avec grâce par Sara Llorca, une palestinienne qui évoquera le massacre de Chatila… D’autres personnages – Wajdi Mouawad a comme toujours l’art de les croquer avec humanité et talent – apportent heureusement un peu de légèreté à l’ensemble, c’est le cas du personnage de l’attachée de presse qui répond au nom de Diesel et qu’incarne avec une belle conviction Isabelle Lafon, et la fan du chanteur, venue tout droit du Québec (dans la fiction et dans la réalité pour les comédiennes chargées de l’interpréter en alternance: Marie-Josée Bastien et Linda Laplante), qui donne soudain et avec bonheur, un formidable souffle de vie auquel tout le monde, personnages de la fiction et spectateurs, aspire.

Tout l’univers de Wajdi Mouawad est bien là, grandes envolées lyriques en moins, problèmes de quinquagénaires fatigués en plus – Arthur H est plus que convaincant et se révèle excellent comédien –. On se consolera en relisant le titre du spectacle où il est question de « la force de l’âge »… avant le futur déclin !

Jean-Pierre Han

mardi 26 novembre 2019

Lambert-Masséra en toute cohérence

How deep is your usage de l’Art ? (Nature morte). Conception d’Antoine Franchet, Benoît Lambert et Jean-Charles Masséra. Mise en scène de Benoît Lambert et Jean-Charles Masséra. Création au Théâtre Dijon-Bourgogne en novembre 2019.

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Le moins que l’on puisse dire est que le parcours de Benoît Lambert, à le voir se développer au fil du temps, et même s’il semble s’égayer dans plusieurs directions, présente une extrême cohérence. Entre lectures des classiques d’hier et d’aujourd’hui, ses jouissives embardées du côté d’Hervé Blutsch ou de son ami Emmanuel Vérité alias Charlie, tous ses épisodes – une dizaine – placés sous la très juste appellation générique de Pour ou contre un monde meilleur, ont de quoi donner le tournis, et satisfaire tous les goûts et appétits. Pourtant, c’est bien encore et toujours une réelle appréhension de notre monde qui est ainsi mise en jeu et proposée depuis une vingtaine d’années (le premier épisode de Pour on contre un monde meilleur – Prolégomènes à toute entreprise future qui voudra se présenter comme révolutionnaire d’après Spinoza encule Hegel – date de 1999). On remarquera au passage qu’à l’interrogation initiale du titre répondent, de manière de plus en plus insistante quelques titres également en forme d’interrogation : Que faire ? et aujourd’hui How deep is your usage de l’art (nature morte) ? Sans oublier au passage, et encore dans un registre particulier, un Qu’est-ce que le théâtre ? co-écrit avec Hervé Blutsch…

Rien d’étonnant si, dans sa trajectoire au long cours, Benoît Lambert aime à faire équipe avec les mêmes personnes, Blutsch, donc, mais aussi François Bégaudeau et surtout Jean-Charles Masséra depuis We are la France en 2008, avec le scénographe Antoine Franchet, avec les comédiens Emmanuel Vérité, Anne Cuisenier, Guillaume Hincky… Une belle équipe, fort accueillante au demeurant (cette fois-ci avec des comédiens en voie de professionnalisation, Marion Cadeau, Léopold Faurisson, Shanee Krön et Alexandre Liberati), pour mener à bien, et de manière fort joyeuse mais néanmoins percutante, quelques interrogations sur le monde dans lequel nous tentons de survivre.

How deep is your usage de l’Art ? (Nature morte) donc. En soi, l’air de rien et sur un ton blagueur, ce questionnement américano-français est une réelle provocation en un temps où, bien évidemment, nous avons d’autres chats à fouetter. Le monde a des urgences à régler bien plus sérieuses et graves que celle de l’art qui sert à quoi, au fait ? D’ailleurs, pour ce qui est de l’urgence de l’Art, même avec un A majuscule... Mais non, Jean-Charles Masséra et Benoît Lambert aiment – c’est une de leurs habitudes – mettre les pieds dans le plat et à les remuer. Ils frôlent l’indécence, mais on les aime pour ça justement. Le pire, c’est que leur questionnement est on ne peut plus pertinent. Dans l’espace improbable imaginé par le troisième larron, Antoine Franchet – un vieux complice –, une sorte de vaste chantier avec parpaings, escalier qui mène nulle part, arbre planté au milieu de ce fatras et sol recouvert de laine qu’il faudra dégager pour faire place nette, ce qui nous vaudra des séances de balayage, autant de temps « morts » où la pensée a tout loisir de vagabonder, dans cet espace les voilà à confronter les attitudes et les imaginaires des uns et des autres, d’une génération l’autre, face aux fameuses œuvres d’art ici répertoriées et mélangées à des extraits d’œuvres littéraires : poème de Baudelaire, de Pessoa, extraits de Marivaux, Racine, Shakespeare, scène d’Autant en emporte le vent, avec apparitions de Thomas Bernhard, de Gombrowicz et de Jésus descendu d’un tableau, tout cela alors que dans son coin, à cour, un conférencier (Guillaume Hincky plus vrai et sérieux que nature) développe ses brillantes analyses des chefs-d’œuvre projetés sur un écran. Il parle dans le vide, et personne ni ne l’entend, ni ne l’écoute, ce qui est très exactement le statut des paroles sur l’art. Cette parole empêchée ou dévidée de manière absurde est l’une des belles trouvailles du spectacle. Il y en a bien d’autres jetées en pâture à notre propre imagination : il y a largement de quoi se sustenter. Tout cela bien sûr sur la musique des Bee Gees, celle de How deep is your love ? D’amour, ici, il est bien question alors même que le duo Lambert-Masséra avec tous leurs comédiens bâtissent à vue d’œil, avec des hauts et des bas, leur propre et très modeste œuvre d’art.

Jean-Pierre Han

Photographie : © V. Arbelet

dimanche 20 octobre 2019

Comptine d’aujourd’hui

Le Pont du Nord de Marie Fortuit. Mise en scène de l’auteur. L’Échangeur de Bagnolet, jusqu’au 23 octobre à 20 h 30. Tél. : 01 43 62 06 92.

Beaucoup d’eau coule sous Le Pont du Nord, une appellation que Marie Fortuit qui signe le spectacle du même nom, a emprunté à la chanson pour enfants dont l’un des vers, « Non, non, ma fille tu n’iras pas danser », l’a interpellée et est à l’origine de sa propre pièce. De l’eau il y en a donc sur le plateau, elle tombe des cintres, coule, suinte… et l’héroïne – Marie Fortuit elle-même – ne se fait pas faute de s’en asperger. De part et d’autre de la scène des seaux sont posés au milieu de serpillières pour recueillir l’eau : toute trace d’humidité sera donc effacée par les acteurs eux-mêmes... C’est dans cette « ambiance » qu’Adèle – c’est le prénom de l’héroïne, le même que celui de la fille de la chanson – évolue, habite, hante et danse dans la belle scénographie de Louise Sari. Car il y a bien une sorte de danse (sur l’air de la comptine ?), toute en grâce et en… ruptures. De rupture d’ailleurs il y en a eu une dans l’itinéraire de la jeune femme : elle a quitté le Nord où elle vivait au sein de sa famille sans que celle-ci ne sache pourquoi. C’était au lendemain de la victoire des Bleus à la Coupe du monde en 1998. De foot, il sera aussi question, comme un leitmotiv, au cours du spectacle. Voilà donc Adèle à Paris, d’abord hébergée chez sa tante qui vient de mourir et dont le compagnon (Damien Groleau), un pianiste, ponctuera le spectacle de quelques brefs morceaux de Schubert, de Beethoven… Adèle, pour l’heure, joue – mais est-ce vraiment un jeu ? – avec les mots, les retient, les dévoile, les télescope : une manière de dire ou de raconter tout en en cachant le sens. La parole va ainsi de ci, de là, et sans doute faut-il, pour le spectateur, happer rapidement au passage tel ou tel mot pour tenter de reconstituer une histoire qui refuse presque à se dévoiler. Marie Fortuit a l’art de brouiller les pistes tout en larguant quelques indices qui nous permettraient de reconstituer une histoire. Pour une première œuvre théâtrale, elle fait preuve d’un réel talent. C’est aussi déjà très habile, d’une habileté que la comédienne renforce dans son jeu tremblé, cultivant une sorte de belle et fascinante fragilité. Et puis le fil toujours rompu de l’histoire se renoue avec l’arrivée du frère resté dans le Nord. Entre elle et lui, Octave (Antoine Formica), commence ou recommence un jeu qui n’est pas sans rappeler les Enfants terribles de Cocteau. Adèle et Octave jouent, vieille complicité retrouvée – toujours comme dans la chanson –, se racontent des histoires, se récitent des contes, chantent ensemble, se remémorent les lendemains de la victoire des Bleus, les bons moments d’autrefois, jusqu’à un fameux bal avant le départ d’Adèle dont surgissent seulement quelques indices qui renverraient au « vol avec un i », c’est-à-dire à un viol qu’elle aurait subi, mais qui n’est jamais explicitement dit.



Le récit tout en brisures de Marie Fortuit se construit comme un puzzle dont il manque toujours une pièce. Il refuse de se donner et en même temps nous touche au plus profond. Il y a dans ce spectacle auquel la quatrième interprète, Mounira Barbouch, une pilote de ligne, apporte des bouffées d’une vie mystérieuse et essentielle (le récit se clôt sur un baiser d’amour entre elle et Adèle), des séquences qui sont d’une forte et trouble teneur tout comme le jeu de Marie Fortuit.

Jean-Pierre Han

dimanche 13 octobre 2019

Du rêve au cauchemar

Rêves d’Occident de Jean-Marie Piemme. Mise en scène de Jean Boillot. Théâtre de la Cité internationale. Jusqu’au 26 octobre, à 20 heures. Tél. : 01 43 13 50 50. www.theatredela cite.com

L’une des qualités de ces Rêves d’Occident de Jean-Marie Piemme mis en scène par Jean Boillot est de poser de manière subtile et aiguë la question de la réécriture d’un texte célèbre, La Tempête de Shakespeare en l’occurrence. Réécriture, c’est bien le terme employé par les deux intéressés, préféré – on les comprend – à celui d’adaptation. Ce qui marque dès l’abord une volonté d’écart important avec le texte original, tout en ne cessant d’y renvoyer, parfois en négatif, ne serait-ce que dans la dénomination des personnages principaux : Prospero, Caliban, Ariel, Miranda… et avec quelques éléments du cadre, celui de l’île déserte où évoluent les protagonistes en particulier. Reste l’essentiel, celui des uns et des autres, ceux du temps passé, comme ceux du temps présent, dans des configurations différentes, et comme le dit avec justesse le nouvel auteur, « un même désir de lutter contre la finitude », autrement dit une volonté d’outrepasser sa propre condition, sous l’alibi du sacro-saint Progrès, et de lutter contre la mort, le tout dans des fictions forcément différentes, mais l’esprit y est. Est-ce si « occidental » que cela ? Pour ce qui est du rêve, et de l’utopie… Comme le dit avec beaucoup de justesse Jean Boillot, le commanditaire de ce travail, il y a « déport » de la pièce du grand Will… Auteur dramatique que l’on connaît et apprécie, Jean-Marie Piemme a écrit là – et non réécrit donc – un texte d’une belle et haute envergure, et Jean Boillot réalisé un travail tout à fait probant en se jouant (dans tous les sens du terme), des nombreux pièges qu’il pouvait receler. Pièges de l’espace et de la temporalité notamment. Dans une scénographie signée Laurence Villerot qui aide au mieux le spectateur à trouver son chemin dans le labyrinthe de la fiction, Jean Boillot dirige ses comédiens, Philippe Lardaud (Ariel) à Isabelle Ronayette (Sycorax) en passant par Régis Laroche (Prospero), Axel Mandron (Caliban), Nikita Faulon (Xénia), Cyrielle Rayet (Miranda), de la meilleure façon qui soit, c’est-à-dire avec une fermeté qui laisse toutefois assez de liberté pour que leurs personnalités puissent s’exprimer. Il a surtout eu la lumineuse idée d’entremêler – de superposer, dit-il – le texte de Jean-Marie Piemme incarné et joué par les comédiens avec une partition musicale signée Jonathan Pontier. Avec Ars Nova sont réunis trois musiciennes, deux percussionnistes (Mathilde Dambricourt et Lucie Delmas) et une chanteuse (remarquable Géraldine Keller) qui viennent s’intégrer à l’ensemble, entre ponctuation et décalage de l’action dramatique. Cela confère au spectacle une teneur telle qu'elle rend ces rêves âpres, dérisoires et pour tout dire terrifiants.

Jean-Pierre Han

samedi 5 octobre 2019

Jeu de rôle

L’Île des esclaves de Marivaux. Mise en scène de Jacques Vincey. Création au CDN de Tours-Théâtre Olympia le 25 septembre avant tournée (Amboise, Vire, Colombes, etc.). tél. : 02 47 64 50 50.

Texte bref, mais d’une rare intensité de pensée, L’Île des esclaves était l’un des pièces préférées de son auteur. On le comprend aisément à la vue du spectacle que Jacques Vincey en a tiré avec ses jeunes comédiens de l’Ensemble artistique du T°. Il est en effet d’une belle fidélité à l’œuvre et en rend compte dans toutes ses subtils développements. La pièce lui parle d’autant mieux – et il l’appréhende avec beaucoup de tact et de finesse – qu’il a même pu se permettre d’y ajouter un prologue de son cru, expliquant les raisons de son acte de création, et aussi un épilogue où chacun des comédiens vient raconter – toujours en acte – sa position par rapport à ce qu’il vient de jouer. Rien là cependant, comme on aurait pu le craindre, de pesant ou de superfétatoire. C’est en somme une invite au dialogue avec les spectateurs qui viennent d’assister à la représentation. Ce qui est bien vu si l’on soupçonne qu’une grande partie du public, au fil de la tournée prévue, sera composée de jeunes gens (scolaires et autres), que ce soit dans sa version foraine, hors les murs du théâtre, ou en salle.

Pièce brève donc au titre parlant où l’on retrouve l’une des thématiques chère à Marivaux, celle où il plonge ses protagonistes dans un espace particulier, une île, sorte de no man’s land où les règles du jeu de la société ne sont plus celles en cours. Tout change donc, à commencer par les rapports humains entre les uns et autres. La découverte de l’autre justement ouvre des horizons infinis. Ici, dans L’île des esclaves en l’occurrence, où ont échoués quatre naufragés, deux couples – et il s’agit bien de couples, maîtres et esclaves – qui vont découvrir, et être contraints de se plier à d’autres règles qui régissent le fonctionnement de l’île. On rappellera au passage que c’était là une thématique dans l’air du temps au moment de l’écriture du texte, en 1725. Pour mémoire, Les Lettres persanes de Montesquieu datent de 1721.

La règle donc impose que les maîtres et les esclaves échangent leurs statuts. Voici donc Arlequin, esclave d’Iphicrate (et on remarquera que l’on parle bien d’esclave et non pas de valet ou de servante) à qui il est proposé, et même exigé, de devenir le maître qu’il servait jusqu’à présent. Mais Marivaux va plus loin encore dans cette question d’échange, puisqu’en fait il s’agit de devenir l’autre, pas seulement dans sa fonction, mais dans son être et sa personnalité. Étrange et fort intéressant bouleversement qui n’ira pas jusqu’au bout de sa logique, qui aurait eu des chances de mener à la folie, mais Marivaux n’aborde pas cette thématique qui sera mise au goût du jour deux siècles plus tard seulement. Il interrompt l’« expérience » forcée, la retourne en abordant le rivage du pardon et de la bonté, et tout finira donc dans le meilleur des mondes possibles, ordre retrouvé. On aura eu chaud ! Entre-temps, Marivaux aura tout de même effleuré bon nombre de thèmes qui, s’ils avaient été traités jusqu’au bout – mais tel n’était pas l’enjeu de la représentation –, auraient été vertigineux.

À jouer ce jeu, non pas de l’amour et du hasard – pour l’amour déclaré d’Arlequin à Euphrosine il est vu sous l’angle du rapport de classe, quant au hasard, il n’y en a guère dans ce quadrille – à ce jeu donc, les comédiens qui évoluent dans une mer de ouate qui tombe des cintres en début de spectacle et les submerge (belle scénographie de Mathieu Lorry-Dupuy) récitent avec à-propos et conviction leur partition. C’est là quasiment leur première expérience professionnelle et elle est prometteuse, car leurs qualités sont bien mises en valeur par Jacques Vincey. Ils ont nom Blanche Adilon, Thomas Christin, Mikaël Grédé, Charlotte Ngandeu et Diane Pasquet et saisissent avec alacrité la chance qui leur est offerte de se perfectionner et d'entrer dans la profession.

Jean-Pierre Han

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