Une bouteille à la vie. Un témoignage de Jack Ralite

À propos du 120ème anniversaire du Théâtre du Peuple à Bussang dans les Vosges

à Vincent Goethals et son équipe de professionnels, d’amateurs et de bénévoles.

Il est rare qu’une manifestation culturelle et artistique réjouisse l’œil, l’oreille, la pensée et le symbolique comme ces trois jours (24, 25 et 26 juillet) que viennent de vivre à Bussang dans les Vosges les acteurs et participants au 120ème anniversaire du Théâtre du Peuple fondé en 1895 par Maurice Pottecher, auteur dramatique, enfant du pays.

120 ans et toujours jeune dans une fidélité non habituée qu’expriment 5 faits.

UNE FIDÉLITÉ NON HABITUÉE

UN PRINCIPE : « Par l’art et pour l’humanité » rejetant les conventions du théâtre bourgeois assujetti au pouvoir de l’argent disent Bénédicte Boisson et Marion Denizot dans un très beau et profond livre Le Théâtre du Peuple de Bussang (Editions Actes Sud).

UNE PRATIQUE : associés aux professionnels (artistes et techniciens) il y a des amateurs, et unis à l’administration, il y a des bénévoles qui les uns et les autres suivent des stages toute l’année, à continuer d’étendre en milieu scolaire. Sous la direction d’un artiste (9 depuis 1972) après Pierre-Richard Wilm, décorateur, metteur en scène, comédien célèbre puis directeur de Bussang de 1932 à 1971. L’artiste a sa liberté de création garantie par l’esprit du lieu géré par l’association de gestion démocratique, confortée par l’arrivée en son sein de quatre Sages ayant de l’expérience dans la décentralisation théâtrale.

UN LIEU : Un théâtre en bois sans cesse amélioré tout en conservant sa structure de base et ouvert sur la nature. Acquis par l’État en 2005. Il a une annexe, « La Popotte » avec cuisine et 21 chambres, un atelier de décors et une prairie ombragée accueillant le public et les débats.

UN FINANCEMENT : 55 % sont des fonds propres dus à la grande audience publique (elle a triplé en 15 ans) abondés par un contrat signé en 2000 par l’État, trois régions (Alsace, Lorraine, Franche-Comté), le département des Vosges et la commune de Bussang.

CETTE UTOPIE HUMAINE ET ARTISTIQUE qui a acquis « le luxe de l’inaccoutumance » comme dirait Saint-John Perse, a proposé une fête populaire, joyeuse et affectueuse de trois jours aux Bussenets bien sûr, mais aussi aux innombrables amis qu’elle a su se faire en un siècle et 20 ans.

UNE CONNAISSANCE APPROFONDIE

D’abord la connaissance. Le 23 juillet dans la prairie ensoleillée deux conférences prennent par la main 90 personnes.

La première pour la présentation à deux voix de Bénédicte Boisson et Marion Denizot de leur histoire de Bussang où l’on retrouve la pensée généreuse et étonnante de Maurice Pottecher sur tout le calendrier de l’histoire du théâtre durant 120 ans. C’est une remarquable étude sur cette création et son développement de continuités et de ruptures, véritable « ruche » humaine de la création répondant au désir qui vint à son auteur « de créer un théâtre qui fut accessible à tous, au peuple entier, sans exclusion de caste et de fortune ». Ce théâtre illustre ce que dit Predrag Matvejevic professeur bosniaque de l’Université de Sapienza à Rome : « Nous avons tous un héritage et nous devons le défendre, mais dans un même mouvement nous devons nous en défendre, autrement nous aurions des retards d’avenir, nous serions inaccomplis ».

La seconde conférence, concernait l’architecture du théâtre. Pierre Bortolucci, architecte en chef des Monuments historiques, l’assurait avec sa grande compétence qu’il applique à la rénovation permanente et très fidèle aux projets primitifs en bois si chaleureux et convivial réalisé par le menuisier charpentier Hans-Tuaillon installé à Bussang. Ce théâtre est une somme de gestes de l’esprit et de la main « pour en finir avec le divorce du muscle et du cerveau » (Maurice Pottecher). Il ouvre largement son fond de scène sur une colline boisée vosgienne qui ravit metteurs en scène et public en affirmant un lien constant et exigeant avec la nature ce qui a été magnifié par le regretté Bernard Dort.

LA DOMINATION DE LA VERTU ET UNE TÊTE AU-DESSUS D’EUX-MÊMES

Ensuite la journée des amateurs. Le 24 juillet commence par une petite forme donnée dans l’atelier décors transformé en petite salle de spectacles. À partir du courrier échangé entre Maurice Pottecher et son fils Jean, qui sera tué à 21 ans début 1918 lors de la première guerre mondiale, Vincent Goethals nous donne un petit bijou théâtral interprété par un amateur, René Branchini (le père), un professionnel, Ulysse Barbry (le fils), accompagnés au violoncelle par Camille Guerard. Dans leurs échanges coupés de chansons populaires et de musique classique les deux personnages disent l’horreur de cette guerre qui matriça tout le 20ème siècle. Il est bien difficile de différencier l’amateur du professionnel. Roger Vailland disait : « Amateur a une double signification. D’une part c’est celui qui aime et qui s’y connaît. C’est l’amateur de danse que ravit un entrechat où l’ignare ne voit qu’un saut. L’amateur d’autre part c’est celui qui ne fait pas profession. Il n’est pas contraint par la nécessité. C’est volontairement qu’il s’abandonne à son goût et il ne cesse jamais de le dominer ».

À ce dernier sens nous retrouvons l’opposition cartésienne entre l’action et la pensée. L’amateur n’est pas victime, l’objet d’une passion, il n’est pas agi, il sait en toute occasion rester le sujet qui agit : c’est la domination même de la vertu.

TRAVAUX PRATIQUES DE 80 AMATEURS

L’après-midi commença par une journée spéciale de la FNCTA (Fédération Nationale des Compagnies de Théâtre et d’Animation) représentée par Patrick Schonstein. Ils étaient 80 amateurs venus de toute la France. Pendant trois jours répartis en groupe d’une dizaine d’entre eux, ils avaient travaillé des extraits des pièces de Maurice Pottecher. Chaque groupe avait 11 minutes. Dix directeurs furent aux commandes effectives depuis le départ de Pierre-Richard Wilm en 1971, sous la présidence de Pierre Chan, petit-fils de Maurice Pottecher, à partir de 1979 : Tibor Ergevari, Jean Chollet, Pierre Diependaële, Pierre-Etienne Heymann, François Rancillac (actuel président), Philippe Berling, Jean-Claude Berutti, Christophe Rauck, Pierre Guillois et Vincent Goethals. Sept étaient là et animèrent les groupes de dix devant 500 personnes. Faire voir le travail des amateurs est important. Certes, il ne s’agissait que d’ébauches. La place des amateurs à Bussang impose beaucoup plus. Jean-Claude Berutti parle pour le spectacle de l’après-midi de deux tiers d’amateurs pour un tiers de professionnels. Christophe Rauck qui n’avait pu se déplacer avait envoyé un très beau message. Il y disait comme en 2013 : « Il faut que les amateurs aient aussi le projet artistique dans les mains sinon ça n’a pas de sens. Il est hors de question qu’on voie d’un côté les amateurs puis de l’autre côté les professionnels en se disant : ” Bon c’est Bussang on va faire la part des choses ”. Non la seule chose qui m’anime c’est le théâtre et la qualité des spectacles ». Une amateure, Christiane Lallemand, va dans le même sens avec son « désir d’aller jusqu’au bout de ce qu’on pouvait donner ». Ce qui se passe à Bussang est une marginalité historique et démocratique où se confrontent pour créer, les « experts professionnels » et les « experts du quotidien » amateurs. Jamais je n’ai ressenti aussi fort la remarque du psychologue soviétique Vigotski qui écrivait en 1920 cette fulgurance : ''« L’homme est plein à chaque minute de possibilités non réalisée (…) Les hommes, les femmes peuvent se retrouver une tête au-dessus d’eux-mêmes ». '' DEUX LANGUES ACCORDENT LEURS DISSONANCES

L’après-midi se termina par un rendez-vous plus modeste mais d’une grande signification dans l’atelier de décors. 18 jeunes gens et jeunes filles, 9 allemands, 9 français, jeunes amateurs, après 8 jours à Berlin vivaient 8 autres jours à Bussang. Là-bas et ici ils travaillèrent de concert et restituèrent leurs acquis de cette quinzaine de vie en commun. Leurs deux langues se croisèrent et accordèrent leurs dissonances. « Le temps des rois est passé », disait l’un des plus grands poètes allemands, Hölderlin, « Peut-être des pensées va jaillir l’acte et si les livres se mettaient à vivre (…) on oublie que le sens original archaïque du vocable ”idée” c’est non pas une abstraction mais une  ”vision” ».

Pierre Bertaux, un des grands biographes d’Hölderlin, ajouterait : « Entre poètes c’est comme entre oiseaux sauvages ; les grands migrateurs fussent-ils bien loin de l’autre, séparés par l’épaisseur d’une forêt, s’interpellent. Il leur suffit d’un cri bref, d’un seul rappel comme disent les chasseurs pour qu’à distance ils se reconnaissent s’identifient et se rejoignent ».

En prose, en vers, en chansons et dans un chassé-croisé de belle tenue, les huit jeunes français et les huit jeunes allemands se sont rejoints pour nous et pour eux.

Malgré le désastre, Hölderlin cherche (…) il veut changer politiquement le monde.

C’est ce que nous ont suggéré ces 18 jeunes.

SEPT DIRECTEURS, ARAGON ET LA NOTION DE « SINGULIER COLLECTIF ».

Enfin le 26 juillet au matin, avec quelques 400 personnes à l’écoute attentive se tint un colloque organisé par le ministère de la culture et la FNCTA. « La participation d’acteurs amateurs dans des créations professionnelles modifie-elle votre rapport au projet artistique de création ? ».

Les mêmes directeurs de la veille étaient là. Ils parlèrent avec une profonde expérience vécue, chacun faisant preuve d’une vraie originalité. Je ne peux mieux caractériser leurs propos qu’en me référant à deux textes d’Aragon,

L’un adopté par le Comité central du Parti Communiste Français les 13 et 14 mars 1966 : « Qu’est-ce qu’un créateur ? Le créateur n’est pas un simple fabriquant de produits desquels les éléments sont donnés, un arrangeur. Il y a dans toute œuvre d’art une part irréductible aux données et cette part c’est l’homme même. Tel écrivain, tel artiste étant seul capable de produire l’œuvre créée. Concevoir et créer c’est ce qui distingue les possibilités de l’homme de celles de l’animal ».

L’autre prononcé au Théâtre de la Commune à Aubervilliers le 15 février 1967 : « L’art doit avoir constamment le caractère expérimental, il doit être un art de perpétuel dépassement. Rien ne lui est plus opposé que la formule, la recette, la répétition. Et qu’il s’agisse de la peinture ou de l’écriture, l’art c’est toujours la remise en question de l’acquis, c’est le mouvement, le devenir (…) il n’a jamais suffi à l’art de montrer ce qu’on voit sans lui (…) il doit être le lieu de convergence des inventions de l’esprit humain. C’est à lui que pensait Guillaume Apollinaire quand il écrivait en 1917 dans la préface aux Mamelles de Tirésias : ”Quand l’homme a voulu imiter la marche, il a créé la roue qui ne ressemble pas à une jambe” ». Rapprochons de ce discours ce qu’Aragon répéta sans cesse à propos des phrases initiatrices de ses œuvres : « Je n’ai jamais connu en commençant un livre que j’écrivais le nom de l’assassin ».

Ces textes ont une phosphorescence et il est tonique de les deviner en osmose avec les directeurs qui ont approfondi la notion d’amateur : « Ces derniers n’expriment pas seulement une demande sociale, la galère ou une souffrance. Pour peu qu’on les écoute éperdument on perçoit des solutions, des réponses. Tout en ne confondant pas professionnels et amateurs dont les tensions sont inéliminables, on constate que le premier assume son travail dans l’ordre du conceptuel tandis que le second est porteur de « connaissances en actes », lesquelles ne se sachant pas elles-mêmes, requièrent une mise au travail les faisant passer du tâtonnement d’un citoyen vers de nouveaux « brasseurs d’histoires de scène ». C’est la fécondation du savoir et des émotions des experts par le savoir et l’émotion d’en bas. C’est la démocratie des profondeurs. Elles parcourent des venelles avec toutes les contradictions que cela comporte ».

Ces directeurs sont des « singuliers collectifs », notion avancée par le psychologue du travail Yves Clot*, pensée neuve qui manque si fort en ces temps d’individualisme exacerbé infiltré par la marque guerrière du management, véritable « révolution froide » selon Pierre Legendre, laquelle exalte les différences au point de les rendre indifférentes aux autres différences. « La société devient alors une cohabitation d’individus juxtaposés confrontés au marché-raison d’État, l’ordre économique absorbant et entraînant tout le reste, la culture elle-même ».

« Singulier collectif » veut dire que dans le singulier il y a du collectif et dans le collectif du singulier. Ces directeurs « singuliers collectifs » écoutant passionnément les amateurs et les silencieux de la vie quotidienne leur permettant aussi de « faire » quelque chose au théâtre et/ou dans son voisinage, un travail, une activité, une dispute, en faisant des amateurs d’un nouveau type.

Ces directeurs avec leur goût des espaces de recherche, d’invention et de travail collectif, leur espérance de livrer de nouveaux prototypes pensables par et pour les nouvelles générations doivent avoir toute liberté d’agir et de créer. Ils osent penser à neuf et mettre tous ces problèmes en débat pour les 120 ans du Théâtre de Bussang.

Jean-Claude Drouot, comédien et Jack Ralite, militant politique, fondateur en 1987 des États Généraux de la Culture, conclurent avec leur expérience de terrain, de pensée et d’émotion cette matinée en disant leur affection pour ces démarches soutenues avec plaisir par quelques interventions de la salle et approuvées par l’auditoire.

VINCENT GOETHALS ET YVES BEAUNESNE HONORENT BUSSANG AVEC BRECHT ET SCHILLER

On ne peut pas rendre compte de ces trois jours anniversaires sans saluer les deux mises en scène de Vincent Goethals directeur du Théâtre du Peuple et d’Yves Beaunesne, directeur du Centre dramatique du Poitou-Charente. Je ne suis pas critique et me garderait bien de distribuer des prix pour ces deux spectacles qui honorent et au-delà leurs auteurs. On a envie de dire c’est de « la belle ouvrage », c’est « le courage de la création » première responsabilité mise en avant par « la déclaration des droits de la culture » des État Généraux de la Culture qui réunirent tant d’artistes et de spectateurs (des dizaines de milliers en France et à l’étranger) autour de cette idée : « Un peuple qui abandonne sa culture au grandes affaires se condamne à des libertés précaires » et de ce projet assumant six responsabilités publiques : audace de la création, élan du pluralisme, obligation de production, maîtrise de la distribution, atout d’un large public, nécessité de coopérations internationales. C’est ainsi que fut construite « l’exception culturelle », rejeté l’AMI, préfiguration de l’actuelle négociation en catimini d’un traité de libre-échange entre les USA et l’Europe et mise en échec à Seattle en 1999 la réunion de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce).

Donc le courage de la création avec L’Opéra de quat’sous de Bertolt Brecht par Vincent Goethals et Intrigue et amour de Friedrich von Schiller par Yves Beaunesne. Deux grandes œuvres à la fois allemandes et universelles.

Vincent Goethals est surtout connu dans le nord de la France et en Belgique où il a beaucoup travaillé avec sa compagnie créée en 1988 « Théâtre en scène ». Il aime particulièrement faire des commandes auprès d’auteurs français, québécois, belges et marocains, soutenant ainsi l’écriture francophone contemporaine. C’est la pratique heureuse et très bien accueillie qu’il a eue depuis trois ans à Bussang. À Avignon, cette année, il a lu à la Maison Jean Vilar avec des comédiens un extrait très prometteur et enjoué d’une auteure turque.

C’est un très beau cadeau d’anniversaire qu’il fait pour les 120 ans de Bussang. Laissons-lui la parole pour présenter L’Opéra de quat’sous créé en 1928, opéra de Brecht avec une musique inoubliable de Kurt Weil : « C’est une critique ostensible de la bourgeoisie (…) La pièce revendique son côté satire acerbe ». Interprétée par six comédiens chanteurs et 14 amateurs « sous couvert d’une fable dénonçant les injustices de la société, démontant les mécanismes du capitalisme, mettant en lumière les compromis et l’hypocrisie de la bourgeoisie (…) elle se développe dans le milieu du prosélytisme et de l’exploitation de la pauvreté ». Un de ses postulats est que « l’homme est un loup pour l’homme (…) La portée du message de Brecht et sa résonnance aujourd’hui prennent toute leur acuité. Quel avenir pour notre humanité en déliquescence ? (…) Si ce n’est que chacun en a la responsabilité ».

L’accueil du public a été splendide, des applaudissements interminables ont remercié tous les artisans du spectacle dont un bouche à oreille intense se charge de la promotion. À l’entracte comme à la sortie ce n’étaient que regards joyeux et discussions passionnées. Personne ne se plaignait de son postérieur.

Yves Beaunesne avec ses 11 comédiens professionnels est venu à Bussang présenter une création qui continuera sa vie la saison prochaine au CDN de Poitiers puis dans une tournée en France. C’est un très important jeune metteur en scène de théâtre sorti du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris. Depuis sa première mise en scène Un mois à la campagne de Tourgueniev qui reçut le prix Georges Lerminier décerné par le Syndicat de la critique dramatique, il a présenté 22 mises en scène et 5 opéras dont un à l’Opéra Bastille, un autre au Festival d’Aix-en-Provence. Il a travaillé dans de grands théâtres, le TNP Villeurbanne (Michel Bataillon l’un des sages de Bussang qui fut dramaturge de Roger Planchon m’a dit que ce dernier avait pensé à Beaunesne pour lui succéder). La Comédie-Française l’invita, le Théâtre de la Colline, le Théâtre de la Ville et les Bouffes du Nord à Paris aussi. C’est un des grands espoirs déjà confirmé.

Intrigue et amour est une des pièces phares de l’allemand Schiller écrite à 24 ans, « c’est une charge explicite contre la corruption politique et sentimentale tout autant qu’un cri plein de vie appelant 1789 ». Dans une trame de polar joué pour la première fois à Mannheim en 1784, Schiller a « logé une poudrière ». « Un cri du mouvement Sturm und Drang (…) il clamera sa foi en la réconciliation de la raison et de la sensibilité (…) Le 26 aout 1792 il est nommé citoyen d’honneur par l’Assemblée Législative Révolutionnaire ». Le travail d’Yves Beaunesne a été très bien accueilli au point que les comédiens exprimèrent à l’issue de la première représentation leur étonnement d’avoir partagé, comme il n’est pas coutumier, leur travail avec le public. C’est aussi cela Bussang, le public prolonge le théâtre, s’y augmente, jusqu’à sembler s’en rapprocher au point où on le croirait devenu propriétaire du texte. J’ai eu plusieurs communications téléphoniques me disant la beauté en même temps que la simplicité du spectacle et le jeu magnifique des comédiens. Un de mes correspondants m’a dit : « J’ai compris en voyant le spectacle la devise de Schiller rapportée dans le programme par Yves Beaunesne : « Vivez dans votre siècle mais ne soyez pas sa créature ».

Bussang aura cette année fait coup double. Brecht et Schiller ont séduit Bussang et je songe aux mots de poètes français rendant compte de l’œuvre d’Hölderlin, poète allemand lui-aussi révolutionnaire. Pierre Emmanuel : « Il débusque l’obscur ». Michel Deguy : « Hölderlin rapproche ». René Char : « Touchait la main éolienne d’Hölderlin ». Aragon : « Hölderlin parlait pour moi, je comprenais, ah ! Je comprenais ».

BUSSANG A MÉRITÉ SES 120 ANS

Le Théâtre de Bussang qui a 120 ans a gagné. Il est pleinement le bêchage incessant du terrain humain où dans son champ de force très petit se joue toute l’histoire de l’humanité. L’amnésie a reculé. Les générations ensemble se souviennent de l’avenir. « Ce qui compte » disait Patrice Chéreau  ”c’est le renouvellement continu de ce que j’appellerai le ”fond commun” de chacun ». Que faire maintenant ? Le retour au passé sans doute pas, mais le recours à la conscience experte de ce passé oui, en sachant que ceux qui l’ont fait ont été satisfaits comme Aragon disant : « Honte à celui à qui sa limite suffit. Heureux celui qui se jette au bout de lui-même ». Ils sont quelques milliers de tout âge à l’avoir fait au Théâtre de Bussang car Vincent Goethals et Yves Beaunesne y ont mis en scène des œuvres initiatiques.

J’en aurais presque fini en précisant qu’il y a eu d’autres petites formes avec Récital à deux sous, pot-pourri d’opéras connus et de chansons populaires de et avec Mélanie Moussay et Contes Sauvages, théâtre d’objets tout public d’Hoffmann et des frères Grimm qui retrouvent leur état de naissance en s’étant désclérosés, dégelés.

Enfin, le 11 juillet à 17 heures – belle élégance régionale – Bussang 2015 a choisi de s’ouvrir. Ce fut un grand succès, avec le ballet de l’Opéra Théâtre de Metz-Métropole dansant le Sacre du printemps de Stravinsky (chorégraphie de Ralf Rossa). Il se clôturera le 23 août à 18 heures avec l’Orchestre National de Lorraine jouant Wagner, Franck, Henri Rabaud, Paul Dukas et Karl Maria Von Weber sous la direction de Jacques Mercier.

UNE RENCONTRE THÉÂTRE-SYNDICALISTES CGT OUVRE UNE PORTE D’ENTRÉE POUR L’AVENIR

Revenons à ces trois jours marquant les 120 ans qui ont connu tout au long de l’été un « dîner insolite » et des « pique-niques insolites » organisés par le pays d’Épinal ainsi qu’une rencontre de la CGT départementale après le Brecht le 26 juillet à laquelle participèrent 120 militants, Vincent Goethals, Jack Ralite, Monique Blin et Pierre Barrat, (Michel Bataillon souffrant n’a pu venir).

La question qui revint souvent tournait autour de la fatalité, l’impuissance, comment construire une alternative, avec qui. Finalement, chaque interrogation révélait l’espérance d’une « bouteille à la mer » que je traduis par « bouteille à la vie » car la vie est attaquée dans ses fondements mêmes. Ces délégués syndicaux dont plusieurs étaient membres des partis de gauche sont un peu comme des chercheurs, font le compte des victimes de la politique actuelle, constatent que c’est l’immense majorité du peuple de France et pourtant ça ne débouche pas. Peut-être est-ce l’anti populaire d’aujourd’hui, conséquence de deux notions exprimées par le poète Bernard Noël à Berlin en 1991 dans une session internationale des États Généraux de la Culture, les concepts de « SENSURE » et de « CASTRATION MENTALE » qui pénètre en nous d’une manière invisible. Il y a là une grande aliénation de tous et de chacun et une volonté de s’émanciper. Il me semble que c’est une porte d’entrée pour l’avenir. Ces hommes et ces femmes dans le maelstrom médiatique sont soit sous exposés dans le mépris, soit surexposés dans le spectacle, soit exposés mais invisibles. C’est ce mur qu’il faut faire tomber afin que les forces d’engendrement puissent libérer leur pouvoir d’agir et leur projet d’émancipation. Il faut que le peuple devienne populaire, c’est-à-dire politique. Dans cette situation complexe, il faut passer du statut d’impuissant au statut de constructeur. Ainsi sera contournée la notion d’une puissance impuissante.

L’histoire de la culture suit une courbe parallèle.

Jusque dans les années 70 et depuis 1936, amplifié par le Conseil National de la Résistance, la culture, l’artistique en particulier se sont créés, développés, démocratisés, les noms de Firmin Gémier, de Jean Vilar, de Roger Planchon, d’Antoine Vitez exprimant ce mouvement pour nous limiter au théâtre français.

En 1975, l’immense Pasolini pressentait ce qui débutait et se répandait. Il pointait dans un livre, Lettres Luthériennes : « La mise en place d’une véritable et grande révolution de droite qui créé des décombres qui ne sont pas que des pierres mais des valeurs humanistes et populaires. (…) Ce bougé disait-il va renverser la notion d’obéissance et de désobéissance au point que toute logique que nous appelons historique a été balayée non par la rébellion des désobéissants mais par une volonté nouvelle des obéissants ». Ce fait a désemparé l’opposition qui n’en est pas encore sortie. Pasolini allait même jusqu’à dire que « certains en arriveraient à penser impossible une alternative ».

Si dans un premier temps en France de grandes luttes culturelles et politiques liées notamment au Programme Commun de Gouvernement et aux premières années de François Mitterrand freinent ce que Thatcher en Angleterre et Reagan aux USA appliquent, en 2006 dans notre pays le rapport Jouyet-Lévy exprime l’agression dans le domaine de la culture : « Donner au capital humain un traitement économique ». C’était le marché mettant sa main sur l’âme, c’était comme le disait ironiquement Jacques Rigaud : « Pourtant personne n’a réclamé la séparation de la culture et de l’État » ! Ce que certains appellent la crise, d’autres les métamorphoses, se développent. Les cartes sont alors brouillées. Il y a besoin d’une nouvelle conscience.

Or, le Président Sarkozy dans sa lettre de mission à sa ministre de la culture, Christine Albanel, le 1er août 2007, a indiqué la nouvelle route : les subventions doivent aller à ce que demande le peuple. Les artistes doivent être soumis à des obligations de résultats. Les subventions doivent avoir un caractère aléatoire. Il faut autoriser des expériences de vente d’œuvres du patrimoine. Il faut casser les rentes en matière de droit d’auteur. Les industries culturelles doivent avoir les meilleures chances de se développer.

2012 n’a rien changé. Les crédits d’État en matière de culture ont même diminué et si aujourd’hui il est annoncé qu’ils vont de nouveau progresser (de combien ?) on ne peut pas ignorer le pompage de 28 milliards d’euros en trois ans (2015, 2016, 2017) sur les dotations globales versées par l’État aux finances communales ce qui – les faits le prouvent – conduit à une mutilation de l’œuvre culturelle de ces 50 dernières années. On nous rétorque que cela s’explique par la situation financière de la France. Le 10 mai 1944, à Philadelphie aux États-Unis, les alliés, vingt-sept jours avant le débarquement en France, décidaient de s’occuper des libertés et des droits notamment du monde du travail. Avec toutes les destructions et les morts de la guerre, c’était un acte de confiance. Aujourd’hui il faudrait un acte similaire d’autant que les nouvelles technologies toutes seules, quelle que soit leur puissance, ne seront humainement opératives que si, comme le souhaite Georges Balandier, nous répondons : « Nous sommes dans l’obligation de civiliser les nouveaux nouveaux mondes issus de l’œuvre civilisatrice » et nous suivons Jean-Pierre Vernant : « Pas d’hommes sans outillage, mais pas d’hommes non plus à côté des outils et techniques sans langage ».

Le langage, notamment « la langue française fait clarté de tout ». « Une langue s’irrigue par la racine et pas par la tête ». Le Collège de France créé par François 1er s’appelait les premières années « Collège des trois langues », le français, le grec, le latin. « Par un lien fascinant de l’un à l’autre, le langage et le réel se prennent à exister conjointement ». « L’homme qui est obscur en français, ou il se trompe ou il trompe » disait Stendhal**.

« LE SOURIRE DE LA VÉRITABLE ESPÉRANCE »

Pourquoi j’ai recours souvent à des citations de poètes ou d’écrivains ? Mandelstam, poète soviétique, répond : « Une citation n’est pas un extrait, la citation est une cigale, sa nature est de ne pouvoir se taire, une fois accrochée dans l’air elle ne le lâche plus ».

Voilà ce que m’a inspiré de vivre un voyage ensemble à Bussang avec ses milliers de participants. Curieusement dans la petite forme, Un d’eux nommé Jean, j’ai trouvé ces trois phrases : ''« Simplement à être constamment dans la nuit, ils gagnent quelques idées noires » « Le pré n’est pas longtemps sans fleur » « La vérité vaincra le mensonge sonore »''

C’est pourquoi ce juillet-août il y avait de la joie autour du Théâtre du Peuple. Les spectateurs des champs et de la ville ont ressenti du sens, de la conscience, quelque part du bonheur. Pasolini parle du « sourire de la véritable espérance »…

Cette aventure a eu un large écho de presse surtout dans Vosges Matin qui chaque mercredi a consacré une demi-page aux 120 ans. Tout y était en mots et en photos, les œuvres et leur sens, les créations artistiques, les disputes et les portraits des artistes, des amateurs et des bénévoles, ce triumvirat vainqueur. Le maire, le député, une conseillère départementale se mêlèrent à la foule, pas la ministre de la culture remarquait quelqu’un. Il lui fut répliqué : « C’est de la culture, que veux-tu qu’elle y ait à voir ».

En tout cas, le maire-adjoint à la culture d’Aubervilliers que j’étais quand Gabriel Garran créa le Théâtre de la Commune en 1965, fêtera dans cette ville ouvrière du 93 les 50 ans du premier théâtre permanent de banlieue. Une ville, un village, deux théâtres marquent leurs anniversaires dans l’esprit de la décentralisation dramatique.

  • Yves Clot anime l’équipe de recherche sur la psychologie du travail au CNAM (Conservatoire National des Arts et Métiers. Il a notamment montré comment le travail devenu malade suite au management guerrier qu’il subit ne peut plus rencontrer la création artistique. Le travailleur est devenu un « boxeur manchot » dans et hors du temps de travail.
    • De quel amour blessée – Réflexions sur la langue française par Alain Bober – Éditions Gallimard.

À signaler la récente parution de La pensée, la poésie et le politique par Karelle Ménine ; dialogue avec Jack Ralite. Les Solitaires intempestifs. 222 pages, 14,50 euros.

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