Les vrais trois coups d'Avignon

'' Le sang des promesses'' de Wajdi Mouawad. Cour d'honneur du palais des papes

Le voilà donc ce fameux et tant attendu spectacle marathon, celui que le festivalier attendait avec tant d’impatience, prêt à accomplir l’exploit de rester sur place 11 heures durant pour s’en retourner au petit matin, yeux embués de fatigue, mais heureux d’y être quand même parvenu, alors que quelques voisins de gradins (pas beaucoup en l’occurrence) ont fini par abandonner en cours de route. Cela relève bien de la performance sportive, et on applaudit sa propre ténacité autant que le spectacle présenté. Le spectacle ou les spectacles ? Trois volets d’une tétralogie, déjà vus séparément, mais qui forment néanmoins un tout. Et c’est là le premier mérite de Wajdi Mouawad : avoir su fondre dans une seule et même dynamique ces trois spectacles sous le titre générique du Sang des promesses. C’est bien de cela dont il est question, et c’est bien cela qui est surligné dans Littoral, Incendies et Forêts. Le problème de la filiation (et du roman familial qui tente de se constituer) dans un monde de chaos, de bruit et de fureur, dans un monde en guerre que l’on ne cesse de fuir et de rechercher. Une belle continuité donc, mais qui a son revers. Ce que les trois spectacles gagnent en clarté dramaturgique, ils le perdent en fantaisie imaginative. Le cas de plus flagrant est celui de Littoral dont une version avait déjà été présentée il y a quelques années dans le « in », au Cloître des Célestins devant un public déjà conquis et quelques programmateurs sceptiques, voire plutôt sarcastiques (ce sont probablement les mêmes qui, aujourd’hui, font des pieds et des mains pour pouvoir accueillir les spectacles de Mouawad). Wajdi Mouawad a en effet retravaillé sa pièce ; il a aussi entièrement changé sa distribution au prétexte que ses créateurs sont aujourd’hui plus que quadragénaires, ce qui ne correspond pas à la « jeunesse » de l’ensemble et de son propos. Le raisonnement est juste (encore que l’on peut préférer les versions antérieures à celle donnée ici) et bien vu. Seul problème : Wajdi Mouawad aussi a vieilli (lui aussi est devenu quadragénaire) et sa vision de sa propre œuvre n’est plus tout à fait la même… Elle est plus grave, moins joyeusement « pagailleuse », ce que l’on peut regretter. Un peu de charme disparaît au profit d’une réflexion plus grave, plus « pensée ». Alors même que l’expérience de Seuls, le superbe spectacle présenté l’année dernière au festival, avec la découverte de la peinture comme relais de l’écriture, vient parcourir les trois volets de la tétralogie.



L’intérêt de revoir les trois œuvres dans leur continuité réside aussi dans le fait de saisir clairement l’évolution de l’auteur-metteur en scène québécois. L’un des points d’une relative déception au fil des spectacles venant du fait que Wajdi Mouawad ne parle plus à la première personne du singulier. Le « je » de Littoral a disparu au profit d’un « nous » de plus en plus vaste dans Incendies et dans Forêts. La relative insouciance de la jeunesse a disparu au profit d’une volonté de discours sur le monde. Restent des moments de grâce incroyable, des moments où le spectateur a beau se dire que tout cela est un peu gros, il est touché de plein fouet et ne peut s’empêcher d’être ému. Restent des moments de pur et beau théâtre, notamment dans les scènes de groupe. Et c’est bien l’ensemble de la troupe composée de plus d’une vingtaine de comédiens qu’il faut louer. En attendant le quatrième et dernier volet, Ciels qui sera donné dans quelques jours au parc des expositions de Châteaublanc.

Jean-Pierre Han

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