Portraits de femmes

Suzanne, une femme admirable de Laurence Février. Théâtre du Lucernaire, jusqu’au 18 octobre, puis Théâtre de la Verrière à Lille, du 9 au 12 décembre. 01 45 44 57 34. '' La vie va où ?'' de Michèle Guigon. Théâtre du Lucernaire. Jusqu’en novembre. 01 45 44 57 34

Il faut le dire d’emblée : la performance de Laurence Février dans le spectacle qu’elle a tiré d’un entretien qu’elle a réalisé avec Brigitte Dujardin de Francine Demichel est absolument admirable. J’insiste bien sur le terme de performance car nous sommes devant une réalisation théâtrale que le spectateur risque fort d’oublier dès les premières paroles émises par la comédienne. Laquelle prend en charge et assume la personnalité de cette femme effectivement « remarquable » qu’est cette agrégée de droit public, présidente de l’Université de Paris VIII, puis directrice de l’enseignement supérieur au Ministère de l’éducation nationale de 1998 à 2002, juste après être entrée au cabinet de Claude Allègre, mais surtout militante pugnace de la cause féministe. Entendons-nous, Laurence Février dont on connaît depuis longtemps le talent de comédienne est Francine Demichel alias Suzanne. A telle enseigne que l’on se demande pourquoi elle a choisi de surnommer son héroïne ainsi. Pour bien marquer l’écart qu’introduit le théâtre avec la stricte réalité ? Depuis quelques années maintenant, après une longue et riche carrière, Laurence Février entend œuvrer plus précisément dans ce que l’on appelle un peu rapidement le théâtre-documentaire, ou le théâtre du réel, reprenant, portant, la parole de défavorisés et maintenant celle d’une femme « remarquable ». Où se niche le théâtre dans tout cela ? Quid de la représentation ? Nous sommes face à une femme ironiquement occupée à une tâche très… féminine durant tout le spectacle alors qu’elle nous explique son combat pour la reconnaissance des femmes dans notre société machiste. Tout au plus aura-t-on perçu une légère baisse d’intensité lumineuse à mi-parcours. Qui correspond à quoi ? À un subtil changement dans le sujet de la « conférence », ou plutôt de ce moment de confession ? On est, bien sûr, happé, par la qualité, la force du discours de Suzanne/Février, avec, effectivement la brillante démonstration concernant le féminisme, l’incessante lutte pour l’égalité entre hommes et femmes. Puis, dans un second temps, par sa description chargée de chaleur et d’émotion de son militantisme au sein de la famille communiste, des raisons pour lesquelles elle milita au sein du PC pendant une vingtaine d’années en n’ayant d’ailleurs aucune illusion sur le machisme de l’appareil dirigeant. Et c’est vrai que cette parole est admirable – et Laurence Février précise bien qu’il s’agit là des vraies paroles, fidèlement retranscrites, de Francine Demichel. Sans doute est-ce d’ailleurs la raison pour laquelle le spectacle, puisque spectacle il y a, s’achève dans un suspens (il ne s’achève donc pas) et sur cet ultime acte de générosité de Suzanne/Francine/Février enjoignant le jeunes gens des nouvelles générations à prendre le temps de vivre !

A certains égards cette leçon de vie rejoint celle d’une autre femme qui œuvre, seule elle aussi, dans le même théâtre du Lucernaire, Michèle Guigon. Autre femme « remarquable » mais qui, contrairement à Suzanne, parle d’elle-même, en son propre nom. Le « je », ici, va de soi. Pas de trouble d’identité. L’intime à travers l’opération théâtrale, visible cette fois-ci, palpable, rejoint l’universel de l’humanité. C’est tout simplement bouleversant. Oui, La vie va où ?'' se demande la jeune femme à la silhouette fragile, avec une pointe d’ironie qui n’est que le masque d’une pudeur extrême. Avec un sourire en coin devant les sales coups de la vie. Une manière aussi d’apprivoiser la maladie, la vieillesse et même la mort. Michèle Guigon par elle-même, au plus intime, mais avec l’aide de Susy Firth à la mise en scène et à l’écriture, avec le regard de l’autre donc qui donne cette distance si nécessaire pour dire les choses les plus graves. C’est tout simplement admirable.

Jean-Pierre Han

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