Ibsen : une géométrie tragique

Une maison de poupée et Romersholm d’Ibsen. Théâtre national de la Colline. Jusqu’au 20 décembre, puis du 9 au 16 janvier 2010. Puis Rennes (TNB) et Reims en février 2010. Tél. : 01 44 62 52 52

Stéphane Braunschweig reprend (avant l’heure : son mandat ne commence qu’en janvier 2010) son travail au théâtre de la Colline à Paris là où il l’avait laissé à Strasbourg. De la meilleure façon qui soit : il avait, au théâtre national, réussi à fidéliser un vrai public, grâce notamment à la qualité de ses propres réalisations. Ses mises en scène du Tartuffe de Molière et aussi, un peu plus loin dans le temps, en 2004, de Brand d’Ibsen sont encore dans toutes les mémoires. Ce sont deux pièces d’Ibsen justement qui inaugurent son arrivée à la Colline ; c’est loin d’être un hasard et c’est d’autant plus judicieux qu’elles font lien avec la programmation du précédent directeur, Alain Françon qui mit à l’affiche à maintes reprises des pièces du dramaturge norvégien. Voici donc, en alternance ou en une seule séance, Une maison de poupée et Romersholm d’Ibsen dans la grande salle de la Colline dont on n’a pas, cette fois-ci, réduit la jauge. Ibsen que Braunschweig a fréquenté de près puisqu’il a déjà mis en scène Peer Gynt, Les Revenants et Brand donc, mérite bien cela. L’œuvre d’Ibsen apparaît ainsi comme la colonne vertébrale du parcours d’un artiste, Braunschweig, qui atteint aujourd’hui sa pleine maturité. Une maturité, c’est-à-dire aussi une maîtrise absolue, que l’on retrouve dans les deux spectacles proposés dont il est légitime de s’interroger sur leur rapprochement. Sept années seulement séparent l’écriture de ces deux pièces, Une maison de poupée datant de 1879 et Romersholm de 1886 ; toutes deux sont des pièces de la dernière période de la vie d’Ibsen qui disparaît en 1906. Autant dire qu’elles opèrent dans un registre qui est celui d’une radicalité absolue. Le jeu des comparaisons entre les deux œuvres pourrait aisément être détaillé, contentons-nous de dire que dans leur radicalité au plan de leurs structures, au plan du dessin des caractères (et quels !) décrits, les deux pièces ont bien des points communs. Il n’est pas jusqu’à la géométrie tragique mettant en place deux trios, homme (mari), femme et ami de la famille (de l’homme au départ) qui ne puisse faire l’objet de rapprochements, surtout que le caractère des uns et des autres, particulièrement pour ce qui concerne la faiblesse de l’homme, est fortement souligné. L’articulation tragique demeure l’apanage des deux femmes avec, bien sûr, des variations propres à chacune d’entre elles, avec également un dénouement différent entre Une maison de poupée et le départ de son héroïne, Nora, et Romersholm avec le suicide – reconnaissance de sa défaite – de Rebekka, accompagnée de Rosmer, l’ancien pasteur propriétaire de Romersholm. Scénographe de ses propres spectacles, Stéphane Braunschweig propose pour ses deux spectacles, et comme souvent, les mêmes cadres géométriques qu’il articule à sa guise. C’est dans ces espaces particuliers qu’évoluent deux trios de comédiens majeurs. Chloé Réjon superbe d’aisance et de subtilité dans les différents registres de jeu qu’elle doit assumer, Éric Caruso et Philippe Girard qui fut jadis un Brand de toute première force et qui tire ici encore son épingle du jeu, pour Une maison de poupée ; l’énigmatique Maud Le Grevellec, en fracassée de l’existence, le toujours excellent Claude Duparfait et Christophe Brault qui campe une étonnante silhouette d’un odieux père la morale, pour Romersholm. Liaison étant faite entre les deux spectacles par l’inénarrable Annie Mercier. Avec de tels atouts en main (c’est lui qui, après tout, s’est distribué les cartes) Stéphane Braunschweig est deux fois gagnant, ce qui n’est pas forcément évident lorsque l’on s’attaque à de tels mécaniques théâtrales. Si d’ailleurs Une maison de poupée est souvent mise en scène – elle le sera cette saison encore trois ou quatre fois – tel n’est pas le cas pour Romersholm qui semble effrayer bon nombre de metteurs en scène. Raison de plus pour apprécier à sa juste valeur le très âpre travail de Stéphane Braunschweig.

Jean-Pierre Han

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