Jouissive révélation

La Fabbrica d’Ascanio Celestini. Mise en scène de Charles Tordjman. Théâtre des Abbesses à Paris. Jusqu’au 16 janvier 2010. Rél. : 01 42 74 22 77.

Le théâtre-récit ou narration italien tel que le définit son traducteur Olivier Favier fait enfin son apparition sur les scènes françaises. Sur les scènes, après les efforts de quelques éditeurs (dont frictions, la revue, qui s’enorgueillit d’avoir publié plusieurs anthologies d’auteurs appartenant à cette mouvance, dont Celestini, et Espace 34) pour faire connaître cette forme très particulière et éminemment populaire de théâtre qui doit beaucoup à Dario Fo. C’est donc la première fois qu’Ascanio Celestini, auteur, metteur en scène et interprète de ses propres textes chez lui, connaît les honneurs d’une scène française, et il ne fait aucun doute que ce ne sera certainement pas la dernière (un deuxième spectacle est prévu du côté de Montpellier) tant la qualité d’écriture, de narration théâtrale totalement maîtrisée dans une forme bien particulière, est patente. Un autre texte de lui, La Brebis galeuse vient tout juste de paraître aux Éditions du Sonneur. Texte théâtral ? récit ? On ne sait, car Celestini efface les frontières entre les genres pour produire, d’une seule coulée à chaque fois, une histoire qui touche bien évidemment aux événements intimes et collectifs de notre vie quotidienne. Dans La Fabbrica sont intimement intriqués les épisodes de la vie d’un ouvrier dans une usine où l’on travaille de père en fils, et l’Histoire (notamment ici celle se déroulant durant la résistible ascension de Mussolini). Mais que l’on ne se méprenne pas ; pas de vérisme, bien au contraire, et à cette histoire se mêlent également d’autres propos et échappées propres aux meilleurs contes de notre imaginaire collectif. Charles Tordjman qui a déjà évoqué le monde du travail sans pour autant se raccrocher à une quelconque solution réaliste, en particulier en mettant en scène avec succès le Daewoo de François Bon, se retrouve avec La Fabbrica, mais avec un autre type d’écriture évidemment, en pays de connaissance. Il a pris, pour la mettre en scène, une option totalement opposée à celle adoptée par l’auteur soi-même en Italie. En tentant de la théâtraliser ou de la sur-théâtraliser (la forme originale étant par ailleurs déjà parfaitement théâtrale !). Il a donc scindé le monologue en l’attribuant à deux comédiens narrateurs, Serge Maggiani et Agnès Sourdillon, tous deux admirables comme toujours, mais surtout en cassant la continuité du récit en introduisant des chants écrits par Ascanio Celestini soi-même et Giovanna Marini et des chants traditionnels interprétés en version originale par un fort beau trio où l’on retrouve Giovanna Marini. Chaque élément, en soi, est superbe, au détriment de l’ensemble peut-être. Fini aussi le plateau nu, mais une scénographie de Vincent Tordjman plutôt lourde et pas forcément judicieuse. Nous sommes vraiment au théâtre, comme chez nous, en France. Y gagne-t-on ? Pas forcément. Mais tel quel, avec ces défauts, le spectacle se tient, et la parole d’Ascanio Celestini est si belle et forte (elle ne néglige pas non plus une forme d’humour cinglante), surtout en ces sombres temps, qu’il ne faut absolument pas la manquer.

Jean-Pierre Han

Vous pouvez retrouver le théâtre-récit, dossier et anthologie établis par Olivier Favier dans les numéros suivants de frictions : n° 12, n° 13, n° 15 (paru en décembre 2009 et entièrement consacré à Ascanio Celestini).

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