Écrire ou le livre de vie

Écrire de Marguerite Duras, mise en scène de Jeanne Champagne. Tournée à venir.

Il faudra bien enfin, avant qu’il ne soit trop tard, rendre hommage à toutes ces équipes théâtrales qui, à travers tout l’hexagone, dans des conditions de plus en plus difficiles (subventions réduites, voire supprimées, montages de production relevant quasiment de la quadrature du cercle, diffusion on ne peut plus aléatoire, etc.) continuent contre vents et marées à nous proposer des spectacles de qualité, sans savoir de quoi seront faits leurs lendemains. Que l’on ne se méprenne pas, ce ne sont pas, pour la plupart, des équipes débutantes complètement inconscientes des conditions de travail qui leur sont « offertes » (sic !), qui sont victimes de cet état de fait, mais bel et bien des artistes reconnus et appréciés par les instances mêmes qui les ignore aujourd’hui par volonté délibérée (cela s’appelle une politique… ; et là aussi c’est le service public qui est cassé) et manque d’argent dont se ressentent même les plus « grosses » productions, avignonnaises ou pas.

Tout le monde dans le milieu théâtral (et bien au-delà fort heureusement) connaît le travail de Jeanne Champagne et de son équipe du Théâtre Écoute née en 1981. Tout le monde, ou peu s’en faut, sait la qualité de ce qu’elle a présenté ici et là (elle fut notamment associée de 1992 à 1997 à la Maison de la Culture de Bourges) sur des textes de Handke, Bond, Kleist ou Brecht. Je n’aurais garde d’oublier qu’elle fut la première à nous faire découvrir Agota Kristof sur une scène théâtrale, au TGP de Saint-Denis si mes souvenirs sont exacts. Et j’ajouterai simplement pour la bonne bouche, qu’elle adapta, parmi d’autres spectacles, la trilogie de Jules Vallès et présenta un temps au Sénat les écrits politiques de George Sand, amateurs et professionnels mêlés… Autant de jalons théâtraux qui auraient pu faire croire qu’elle n’aurait point trop de problèmes pour nous présenter sa dernière production, Écrire de Marguerite Duras. Que nenni, si le spectacle a pu être créé à la Scène nationale de Châteauroux, Équinoxe, et présenté trois fois, il est toujours en attente d’autres lieux pour l’accueillir. Et c’est vraiment là où le bât blesse, car enfin la qualité du travail de Jeanne Champagne est incontestable, j’irais même jusqu’à affirmer que son spectacle est tout à fait remarquable, seulement voilà, ce n’est malheureusement et très précisément pas sur la qualité de la représentation et encore moins sur ce qu’elle peut nous dire que le « commerce » théâtral se fait. Duras, on connaît, ou on croit la connaître, Jeanne Champagne n’est pas une valeur émergente dont se repaissent les médias comme on les appelle, Tania Torrens, la comédienne (et quelle !) n’est pas une star venue du cinéma, il n’y a là aucun « coup » possible, alors… Et pourtant, s’il reste un semblant d’honneur au théâtre, c’est bien avec ce genre de spectacle qu’il pourrait être sauvé.

Écrire donc, dit-elle ! Un texte intime superbe de Marguerite Duras, comme ils ne le sont pas tous (vous voyez que je ne suis pas idolâtre de l’écrivain), un texte qu’elle livre au soir de sa vie (chez Gallimard en 1993) et dans lequel, avec une simplicité éminemment travaillée elle revient sur cet exercice qui lui a tenu au corps toute sa vie durant, cet exercice de la solitude, l’écriture. Tous comptes faits, ne reste effectivement que cela, l’écriture. Son petit texte commence justement ainsi : « c’est dans une maison qu’on est seul ». S’ensuit alors la description de l’exercice de la solitude toujours lié, je le répète, à l’exercice de l’écriture qui n’est que la manifestation corporelle, maladive peut-être, d’un « inconnu en soi ». Mais il ne faut guère s’étonner si le dernier mot sur quoi ce clôt la parenthèse intimiste de Marguerite Duras est celui de « vie », même (et justement) s’il aura beaucoup été question de mort dans ces pages (Marguerite Duras va jusqu’à évoquer dans des pages superbes la lente agonie d’une mouche)… C’est tout cela qu’avec maîtrise et une profonde intelligence Jeanne Champagne tente de nous faire toucher du doigt dans sa mise en scène d’Écrire. Vaste espace aménagé par Gérard Didier, délimitant plusieurs zones de jeu et de vie, que les subtils éclairages de Franck Thévenon révèlent ou suggèrent discrètement, habité par Tania Torrens, immense comédienne, qui donne à son personnage un poids d’humanité et au texte de Marguerite Duras une âme dans une simplicité elle aussi éminemment travaillée. C’est fait et joué avec trois fois rien a-t-on envie de dire, mais le rien au théâtre comme en littérature, est la chose au monde la plus difficile à obtenir, et il est sans aucun doute ce qui demande le plus de réflexion et de travail. Il s’appuie sur ce qui ne se voit pas, mais est terriblement présent. Comme est présent sur le plateau d’Écrire jonché de feuilles mortes, au premier plan, offert à nous spectateurs, un magnétophone enregistrant les propos de la comédienne narratrice, nous renvoyant, pour peu que les bandes soient rembobinées, dans un autre espace temporel. Espaces et temps mêlés, avec clin d’œil à La dernière bande de Beckett… Et c’est bien la « dernière bande » que Tania Torrens enregistre (à son insu ?). C’est bien la voix chaude et distincte de Tania Torrens, dans ce qui pourrait être un ultime murmure, qui est impressionnée sur la bande (pour quelle éternité ?)… Toute grande œuvre est peu ou prou réflexive. Écrire de Marguerite Duras, mise en scène par Jeanne Champagne et interprété par Tania Torrens nous renvoie à l’essence même de l’activité théâtrale : de la vie se déploie sur la scène et meurt dans le même temps. Notre vie, notre chair.

Jean-Pierre Han paru dans Les Lettres françaises de janvier 2010.

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