Une partie d’échec

Portrait d’une femme de Michel Vinaver. Mise en scène d’Anne-Marie Lazarini. Tournée à Rouen (Théâtre des Deux-Rives, 17-20 mars), au Théâtre d’Ouest Parisien (23 mars-1er avril), à Marseille (La Criée, 2-6 avril) et en Suisse (Comédie de Genève, 20-30 avril).

Le réel encore et toujours, Michel Vinaver n’a cessé de le côtoyer et de tenter de l’appréhender d’autant de façons qu’il a écrit de pièces pourrait-on dire, posant et reposant la question de son appropriation, posant la question de sa transformation pour mieux en rendre compte. Avec son Portrait d’une femme, une pièce écrite en 1984, créée seulement en 2003 en France grâce au metteur en scène Claude Yersin qu’il convient de saluer au passage, il semble coller au plus près de cette fameuse réalité. En effet Vinaver reprend les actes d’un procès qui se déroula en 1953, et qu’il suivit de très près, constituant un véritable dossier avec les coupures de presse de l’époque, etc., et en s’en servant d’abondance. Ce qui est intéressant, dans ce cas précis, c’est la transformation qu’il opère à partir de ce matériau de base. Le résultat est plus que probant ; c’est un travail d’orfèvre qu’il opère, tressant avec une subtilité et une intelligence inouïes un texte d’une implacable rigueur, dans lequel les mots ainsi enfilés finissent par former une langue de toute beauté. Pas question d’une quelconque et dérisoire reconstitution des minutes du procès de cette jeune femme qui tua son amant, mais qui affirma haut et fort sa dignité de femme, refusant de plaider coupable et de se livrer ainsi à la meute d’une foule assoiffée de vengeance, mais l’imbrication sans affect de séquences de sa vie au beau milieu des discours convenus des représentants de la justice. Comme dans un jeu d’échec et pour finir par constituer – le titre est on ne peut plus pertinent – le « portrait d’une femme ». Portrait qui une fois dessiné (on est aux antipodes du lyrisme d’un Genet traitant du cas des sœurs Papin) laisse le mystère de la vie de cette jeune femme (de toute vie) entier. Cela Anne-Marie Lazarini l’a parfaitement compris ; elle suit dans sa mise en scène la dynamique même de l’écriture de Vinaver, allant jusqu’à souligner le trait, avec la précieuse aide de son décorateur François Cabanat, De grands carreaux qui s’illuminent et se colorent le temps d’une brève séquence, recouvrent le sol, alors qu’en fond de scène se dresse le mur de l’institution judiciaire avec ses officiants. La partie d’échec se joue là qui évite volontairement toute psychologie outrancière, comme elle évite l’écueil du réalisme. De séquence en séquence, de pièce de puzzle en pièce de puzzle, s’ébauche alors effectivement le portrait d’une femme, un portrait qui gardera son mystère à tout jamais et qui s’achèvera sur cette phrase couperet dite par l’auteur en voix off : « Condamne Sophie Auzanneau aux travaux forcés à perpétuité ». Noir. En précisant que certains acteurs peuvent interpréter plusieurs rôles, Michel Vinaver marque bien sa volonté de ne pas coller au réel. Anne-Marie Lazarini le suit à la lettre, gère l’indication avec doigté et finit, avec ses comédiens, par gagner la partie.

Jean-Pierre Han

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