Voyage au bout de la nuit

Un tramway d’après Tennessee Williams. Mise en scène Krzysztof Warlikowki. Jusqu’au 3 avril à 20 heures. Tél. : 01 44 85 40 40.

Perdu de vue un long temps en France, Tennessee Williams revient, depuis deux saisons maintenant, en force. Après la récente et très belle Ménagerie de verre présentée par Jacques Nichet, voici aujourd’hui le tant attendu Un Tramway nommé désir mis en scène par Krziyzstof Warlikowski, nouvelle coqueluche des scènes européennes, avec Isabelle Huppert dans le rôle-titre. Un événement, à n’en pas douter, mais pour ce qui concerne notre connaissance de l’auteur américain, autant dire que nous risquons fort, avec ce dernier spectacle, d’en être pour nos frais. Car Krzysztof Warlikowski, avec l’aide de Wajdi Mouawad qui signe le texte français, a largement taillé dans l’œuvre originale, y a introduit d’autres textes de Platon, de Sophocle, de Flaubert, d’Oscar Wilde, de l’Évangile selon Matthieu, et même d’un sketch de Coluche ! Au final nous n’avons plus qu’Un Tramway (nouveau titre du spectacle beaucoup plus juste) où l’on retrouve la patte et les obsessions de l’auteur libano-québécois, Wajdi Mouawad, nous transportant une fois de plus vers les terres tragiques qu’il aime arpenter. Exit donc quasiment l’Amérique de Tennessee Williams, avec son atmosphère lourde et bien particulière ; ici nous sommes ailleurs, regards des protagonistes souvent tournés vers l’Europe… Cette transformation une fois admise ; une fois admis que nous allons être transportés ailleurs que là où nous pensions mettre nos pas, le voyage, assurément, vaut le coup. Même si la question demeure de savoir quel est le but de ce voyage. De mettre en exergue, sous les feux des projecteurs, la descente aux enfers, jusqu’au bout de la folie d’une femme, Blanche Du Bois, revenue de tout, de sa propre vie surtout, débarquant, valise à la main chez sa sœur et son beau-frère ? Peut-être, et même si ce n’était que cela, cela nous suffirait amplement tant la partition jouée par Isabelle Huppert est superbe, exceptionnelle même. Car Isabelle Huppert, effectivement, joue les différentes partitions de cette Blanche Du Bois, passant – personnalité en plein déconstruction, éclatée – d’un registre à l’autre avec une étonnante détermination, une subtilité de jeu étonnante, et telle que l’on ne l’avait encore jamais vue sur une scène. Ce ne sont pourtant pas les expériences avec les plus grands metteurs en scène, de Bob Wilson à Claude Régy, en passant par Peter Zadek, tous forcément dans des registres très particuliers et extrêmes, qui lui auront manqué. Elle les surpasse toutes ici, dirigée de main de maître par Kzysztof Warlikowski. Les rares moments où le metteur en scène lâche la prise, ce qui arrive parfois au cours des 2 h 45 du spectacle, la différence se fait brusquement jour. Ce qu’il obtient de la comédienne dans les premiers instants du spectacle, par exemple, est tout simplement hallucinant et fait irrésistiblement penser à la performance qu’avait réalisée il y a quelques années, Valérie Dréville dans le Médée-Matériau de Heiner Müller dirigé par Anatoli Vassiliev… c’est dire le niveau de jeu qu’Isabelle Huppert atteint dès cette entame… Il est vrai que cette performance n’est possible que dans la mesure où les autres comédiens (Andrzej Cyra, Florence Thomassin, Yann Collette) jouent aussi sur un registre très élevé, avec un aplomb, une force superbes. Peu importent dès lors les réserves que l’on pourrait formuler sur le spectacle où l’on se retrouve de plain-pied dans l’univers esthétique de Warlikowski et de sa décoratrice Malgorzata Szczesniak avec leurs grandes boîtes aux parois de plexiglas transparentes, abritant, si on ose dire, les WC et le lavabo d’une salle de bains, le tout surplombant cette fois-ci une piste de bowling où deux des protagonistes viennent jouer, et d’autres lieux que Blanche parcourt alternativement hagarde et hystérique. Sans oublier la fameuse utilisation de la vidéo qui capte et montre en gros plans certaines expressions des comédiens, et les chansons (interprétées par Renate Jett) qui viennent commenter les différentes séquences comme le chœur antique. L’agacement de ces tics de mise en scène ne fait en réalité que rehausser la performance d’Isabelle Huppert.

Jean-Pierre Han Publié dans Témoignage Chrétien du 25 février 2010

Un tramway d’après Tennessee Williams. Mise en scène Krzysztof Warlikowki. Jusqu’au 3 avril à 20 heures. Tél. : 01 44 85 40 40.

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