Exercices de décalages

Le Mystère du bouquet de roses de Manuel Puig. Mise en scène Gilberte Tsaï. Nouveau Théâtre de Montreuil – Centre dramatique national. Jusqu’au 15 avril 2010. Tél. : 01 40 70 48 90.

Non, ce spectacle n’est pas une enquête d’Hercule Poirot. Il ne faut pas venir chercher dans les confortables fauteuils de la salle Jean-Pierre Vernant l’expression triomphante de la raison. Le mystère n’est pas éclairci à la fin de la pièce. Désolé. Ou peut être si… peut être que ce spectacle dévoile des choses. Mais pour ce qui est du bouquet de roses… ce n’est pas la peine d’insister, vous ne saurez rien de plus. Débrouillez-vous !

Au Nouveau théâtre de Montreuil, la directrice Gilberte Tsaï a laissé Sherlock Holmes dans les halls de la gare lorsque, de retour d’Argentine, elle ramenait dans sa valise un exemplaire d’El misterio del ramo de rosas de Manuel Puig. Homosexuel au temps des colonels, le romancier auteur du Baiser de la femme araignée (1976, mis à l’écran en 1985) et de La Trahison de Rita Hayworth (1968) parcourt l’Italie, les États-Unis pour s’installer au Mexique à l’abri des persécutions et de la censure. Dramaturge, il nous emmène dans une clinique de luxe pour un pastiche de thriller-sitcom. La patiente, dont on ignore le nom, est évidement très riche et très âgée. Son Infirmière, docile, nécessairement. Lutte des classes stéréotypée, psychologie de bouts de chandelles et rebondissements calibrés, l’écriture de Manuel Puig se nourrit de différentes cultures populaires : roman feuilleton radiophonique ou télévisé, à l’eau de rose, presse féminine ou même publicité.

Mais derrière les mots faux, derrière les situations téléphonées, derrière le « mirage des images fallacieuses », derrière les « Madame » et les « vous êtes sotte » ou « vous le faites exprès ! » se cachent de vraies fêlures, de vraies souffrances. Manuel Puig avait dit un jour : « Mon idéal, c’est le lion de la Metro Goldwyn Mayer couché sur le divan du docteur Freud ». Attention, s’il n’y avait pas d’enquête policière tout à l’heure, il n’y aura pas non plus de psychanalyse théâtralisée maintenant : d’introspection point non plus. Du rêve, oui. Du cauchemardesque, assurément. Des gestes manqués, si vous voulez. Mais c’est à vous de décider. Christiane Cohendy et Sylvie Debrun jouent le jeu : pas de distance avec les personnages. Pas de regard sur soi-même, mais sur l’autre oui. Un regard manipulateur, carnassier. C’est du brut, du cruel et du sincère en direct et pendant une heure et quarante minutes. Si les voies se perdent parfois, c’est peut-être pour laisser la place à l’étrange, au burlesque.

Oui, parce que ce spectacle est drôle. On rit ma foi. On rit parce que les choses sont vertigineuses dans cette chambre d’hôpital si conventionnelle réalisée par Laurent Peduzzi et intelligemment mise en lumière par Hervé Audibert. Avec des galettes de couleurs fermes, projetées violemment sur les murs blancs formant un angle au centre du plateau. Lumières d’abord au service de la chronologie – couleurs chaudes pour le jour, froides pour la nuit – elles suivent ensuite une lecture du temps délicieusement saccadée. L’absurde surgit alors dans l’espace de jeu – vous noterez le bruit des chariots qui passent dans le couloir ainsi que la sonnerie du téléphone qui reste coincée dans la tête de lit quand l’appareil émigre à travers la pièce – et avec l’absurde, une autre dimension : on dépasse la stupide et froide parodie. L’inconscient dialogué entre mères et filles s’impose dans un jeu onirique de transferts et de contre-transferts à la manière des plus odieux flash-back de cinéma.

Mais ici tout est à peine décalé, dans un regard moqueur et bienveillant venu du coin de la chambre, au fond. Un point de l’espace qui s’ouvre et où les temps se mélangent. Le savoir vient de là. A cet endroit l’infirmière joue la fille ou la sœur, et la patiente la mère. Chacune entre par effraction dans la vie de l’autre. Chacune explore le placard des horreurs : la colère d’une mère cloisonnée, l’infidélité du père et la révolte d’une fille. La soumission d’une autre et son train de regrets. On se pardonne au présent par personnes interposées. Le futur, lui, se rêve dans une inversion des rôles. Et comme à l’hôpital psychiatrique de Bilbao, on ne sait plus très bien qui est le traité ni qui est le soignant.

Il faut pourtant parvenir à se faire confiance, à « avoir des égards pour soi-même » et rencontrer l’autre. Alors on s’espionne un peu. On se laisse aller à espérer.

Quelques poncifs pour retrouver le goût des petites douceurs et manger enfin. Le contrat passé avec l’œuvre pourrait cependant être définitivement rempli si l’exercice d’équilibrisme n’était pas aussi parfaitement maîtrisé : on aurait aimé un tout petit peu moins de retenue. Manuel Puig se moquait du monde après tout…

Marc Josserand

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