Un travail d’entomologiste

La Ronde au carré de Dimitris Dimitriadis. Mise en scène Giorgio Barberio Corsetti. Théâtre de l'Odéon. Paris. Jusqu'au 12 juin. Tél. : 01 44 85 40 40.

Sans doute faut-il entendre le titre de la pièce de Dimitris Dimitriadis, traduite par l’auteur Claudine Galéa avec Dimitra Kondylaki, La Ronde du carré, comme une subtile variation de l’expression de quadrature du cercle. Il répond, en tout cas, malgré son étrangeté, très exactement à ce que tente de tresser le dramaturge grec, l’artiste européen de la saison de l’Odéon, comme le sera Valère Novarina l’année prochaine. Ce que tente de tresser Dimitris Dimitriadis ? À partir de quatre situations de couples différents, au départ d’une banalité confondante (femme qui revient au foyer conjugal après deux ans d’absence, couple chez le psy pour régler un problème d’ordre sexuel, jeune femme tombée dans les bras du meilleur ami du mari, deux homosexuels en couple également amoureux d’un troisième homme…) au point qu’elles pourraient être celles d’un théâtre de boulevard, les très sensibles mouvements et modifications de ces données dans ce qui est effectivement une sorte de ronde infernale. Le tout dans un lent dérèglement d’abord imperceptible puis qui va s’accélérant jusqu’aux retournements finals. La ronde du carré ne peut s’achever ou se réaliser que dans l’apocalypse ! C’est à un véritable jeu de massacre auquel se livre Dimitris Dimitriadis ! Cette matière, convenue peut-être, mais plutôt réjouissante et gérée avec une machiavélique maîtrise, est saisie à bras-le-corps par le metteur en scène Giorgio Barberio Corsetti et l’ensemble des huit comédiens qui passent aisément, et volontairement à vue, d’un rôle à l’autre, d’une situation à l’autre et semblent même prolonger le propos de l’auteur. Dans ce jeu de construction/déconstruction Corsetti est on ne peut plus à l’aise, et fait preuve d’une véritable virtuosité. Son regard sur les personnages est celui d’un entomologiste qui prend un plaisir évident à voir cette espèce (humaine) se débattre dans les rets de la vie. On ne peut pas ne pas songer ici à Kafka que Corsetti a maintes fois mis en scène, et notamment dans Description d’un combat dans lequel on voyait un animal humain se débattre au milieu d’une toile, comme pris au piège. Car c’est bien de cela dont il s’agit. D’individus pris au piège et se débattant comme ils le peuvent. Et comme Corsetti est son propre scénographe autant dire qu’il se sert de manière somptueuse, construisant des architectures mentales étonnantes. Du plateau quasi nu sur lequel glissent ou tombent des panneaux délimitant des espaces de jeu précis à la construction d’une chambre qui rappelle certaines photos d’Elie Lotar avec Artaud et Vitrac, et qui nous renvoie encore et toujours à Kafka, Corsetti utilise à bon escient toute la gamme de son savoir-faire (qui est grand) en la matière. Le regard du spectateur est sans cesse déplacé. Et si le spectacle est composé d’une série de séquences, il n’en a pas moins une superbe fluidité jusqu’au « mélange » ou retournement final. Ils sont donc huit à s’être prêtés à ce jeu de « vivisection » : Julien Allouf, Anne Alvaro, Bruno Boulzaguet, Cécile Bournay, Luc-Antoine Diquéro, Maud Le Grevellec, Christophe Maltos, Laurent Pigeonnat. Les citer tous n’est que justice.

Jean-Pierre Han

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