En arrière toute !

La Cerisaie de Tchekhov, mise en scène de Julie Brochen. Festival d’automne, Théâtre de l’Odéon, à partir du 22 septembre 2010. Tél. : 01 44 85 40 40.

C’est dit : la saison théâtrale qui s’annonce (le flot des plaquettes de saison, pour reprendre l’expression consacrée, commence à encombrer nos boîtes à lettres) sera placée sous le signe des classiques. Ce « retour » risque même, à en croire les premiers signes, d’être vertigineux. Pas une institution qui ne s’appuie sur ces valeurs (c’est vraiment le terme) sûres. À croire que l’ensemble du petit monde théâtral a répondu, comme un seul homme, à l’attente (énoncée) du ministère, et à la parole de notre Président de la République qui, après avoir jeté son venin contre Madame de La Fayette et sa Princesse de Clèves a cru bon de faire preuve d’une parole de haute portée culturelle en se demandant pourquoi Musset était si peu monté… On ne lui en demandait pas tant : tout le monde connaît ses rapports extrêmement étroits avec l’univers de la culture : Clavier, Bigard et Johnny, entre autres, font partie de son panthéon personnel. Bref, parole de Président ou pas, l’occasion sera unique pour les spectateurs de revisiter ses classiques, bon gré mal gré. Passe pour les metteurs en scène dont c’était là le « choix » (ou la rente) habituel(le), mais pour les autres ? Pour ceux que l’on avait coutume de voir œuvrer sur un répertoire plus contemporain ? Quant à ceux qui, à l’instar d’un Benoît Lambert ne cessent de passer d’un répertoire à l’autre, de textes d’une Frédérique Matonti, ou d’un Jean-Charles Masséra, à Molière ou Musset justement, disons que nous tombons sur une année où c’est le tour de la deuxième catégorie d’être sur le devant de la scène… On me dira, je le sais, que c’est beaucoup ergoter et que de toutes les façons ce n’est pas tant le choix du texte qui prime que la manière – la forme – dont ce même texte est mis en scène. « Il faut des formes nouvelles, il faut des formes nouvelles, et s’il n’y en a pas, il ne faut rien » nous dit justement Treplev dans La Mouette. Le Bourgeois gentilhomme monté par Jérôme Savary, est-ce encore une œuvre classique ? On me dira aussi qu’il faudrait peut-être s’entendre sur le terme même de classique : que mettons-nous sous ce mot ? Faut-il le prendre stricto sensu, et quid des classiques contemporains ? Ibsen, Tchekhov, Feydeau et Brecht furent bien mis à l’affiche du théâtre national de la Colline, théâtre consacré aux écritures contemporaines… Ces arguties étant émises, constatons que les prolégomènes à ce fameux « retour » aux classiques ont déjà été établis en cette fin de saison, avec notamment deux mises en scène de Tchekhov dans nos deux principaux théâtres – tout un symbole – la Comédie-Française et le Théâtre national de Strasbourg. La première est l’œuvre d’Alain Françon qui vient juste de quitter la direction du théâtre de la Colline, la deuxième est signée par Julie Brochen, nouvellement installée à Strasbourg précédemment dirigé par Stéphane Braunschweig qui a pris la succession d’Alain Françon !… Ne tournons-nous pas un peu rond ? Soit Les trois sœurs et La Cerisaie laquelle est d’ores et déjà programmée en septembre prochain au théâtre de l’Odéon (le troisième théâtre national, sur cinq !) dans le cadre, prestigieux, du Festival d’automne, d’ordinaire plus audacieux dans le choix de ses spectacles très… contemporains ou « avant-gardistes » !

Une Cerisaie crépusculaire Julie Brochen entretient avec le théâtre russe d’une manière générale, avec Tchekhov plus particulièrement, une relation privilégiée. Après avoir suivi pendant quatre ans, au Théâtre des Amandiers de Nanterre, le cours de maîtrise du Théâtre de Moscou sur l’œuvre dramatique de Tchekhov dirigé par Anastasia Vertinskaïa et Alexandre Kaliaguine, et avoir joué sous leur direction Tchekhov Acte III, après avoir fait ses classes auprès du grand metteur en scène russe Piotr Fomenko lors de ses années de Conservatoire, elle a elle-même mis en scène Oncle Vania en 2003, avant d’aborder aujourd’hui La Cerisaie. Autant dire qu’elle a largement eu le temps de se familiariser et de se faire une idée toute personnelle de l’univers de l’écrivain russe. C’est une Cerisaie crépusculaire qu’elle nous donne à voir aujourd’hui. Une Cerisaie montée comme une partition musicale avec les mêmes motifs revenant dans une sorte de ronde doucement infernale. Il y a quelque chose de circulaire dans la vision que Julie Brochen a de la pièce, dans la temporalité entre futur et passé, dans cette impossible fixation d’un quelconque moment du présent. La scénographie (signée Julie Terrazoni) du premier et du dernier acte (c’est un retour au même) en arc de cercle convexe nous l’impose, et oblige les comédiens à réellement tourner en rond pour sortir et entrer en scène dans un tourbillon infernal et presque mécanique. Alors que dans les deux actes du milieu, paroi convexe remontée dans les cintres, deux plateaux tournant en sens inverse l’un de l’autre nous les montrent en train de se croiser, mais ne s’atteignant jamais, et pour cause… C’est la répétition du temps qu’il s’agirait d’interrompre. « Il est temps que tu meurs, grand-père », est-il proféré à un moment de la pièce. Oui, il faudrait que cela s’arrête, cette ronde baignée de nostalgie qui ne mène à rien et qui empêche d’appréhender l’avenir, même le plus proche. Est-ce une ultime rêverie d’un monde qui a déjà disparu et qui ne fait que se survivre ? L’univers mis en place par Julie Brochen a tout d’un rêve aux limites parfois d’un cauchemar (la sombre tonalité du bal du troisième acte est à cet égard étonnante). Dans cet univers onirique les voix, et les chants choraux que Julie Brochen a rajouté, nous parviennent comme dans un écho lointain, avec parfois un mot ou une réplique criés comme dans un mauvais rêve, Jeanne Balibar (déjà présente sur Oncle Vania) est tout simplement remarquable. C’est elle qui donne, sans jeu de mot, le la à l’ensemble de la distribution. Dans sa scansion très particulière des paroles de Tchekhov (traduites par André Markowicz et Françoise Morvan), dans son phrasé, dans sa manière de se mouvoir sur cette partition musicale. Elle donne au personnage de Lioubov Andreevna Ranevskaïa, la propriétaire des lieux, une coloration très particulière : elle est déjà ailleurs, absente de la vraie vie… Ses camarades de plateau suivent sa rythmique à des degrés divers, mais de manière cohérente. C’est enfin une excellente idée que d’avoir fait lire au vieux Firs, le domestique oublié dans la cerisaie alors que tout le monde est parti, les didascalies finales, juste avant qu’il ne reprenne son rôle et attende que cela finisse. Firs, c’est André Pomarat, un pionnier de la décentralisation à Strasbourg : il nous rappelle que nous sommes bien au théâtre, et c’est peut-être bien un certain théâtre, celui de service public qui est en train de disparaître…

Jean-Pierre HAN in Lettres françaises n° 72 juin 2010

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