Un spectacle maison

Les trois sœurs de Tchekhov. Comédie-Française. Jusqu’au 16 juillet. Tél. : 01 44 54 19 30

Si l’actuelle saison théâtrale a été placée sous le signe d’Ibsen (cinq mises en scène de Maison de poupée nous ont ainsi été proposées !), il y a fort à parier que Tchekhov prenne le relais du dramaturge norvégien la saison prochaine. Prémices de cette bienheureuse invasion : deux mises en scènes dans nos deux plus grands théâtres nationaux, la Comédie-Française et le Théâtre national de Strasbourg, signées Alain Françon pour Les trois sœurs et Julie Brochen pour La Cerisaie. Redécouvrir Tchekhov ? Pas vraiment puisque l’auteur russe n’a jamais connu de purgatoire, mais réécouter sa voix à travers de nouvelles traductions, celles d’André Markowicz et de Françoise Morvan en l’occurrence dans les deux cas de figure, très certainement, dans la mesure où les deux metteurs en scène, par-delà la qualité intrinsèque de leur travail, nous la donne à entendre, ce qui est la moindre des choses, malheureusement pas toujours respectée ailleurs. On redécouvre, ces fois-ci, une langue à nulle autre pareille, une pensée sans cesse en mouvement qui brasse le temps, passé, présent, futur, avec une acuité et une subtilité étonnantes – les temporalités se chevauchent – : un plaisir de tous les instants… Autre point commun entre Alain Françon et Julie Brochen : tous deux entretiennent avec Tchekhov une longue et étroite relation. Alain Françon a pratiquement monté tous les grands textes théâtraux de Tchekhov, hormis Oncle Vania, revenant à deux reprises sur la Cerisaie, la première fois d’ailleurs à la Comédie-Française déjà… C’est justement sur Oncle Vania que Julie Brochen a déjà travaillé avant d’entreprendre la mise en scène de l’actuelle Cerisaie, spectacle qui sera repris à la rentrée dans le cadre du Festival d’automne. C’est un vrai spectacle maison (celle de la Comédie-Française) que vient de réaliser Alain Françon. Entendons par là que l’on retrouve sur le plateau l’homogénéité d’une troupe (ils sont dix-neuf sur le plateau : quel autre théâtre peut se permettre un tel déploiement ?) qui nous embarque dans un voyage… immobile. Moscou, objet de tous les rêves, de toutes les aspirations des trois sœurs ne sera jamais atteinte, parce que l’on ne saurait trouver un lieu qui condenserait en son sein passé et avenir pour constituer un présent toujours absent. En ce sens, Les trois sœurs est une pièce sur l’absence, l’absence de vie, sur l’impossibilité de vivre ; ne restent que des moments d’attente, d’agitation, des sortes de courts épisodes avec les mêmes obsessions, mais sans liens les uns avec les autres. Ce qui en constitue tout le tragique et le comique à la fois. Rien de plus comique (et de plus pathétique) que le mari d’une des trois sœurs (Macha interprété par Elsa Lepoivre), professeur de lycée, ponctuant chacune de ses répliques d’une formule latine… Dans ce rôle, Gilles David est tout simplement exemplaire, parvenant à rendre compte de tous les aspects, même contradictoires, de son personnage et en parvenant à faire passer une émotion sourde. Quelque chose ne cesse de se défaire, comme la vie des trois jeunes femmes… Alain Françon, on le sait, est passé maître dans l’art de gérer les petits riens de la vie, dans l’art de capter ce qui est quasiment de l’ordre de l’indicible, de l’impalpable. Comme des mouvements de ce qui reste de l’âme des uns et des autres. Sa dernière mise en scène au théâtre de la Colline dont il a quitté la direction, avec La Cerisaie, était un miracle du genre. Car ce n’était pas seulement la cerisaie que les personnages de la pièce de Tchekhov quittaient (on part, on quitte toujours quelque chose et quelqu’un chez Tchekhov), la pièce marquait les adieux de Françon au théâtre qu’il avait dirigé douze années durant. C’était éblouissant. Il revient aujourd’hui avec Les trois sœurs, mais l’émotion n’est plus la même. Pourtant tout est parfait dans sa mise en scène, tout y est très soigné (scénographie avec Jacques Gabel, lumières de Joël Hourbeigt, son de Daniel Deshays… la même équipe de toujours), mais quelque chose, de l’ordre de l’indicible là aussi semble ne pas bien fonctionner. Chacun est à sa place, les comédiens, dans leurs rôles respectifs, mais il y a comme une sorte de trop grande sagesse, un trop grand respect du chef d’œuvre de Tchekhov…

Jean-Pierre Han

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