Traversées festivalières

Glouchenko de Volodine. Mise en scène de David Girondin Moab. Caserne des pompiers à Avignon. Jusqu'au 27 juillet à 19 heures. Tél. : 04 90 39 46 37. Le Bardo d'après Volodine. Mise en scène de Joris Mathieu. La Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon. Départs toutes les quatre minutes. Durée : 35 minutes. Tél. : 06 18 65 12 91

Trois spectacles traversent le festival in, off et… out. Trois spectacles pour voyager dans les eaux troubles de la conscience (et de l’inconscience), trois spectacles aux fortunes (et donc aux productions) diverses. Deux d’entre eux, l’un programmé dans le « off », l’autre, ni dans le « in » ni dans le « off » ( !), un objet naviguant dans le no man’s land des festivités officielles, prennent appui, et c’est on ne peut plus logique, sur des écrits, publiés ou non de Volodine, et regroupés sous le titre du Bardo. Écrits dans lesquels espace et temps sont bouleversés, dans lesquels nous pénétrons l’univers des limbes, celui des morts en attente d’on ne sait quelle résolution, une sorte de purgatoire… région « d’avant la vie et d’après la mort ». Soit Glouchenko présenté par la Compagnie Pseudonymo et mis en scène par David Girondin Moab et le Bardo imaginé par Joris Mathieu et sa compagnie Haut et Court. Le registre du Bardo de Volodine est celui-là même qui hante l’imaginaire et les pensées des deux metteurs en scène comme en témoignent leurs précédentes expériences. Rien de plus normal si, par ailleurs, pour pénétrer un univers si particulier et tenter non pas d’en percer les mystères mais plutôt d’en rendre compte, tous deux font appel aux technologies contemporaines, vidéo, images de synthèse, hologrammes… Là s’arrête le cheminement commun entre David Girondin Moab et Joris Mathieu. Leurs propositions sont presqu’aux antipodes l’une de l’autre. Le premier reste dans un dispositif frontal on ne peut plus traditionnel. Il évolue dans la boîte noire (c’est vraiment le terme : tout se passe dans la plus grande des obscurités) du théâtre, alors que le second fait éclater cette même boîte du théâtre, et nous propose une déambulation, un parcours dans le labyrinthe de la Chartreuse de Villeneune-lez-Avignon. Un détail qui détermine la logique de création de l’un et de l’autre : on sait bien que le travail sur l’espace de la représentation induit la logique esthétique du spectacle (voir Marthaler avec Anna Viebrock). Dans l’espace clos du théâtre donc, David Girondin Moab propose d’ouvrir les portes de l’imaginaire du spectateur grâce à la vidéo. Lui, le marionnettiste (de talent) qu’il est, voit dans l’utilisation de cette technique la possibilité de « dupliquer » le corps de l’objet marionnettique. Pas sûr, dans ce spectacle, tout au moins, que l’on y gagne au change. On demeure même relativement frustré. Pour le reste, l’ « atmosphère » y est, sans véritable trouble, mais avec une pointe d’humour bienvenue et juste. Le propos de Joris Mathieu, lui, est on ne peut plus clair. Dès le début du parcours auquel le spectateur, réduit à sa solitude, est convié, il est clairement dit (par qui ? Un comédien en chair et en os ou une figure virtuelle ?) que l’on entend lui faire perdre tous ses repères, le mettre dans un état de réceptivité maximale, tous les sens en éveil. Commence alors un périple par stations, ou séquences, où le réel se mêle et se confond avec le virtuel. Nous naviguons – c’est vraiment le terme – en pleine confusion, dans une sorte de chaos émotionnel parfaitement mis au point. Une fiction dont nous sommes les protagonistes, et les producteurs. C’est proprement saisissant. Le spectacle, continuons à l’appeler ainsi, est modulable selon les lieux d’accueil, mais il n’est pas sûr que les murs de la Chartreuse soient les plus intéressants pour accueillir ce type de travail ; ils manquent d’une certaine neutralité. Il n’empêche, Mathieu Joris est très certainement un artiste à suivre… Du troisième spectacle que j’évoquais en début d’article, La Mort d’Adam, de Jean Lambert-wild, programmé dans le « in », mais à la Chartreuse (une manière d’être un peu en dehors ?), je ne dirai mot – pur souci déontologique – ce que je regrette vivement, étant par trop impliqué dans le travail de la Comédie de Caen dont je dirige la revue Carneum que je vous recommande tout de même…

Jean-Pierre Han

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