Avignon, encore…

À propos de La casa de la fuerza et de L'homme sans qualité

C’est la loi du genre festivalier de n’accepter aucun repentir. La réaction du public est immédiate et ne saurait souffrir la moindre nuance, pas plus que la moindre réflexion permettant une mise en perspective de sa propre perception des spectacles. La vitesse prime et il faut toujours se tenir prêt pour la prochaine production. Voilà une gymnastique qui, si elle ne manque pas de charme comme tous les exercices d’écriture et de réflexion particuliers, explique bon nombre d’approximations sinon d’erreurs de notre part, à nous autres critiques et journalistes plus ou moins « spécialisés ». Je parle ici de ceux dont c’est la véritable fonction, pas des innombrables « blogueurs » et autres adeptes de l’Internet. En tout cas la vitesse induit forcément la radicalité. Je ne reviendrai pas ici sur Un nid pour quoi faire d’Olivier Cadiot et de Ludovic Lagarde dont il me semble, après coup, que la dimension politique de l’œuvre passe au second plan de la représentation… J’évoquerai plutôt le spectacle de celle que l’on veut présenter comme la révélation du festival (dans cette configuration placée sous le signe de la vitesse, il en faut toujours une, comme il convient aussi, dans la même logique, d’avoir un spectacle sur lequel défouler sa mauvaise humeur), l’espagnole Angelica Liddell que Thierry Bedard s’évertue depuis trois ou quatre ans à nous faire connaître ! Je serai le dernier à nier le talent de cette jeune femme, mais enfin, il y a, dans tout cela, une certaine forme d’exagération. La casa de la fuerza (La maison de la force) fait feu de tout bois. Sur cinq heures durant c’était peut-être la moindre des choses ; il n’était cependant pas forcément nécessaire de jouer sur une telle durée pour nous persuader du talent, associé à un savoir-faire incontestable, d’Angelica Liddell. J’irai même jusqu’à affirmer qu’il y a chez cette femme qui connaît donc sur le bout des doigts toutes les gammes théâtrales possibles et imaginables, une certaine roublardise. Voilà pour mettre un bémol à l’enthousiasme débordant de certains. Plus grave, me semble être la tonalité qui se dégage de l’ensemble de la représentation. J’entends bien – il faudrait être sourd et aveugle pour ne pas s’en apercevoir – que le propos qu’elle développe est fort et nécessaire : dénonciation de toutes les oppressions, celle de la femme en particulier. À cet égard le témoignage de femmes mexicaines dans la troisième partie du spectacle est bouleversant, le choix du Mexique s’expliquant par le fait qu’un peu plus tôt Angelica Liddell nous a offert une belle parodie des Trois sœurs de Tchekhov, les sœurs rêvant non plus de Moscou, mais du Mexique, ce qui n’explique toujours pas les raisons du choix de ce pays… À ce niveau, la dénonciation de la politique coloniale espagnole à l’encontre du Mexique aurait pu être plus explicite… Critique du machisme et hymne à l’amour vont de pair, le tout donné dans une dimension masochiste qui nous renvoie à l’imprégnation religieuse dans laquelle baigne l’Espagne et l’auteur (à son corps défendant ?). Est-ce là où la bât blesse ? Dans l’incapacité d’Angelica Liddell de se dégager de cette marque religieuse qui imprègne tout le spectacle ? Reste que la proposition est forte et émerge incontestablement d’une programmation pour le moment en demie teinte, aussi bien dans ses réussites que dans ses ratages. À ce compte, la proposition de Guy Cassiers, un habitué du festival, à partir du chef d’œuvre de Musil, L’Homme sans qualité, dont il nous donne le premier volet (deux autres sont à suivre) est plutôt emblématique. L’adaptation du livre de Musil se veut ici fidèle, et Cassiers agence, à son habitude, avec habileté le propos de l’auteur, sans éviter les effets de redondance. Elle oublie en chemin ce qui fait la force de l’œuvre de Musil par-delà l’anecdote narrative : la manière qu’a l’auteur de dynamiter la forme romanesque et son invention d’un anti-personnage, prototype de ce que deviendront ses successeurs au fil du siècle. À ce stade, Cassiers, malgré tout son talent, reste muet. Avec lui, le personnage avec toute sa psychologie (et qui deviendra plus tard une figure, voire une abstraction pure) demeure du côté de ceux que Musil tente de faire disparaître. Cassiers condense plusieurs personnages en un seul, en crée d’autres, comme l’exige, lui semble-t-il, le passage à la scène. Ulrich, le personnage principal, redevient le « héros » romanesque tel que les romans du XIXe siècle aimaient à dépeindre. Avec l’utilisation, habituelle chez le metteur en scène, des nouvelles technologies et la référence explicite à la peinture (léonard de Vinci et James Ensor). Nous nous retrouvons et restons dans une représentation postdramatique traditionnelle, si je puis dire. Sans aucune remise en cause formelle. Demeure donc l’évocation de la société austro-hongroise d’avant la Première Guerre mondiale, un monde d’avant le déluge et qui court à sa perte. Evocation qui, certes, ne manque ni d’intérêt ni de force…

Jean-Pierre Han

admin