Tragique tragédie

La tragédie du roi Richard II de Shakespeare. Mise en scène Jean-Baptiste Sastre. Cour d'honneur du Palais des papes d'Avignon. Jusqu'au 27 à 22 heures.

De La tragédie du roi Richard II de Shakespeare telle qu’elle a été donnée le soir de la première à Avignon se dégage une immense tristesse. Tristesse du spectateur de se retrouver devant une chose morte alors que l’on se posait légitimement la question de savoir ce que Jean-Baptiste Sastre, metteur en scène plutôt iconoclaste, allait bien pouvoir faire sur le plateau de la Cour d’honneur du Palais des papes avec, qui plus est, un acteur de la trempe de Denis Podalydès. Les pronostics allaient bon train, mais personne sans doute ne s’attendait à un tel résultat, pas même scandaleux, comme certains le craignaient. Jean-Baptiste Sastre nous sert une Tragédie du roi Richard II bêtement classique au mauvais sens du terme, c’est-à-dire comme un collégien d’aujourd’hui pourrait se l’imaginer pour peu que son professeur lui ait expliqué que ce fut, en un temps lointain (en 1947, pensez donc, au siècle dernier !), un spectacle créé ici même par un homme de théâtre qu’il ne connaît bien sûr pas, Jean Vilar. Bon sang ne sachant mentir, Jean-Baptiste Sastre parsème quand même la trajectoire de ce roi si peu fait pour ce rôle et qui le paiera d’une mort aussi peu glorieuse qu’imméritée, de quelques éclairs et « audaces » propres à décaler notre perception de la tragédie. Ils ne font qu’ajouter à la confusion de l’ensemble, en soulignant le côté hétéroclite de la représentation. Le spectacle semble aller dans tous les sens comme les acteurs qui jouent dans des registres différents les uns des autres (Sastre en rajoute d’ailleurs en faisant jouer le rôle du duc de Norkolk par une jeune femme, Benédicte Guilbert, à qui il impose une gestuelle très chorégraphique, quant aux costumes… le personnage du duc d’Aumerle serait-il le bouffon du roi ?) À cela s’ajoutent les interventions sonores de Markus Noisternig et de l’Ircam qui viennent casser le rythme de la représentation, tout comme son dispositif technique noir placé au-dessus du plateau barre notre vue. Sans doute ne suffit-il pas d’additionner les talents comme ceux d’André Serré au son et celui d’André Diot qui invente une lumière redonnant aux pierres de la Cour d’honneur leur grain d’autrefois, surtout comme ceux des comédiens, Axel Bogousslavsky, Nathalie Richard, Vincent Dissez, entre autres, entourent Denis Podalydès, pour gagner la partie. Encore faut-il être en capacité de diriger l’ensemble, de lui donner une cohérence. Elle est ici absente. Dès lors offrir le rôle de l’évêque Carlisle à Florence Delay qui certes fut une admirable Jeanne d’Arc dans le film de Bresson en 1962, puis mit les pieds sur scène avec Vilar justement (dans la Guerre de Troie n’aura pas lieu de Giraudoux), relève plus d’un coup que d’une mûre réflexion. Tout comme faire jouer Frédéric Boyer (des éditions P.O.L. comme Olivier Cadiot) qui est principalement le traducteur de la pièce, un traducteur qui s’évertue à moderniser le texte, en y allant d’une cascade de « salauds » lancée à la volée et de quelques expressions qui sonnent plutôt mal. Il est patent que les comédiens ne sont pas ou mal dirigés. Dès lors chacun s’en sort comme il le peut. Chose faite pour Denis Podalydès qui, vraiment dirigé, aurait atteint des sommets : il ne nous en offre là que les prémisses d’une performance qui aurait être inoubliable. La scène de l’abdication notamment nous touche au cœur car il parvient à donner au personnage du roi déchu des accents bouleversants renvoyant étrangement, avec son caractère d’enfant perdu mais buté, au Richard II interprété et mis en scène par Patrice Chéreau au début des années 70.

Jean-Pierre Han

admin