Une densité tragique

La passion corsetée de Madame de La Fayette. Mise en scène et jeu de Laurence Février. Théâtre du Lucernaire, à 20 heures. Tél. : 01 45 44 57 34.

Le commentaire une fois de plus oiseux et perfide du chef de l’État sur la Princesse de Clèves nous aura-t-il poussé à un regain d’intérêt pour le chef d’œuvre de Madame de La Fayette ? On peut effectivement le penser ; il n’empêche, les gens de théâtre, pour ne parler que d’eux, n’auront bien sûr pas attendu la sortie malheureuse d’un non connaisseur pour se pencher sur le roman, et l’on se souvient d’un excellent travail de Marcel Bozonnet, seul en scène, sur le sujet. Son spectacle connut un réel succès : créé en 1996 il tourna jusqu’en 2004. On souhaite la même réussite à Laurence Février qui délaisse momentanément le théâtre documentaire, objet de toutes ses préoccupations, pour s’en aller explorer la magnifique langue du XVIIe siècle. Rien de plus normal que Laurence Février, une comédienne que l’on apprécie depuis fort longtemps et au parcours quasi exemplaire, veuille reprendre la parole en tant que femme, ce qui, après tout, n’est qu’un légitime retour des choses ! Elle condense le roman de Madame de La Fayette en une heure de temps, ce qui est loin d’être évident, nombre de subtilités de l’auteur devant être, dans ces conditions, mises de côté. Effet de contraction qui s’accorde avec le titre que Laurence Février donne à son spectacle : la Passion corsetée. Ce n’est effectivement pas seulement la passion qui est corsetée, mais le spectacle en son entier et la langue de Madame de La Fayette. Il faut en accepter le parti pris, d’autant qu’après quelques minutes d’« adaptation », la science théâtrale de Laurence Février permet de donner une vraie respiration à la succession de courtes séquences qui composent le spectacle. La rythmique, la modulation de sa voix, cette façon d’aller jusqu’au bout de son souffle (l’illustration sonore s’avère presque superflue), le tout dans une gestuelle (salut compris) simple, mais réellement pensée, tout cela porte le roman de Madame de La Fayette à son plus haut degré d’intelligibilité, celui d’un tragique « corseté » s’ouvrant sur un abyme intérieur infini. C’est dans le labyrinthe des passions, ce que suggère avec une extrême discrétion la scénographie signée Brigitte Dujardin, que nous conduit Laurence Février, avec délicatesse et fermeté. Aux limites de la raison.

Jean-Pierre Han

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