Jouissance politique

Klaxons, trompettes… et pétarades de Dario Fo. Mise en scène de Marc Prin. Théâtre des Amandiers de Nanterre. Jusqu'au 18 décembre. Tél. : 01 46 14 70 42.

Que ce soit dans notre vie quotidienne normale ou dans les théâtres, nous n’avons guère l’occasion de nous réjouir de ces temps maussades de régression et de troubles sociaux provoqués par un pouvoir borné. Alors quand l’occasion se présente il ne faut pas hésiter, non pas pour oublier ou occulter nos problèmes, mais bien au contraire pour les appréhender dans un mouvement éminemment dynamique et même joyeux. Klaxons, trompettes… et pétarades de Dario Fo, mis en scène de Marc Prin dont c’est la première réalisation vraiment professionnelle nous procure un véritable moment de jubilation. C’est aussi une leçon ou un exemple que nous donne l’homme de théâtre italien bien relayé pour l’occasion par la jeune équipe d’« A bout portant », la bien nommée. Dario Fo, effectivement, tire à bout portant sur la société italienne qui ne valait et ne vaut guère mieux que la nôtre. À ceci près qu’il le fait avec une maestria, une verve à nulle autre pareille. Homme de théâtre complet, clown, jongleur, bateleur, connaissant sur le bout des doigts toutes les gammes théâtrales d’antan et d’aujourd’hui, recyclant le tout très souvent avec sa compagne Franca Rame, dans des œuvres qui emportent tout dans un grand éclat de rire. Ses « grandes » œuvres, Mort accidentelle d’un anarchiste, Faut pas payer nous en ont déjà apporté la flagrante preuve. Étonnamment Klaxons, trompettes… et pétarades, une autre de ses grandes pièces n’avait jamais été mise en scène en France. Voilà cette lacune aujourd’hui magistralement réparée. Écrite en 1981, la pièce présentée aux Amandiers de Nanterre, qu’il faut remercier d’avoir eu l’audace (c’en est une dans le contexte actuel des institutions théâtrales en France) de programmer, revient sur les années qui s’achevèrent en Italie par l’enlèvement puis l’assassinat d’Aldo Moro perpétré par les Brigades rouges avec l’assentiment du pouvoir en place qu’un tel crime arrangeait bien : c’est explicitement dit dans le texte. Simplement Dario Fo décale le propos, invente la farce de l’enlèvement d’Agnelli, le patron très emblématique de Fiat, et qui, victime d’un accident de la route lors de son rapt, se retrouve défiguré et « réparé », avec le visage de son sauveur, un simple ouvrier de sa propre usine… Une matière en or qui nous parle encore aujourd’hui et qui permet à l’auteur de jouer sur tous les ressorts du théâtre, des origines à nos jours. Avec quiproquos en cascade, on s’en doute, jeu sur le double, etc. Dario Fo n’a pas trop de son « gai savoir » (notre prix Nobel de littérature, un prix qui a fait hurler les puristes de tous bords, est l’auteur d’un Gai savoir de l’acteur*), pour démêler l’écheveau qu’il a lui-même tissé. C’est drôle à mourir car dans le même temps, au fur et à mesure du déroulement de la pièce, l’auteur tape sur tout ce qui lui passe entre les mains pour nourrir son intrigue : politiciens, patrons dictateurs (Agnelli), policiers, médecins, juges… La matière est aussi riche que jouissive pour une équipe théâtrale, à charge pour elle de savoir comment traiter l’ensemble, comment passer d’un registre de jeu à l’autre, quel style de jeu adopter. Marc Prin s’est attaqué à la pièce de Dario Fo avec le plus grand sérieux mais sans complexe. Ils sont cinq à endosser tous les rôles, le seul Gilles Ostrovsky se chargeant des personnalités d’Agnelli et de l’ouvrier : une performance dans le strict sens du terme dont il se sort avec brio. Ses camarades de plateau, Gérald Cesbron, Anne Dupuis, Céline Dupuis et Milena Esturgie faisant plus que l’épauler dans ce travail tout en rigueur. Nous ne sommes pas loin d’Aristophane et de guignol tout à la fois. C’est drôle et ça frappe fort. Car l’effervescence du plateau s’appuie sur un travail on ne peut plus sérieux de l’équipe en place (la dramaturgie est signée Julien Dieudonné). Quant à Marc Prin que l’on suivra désormais avec attention il réalise à la fois, outre la mise en scène, l’adaptation de la pièce, la scénographie et les costumes : presqu’aussi fort que Dario Fo !

Jean-Pierre Han

  • Éditions de l'Arche.
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