Théâtre en liberté

Enfants du siècle (Fantasio et On ne badine pas avec l’amour) d’Alfred de Musset. Mise en scène de Benoît Lambert. Théâtre 71 de Malakoff, puis tournée à Châteauroux, Valence, Saint-Brieuc, Quimper, Saint-Valéry-en-Caux, etc. Tél. Théâtre 71 : 01 55 48 91 00.

Benoît Lambert, le metteur en scène du théâtre de la Tentative, ne pensait sûrement pas viser aussi juste en reprenant le titre des Enfants du siècle pour présenter deux pièces de jeunesse d’Alfred de Musset, Fantasio et On ne badine pas avec l’amour, si l’on veut bien considérer que l’enfance est l’âge de toutes les libertés. Car c’est bien un théâtre d’une totale liberté que nous offre l’auteur (qui aurait sans doute grincé des dents si on lui avait dit qu’un peu plus tard Victor Hugo regrouperait certaines de ses pièces sous ce titre de Théâtre en liberté) qui n’eut même pas le loisir de voir ses deux œuvres sur un plateau. Était-ce finalement si grave que cela pour lui qui, en parlant de « théâtre dans un fauteuil », pointait bien du doigt le fait qu’il se souciait peu d’éventuelles représentations de ses œuvres dramatiques ? « Enfance », « théâtre dans un fauteuil », c’est bien un hymne à la liberté du créateur qu’entonne Musset avec Fantasio et On ne badine pas avec l’amour. Et c’est bien cette liberté-là que Benoît Lambert et ses camarades de la Tentative retrouvent et nous offrent dans leur travail sur les deux pièces. Liberté absolue, déjà en accolant sans aucun complexe ces deux pièces, ensuite en leur trouvant des points de convergence matérialisés par la présence de quelques mêmes « personnages » d’une pièce à l’autre. Ainsi Fantasio grimé en bouffon du roi dans la première pièce (grimage qui est celui d’un masque de la mort, avec son affreux rictus) réapparaît en représentant du chœur dans On ne badine pas avec l’amour. Belle idée qui fait circuler la mort d’une pièce à l’autre, imprègne l’atmosphère des deux pièces d’une sourde inquiétude… Liberté absolue encore, ensuite, dans le traitement théâtral des deux œuvres, ce qui n’empêche ni la rigueur, ni la précision du travail. Et c’est du côté de la liberté que l’on trouve la réponse à la question de savoir comment un metteur en scène et son équipe peuvent ainsi passer impunément d’un travail sur un auteur contemporain comme Jean-Charles Masséra (We are la France, We are l’Europe), sans parler de quelques petites plaisanteries signées Hervé Blutsch, et avec des spectacles comme Ça ira quand même ou Du bonheur d’être rouge, autant de propositions de notre siècle, à un travail sur un classique. Les questionnements pourtant demeurent contemporains. Le siècle de Musset rejoint enfin le nôtre. Et Benoît Lambert trouve le ton, la liberté intérieure, qui lui permettent de se saisir de la langue du poète sans la violenter, mais en lui rendant toute son aura. Dans ce sens, le « détour » qui en réalité n’en est pas vraiment un, par la modernité, insuffle à son appréhension du « classique » une charge nouvelle. Il n’est qu’à voir aussi comment se comportent les comédiens sur le plateau, Emmanuel Vérité en tête dont il faudra bien enfin se persuader qu’il est un des grands acteurs de sa génération, dans une liberté totale (pardon pour cette répétition du mot de liberté, mais enfin il prend ici décidément tout son sens, j’y insiste). Théâtre à lire « dans un fauteuil » ; puisqu’il n’est apparemment plus question d’aucune contrainte scénique, Musset se permet de nous livrer des personnages qui n’en sont plus (hormis le couple Perdican-Camille dans On ne badine pas avec l’amour) simples figures ou marionnettes qui les rapprochent de ces figures que l’on trouve à foison dans les pièces contemporaines. En vieux roi de jeu de cartes, Pierre Ascaride est ainsi étonnant : il projette son texte, dans un même souffle d’une tonalité qui se voudrait presque neutre, vers le public. Tout y est, et la joyeuse équipe (ils sont neuf, dans un vrai travail de troupe, à gérer l’ensemble dans des doubles rôles : Stéphan Castang, Etienne Grebot, Morgane Hainaux, Cécile Gérard, Marion Lubat, Guillaume Hincky et Florent Gauthier en plus d’Emmanuel Vérité et de Pierre Ascaride) mène l’affaire et décline les gammes de Musset qui n’hésita pas à aller revisiter différents registres avec une alacrité qui n’exclut en rien l’intelligence dramaturgique, bien au contraire. Il semble que tout soit enfin permis, et même les clins d’yeux et autres références (musicales notamment) au cinéma. Il y a là dans ce spectacle comme le rappel de ce qui est à la base de l’activité théâtrale : le plaisir, voire la jouissance. Enfin !

Jean-Pierre Han

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