Deux expériences majeures

Spectacles présentés dans le cadre du festival d’Automne. Rêve d’automne de Jon Fosse. Mise en scène Patrice Chéreau. Théâtre de la Ville à Paris. Jusqu’au 25 janvier 2011. Tél. : 01 42 74 22 77. Brume de Dieu de Tarjei Vesaas. Mise en scène Claude Régy. La Ménagerie de verre. Jusqu’au 29 janvier 2011. Tél. : 01 43 38 33 44.

Les brumes du nord, via le festival d’Automne, se sont abattues sur nos terres soi-disant bien tempérées. Bref, de Norvège, deux auteurs, Jon Fosse et Tarjei Vesaas font les beaux jours de notre petit monde théâtral et relèguent momentanément aux oubliettes l’incontournable Ibsen dont pas moins de cinq versions de Maison de poupée furent présentées à Paris la saison dernière. Personne ne se plaindra de la venue de Fosse et de Vesaas d’autant que les deux intercesseurs français de ces écrivains norvégiens ont pour nom Patrice Chéreau et Claude Régy, soit deux des très grandes figures théâtrales de notre temps. Le premier nous offre Rêve d’automne du dramaturge Jon Fosse, le second un extrait des Oiseaux intitulé Brume de Dieu, du romancier Tarjei Vesaas. La distinction entre les deux spectacles se retrouvant peut-être en partie dans la différence entre ce qui ressortit d’une écriture destinée à la scène et ce qui est de l’ordre d’une écriture littéraire. On me rétorquera que cette distinction est bien superficielle d’autant que Claude Régy ne s’est pas fait faute de mettre en scène par le passé des pièces de Jon Fosse (Quelqu’un va venir, Variations sur la mort), et que, par ailleurs, il s’y entend comme personne pour s’approprier et faire théâtre de textes a priori éloignés de la sphère théâtrale, (ceux des poètes Wallace Stevens ou Fernando Pessoa, et aussi les Psaumes, sans oublier le Melancholia de Jon Fosse qui œuvre aussi dans le roman et la poésie…). En tout cas, Jon Fosse et son aîné Tarjei Vesaas, mort en 1970, semblent évoluer dans les mêmes contrées, entre-deux entre le réel et l’imaginaire, no man’s land entre la terre des vivants et l’empyrée des morts ; voilà qui donne une étrange et fascinante coloration à leurs œuvres. C’est, pour le dire comme le très prometteur auteur et metteur en scène, Lazare, considérer « le théâtre comme passage secret entre les morts et les vivants ». Prenez ainsi Rêve d’automne censé se passer dans un cimetière où un homme (Pascal Greggory) et une femme (Valéria Bruni-Tedeschi) qui se sont éperdument aimés autrefois se retrouvent, par hasard, disent-ils, et se mettent à jouer devant nous le jeu de la vie et de la mort, de la reconnaissance, de la recherche des limites de la passion. Patrice Chéreau et son décorateur Richard Peduzzi déplacent le lieu et le transposent dans un immense musée (la pièce a été créée au Musée du Louvre) La métaphore est forte puisque le musée est le lieu même où gisent les œuvres d’un passé révolu. Dans cet espace gigantesque, presque trop vaste pour la nature humaine, Chéreau fait évoluer ses personnages dans une subtile chorégraphie qu’une bande-son (conception sonore d’Éric Neveux) annonce ou accompagne. C’est sinon en musicien, du moins en mélomane, en artiste ayant fait le détour par l’opéra que Chéreau agence le tout. Et son expérience de cinéaste ajoute encore à l’impression de glissement, avec ses fondus-enchaînés, ses champs-contrechamps. Ce n’est assurément plus le même homme de théâtre qui fait son retour sur les plateaux de théâtre (sa dernière grande mise en scène, Phèdre de Racine, date de 2003). Sur la scène du théâtre de la Ville, espaces et temps se mêlent comme les vivants et les morts. Les fantômes qui hantent les grandes œuvres théâtrales sont ici convoqués, d’abord par l’auteur, ensuite par le metteur en scène et ses interprètes. Terme qu’il faut prendre au pied de la lettre car c’est bien une partition qu’ils sont censés exécuter sous la houlette du chef d’orchestre, plus chef que jamais ; en matière de direction d’acteurs, Patrice Chéreau fait preuve si besoin était, d’un incontestable talent. Ils sont tous là, de Pascal Greggory donc à Bulle Ogier (stupéfiante dans le registre d’une mère de famille insupportable), en passant par Bernard Verlay ou Michelle Marquais dans une distribution réellement hors pair. Tous sont là pour interpréter une partition pour ainsi dire blanche ou presqu’atonale, celle de l’écriture de Jon Fosse, étonnamment efficace dans ses répétitions mêmes. Il n’est pas vrai, comme il a été dit ici et là, que c’est le seul Chéreau qui donne au spectacle toute sa valeur : l’écriture de Jon Fosse y est incontestablement pour beaucoup aussi qui donne justement aux interprètes une réelle liberté !…

De Fosse à Vesaas On comprend aisément que Claude Régy se soit, à maintes reprises, confronté à l’écriture de Jon Fosse . Avec son travail sur un chapitre des Oiseaux de Tarjei Vesaas il se retrouve en terre de connaissance, l’écriture de Vesaas, dans cet épisode en tout cas, étant encore plus radicale. Écriture blanche, atonale, paroles arrachées à la bouche d’un « innocent », un certain Mattis, qui ira chercher jusqu’aux tréfonds de sa conscience et de son corps mis soudainement en danger (il risque la noyade) quelques bribes de vie. Murmures, borborygmes, cris, pour trouer le silence de la conscience : c’est le jeune comédien Laurent Cazanave, sorti de l’école du TNB (théâtre national de Bretagne) qui prête son corps et sa voix à l’expérience (c’en est une incontestablement) dans une tension qui ne faiblit à aucun moment. Claude Régy n’a pas cherché à adapter le roman de Vesaas : il en a, à très juste titre, prélevé un échantillon complet, conservant ainsi l’intégrité de la matière romanesque de l’auteur. L’expérience donc sinon divine (Brume de Dieu nous rappelle le titre), du moins métaphysique, se déroule dans la scénographie de Sallahdyn Khatir à qui les variations non pas d’éclairage, mais de densités lumineuses (dues à Rémi Godfroy), confèrent d’étranges configurations, alors qu’elle n’est constituée que d’une immense boîte vide… Il y a là comme une mise en abyme infernale. Celle de notre humaine condition.

Jean-Pierre Han

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