Racisme ordinaire

Sale Août de Serge Valletti. MC 93-Bobigny jusqu’au 23 janvier, puis tournée à Miramas, Châteauvallon, Chatenay-Malabry, Tremblay-en-France, Combs-la-Ville, Lillebonne, Evreux. Tél. : 01 41 60 72 72.

Serge Valletti est sans aucun doute un de nos auteurs les plus talentueux de notre univers théâtral contemporain. De la même génération que nos chers disparus, Bernard-Marie Koltès, Jean-Luc Lagarce ou Didier-Georges Gabily, il est systématiquement oublié dans tous les bilans sur les écritures théâtrales d’aujourd’hui. Allez savoir pourquoi ? Peut-être parce qu’il a une manière bien à lui de ne pas trop de se prendre au sérieux, entendez par là qu’il parsème ses textes d’une bonne dose d’humour même dans les moments les plus dramatiques… Ce qui, comme chacun sait, n’est pas très bien porté dans notre univers rongé par le cartésianisme. En voici l’irréfutable preuve avec sa dernière pièce, Sale août, baptisée, avec une vraie pudeur, comédie triste, mais comédie quand même. Alors qu’il n’est rien moins question que d’un des plus terribles « pogroms » de notre histoire, épisode bien évidemment enfoui, caché, oublié, et qu’un historien, Gérard Noiriel, sous l’égide de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, a fort opportunément ressorti et publié. Aigues-Mortes, une petite ville de Camargue. Août 1893. Des émeutes éclatent entre des ouvriers italiens et des ouvriers français travaillant dans les salins. Il aura suffit d’un simple incident pour que le feu qui couvait entre les deux communautés s’embrase en un véritable et violent incendie. La ville entière est assiégée, et malgré les tardives et timides interventions de la gendarmerie et de l’armée, les ouvriers italiens sont sauvagement massacrés. Il faut déplorer 9 morts, une cinquantaine de blessés et un bon nombre de disparus que l’on ne retrouvera jamais plus, tous italiens… La sauvagerie de ce massacre n’a d’égale que le paroxysme des violences anti-italiennes : racisme ordinaire des années 1880-1890. L’affaire ne s’arrête pas là, car cinq mois après les émeutes, en décembre, au moment du procès de 16 français dont la culpabilité a été clairement établie, le jury populaire de la Cour d’assises d’Angoulême prononce un acquittement général… Faut-il rappeler que l’Affaire Dreyfus éclatera un an plus tard, en 1894 ?… C’est donc à Serge Valletti, marseillais d’origine italienne, qu’a été assignée la délicate tâche de réaliser une pièce sur ces événements. Sans doute la question de savoir comment le théâtre pouvait s’emparer et rendre compte d’un tel massacre sans tomber dans la caricature, le manichéisme outrancier, le pathos et autres pièges de ce genre, lui aura-t-elle effleuré l’esprit. Sa réponse sur le papier lui aura permis d’éviter tous ces écueils. Pas question de « montrer » quoi que ce soit de ces émeutes ; habile homme Valletti décide d’évoquer, de nous faire vivre ces événements tragiques, au second degré. Au lointain (bande-son capitale de Jean-Philippe François), et à travers le récit et les réactions des personnages qu’il prend en charge : une famille bourgeoise dont le chef de famille qui a refusé d’ouvrir les grilles de sa propriété aux italiens pourchassés est le seul symboliquement condamné du procès. Et là Valletti est à son aise qui campe la famille en question et leurs amis. Et là, effectivement, malgré les événements en arrière-plan sonore, malgré les récits des uns et des autres et leurs réactions, nous sommes dans le domaine de la comédie, même triste. Et l’on sourira, et l’on rira malgré le tragique de la situation, comme dans une comédie de Tchekhov. Tchekhov que Patrick Pineau, le metteur en scène connaît bien, pour avoir monté notamment les Trois sœurs, tout comme il a déjà travaillé sur un texte de Serge Valletti, Monsieur Armand dit Garrincha. Autant dire qu’entouré de ses comédiens habituels, Gilles Arbona, Hervé Briaux, Sylvie Orcier qui signe également une scénographie intelligente, et de leurs camarades, tous parfaits, il est parfaitement à l’aise, et nous livre un spectacle d’une belle et nécessaire efficacité.

Jean-Pierre Han

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