Le vieil homme et la mort

Adagio Mitterrand, les secret et la mort d'Olivier Py. Mise en scène de l'auteur. Théâtre national de l'Odéon. Jusqu'au 10 avril, à 20 heures. Tél. : 01 44 85 40 40.

Le titre et le sous-titre du dernier spectacle d'Olivier Py ne sauraient être plus explicites : Adagio Mitterrand, le secret et la mort. Soit un mouvement musical lent – et le spectacle effectivement est construit comme une œuvre musicale, avec ses différents motifs –, à partir et autour de la personnalité de François Mitterrand, personnage évoqué dans sa dimension théâtrale, un Mitterrand saisi la dernière année de sa vie, en 1995 (il décèdera en janvier 1996), dans son face à face secret avec la mort qui le ronge depuis longtemps et dont il a eu connaissance dès la première année de son élection en 1981. Ce n'est donc pas tant l'homme dans sa dimension politique (même si celle-ci est liée à son intime), pas plus qu'une évocation d'un pan de notre histoire dont il est vraiment question dans ce spectacle (s'il en était ainsi, le spectacle serait décevant), que de l'appréhension de la mort par un homme exceptionnel. À partir de cette donnée, et à partir de cette donnée seulement, l'Adagio d'Olivier Py se développe, accompagné par le Quatuor Leonis présent sur scène, de façon passionnante. Dans une scénographie, comme toujours avec Py, signée Pierre-André Weitz qui assume également la conception des costumes et du maquillage, d'une justesse inouïe, grandes et somptueuses marches couvrant toute la largeur de la scène et menant à un gigantesque mur de livres qui laissera lentement la place à un décor ouvrant sur une nature décharnée avant de disparaître à la fin pour laisser la place à un escalier se terminant à l'infini, crypte ou tombeau égyptien dont il est question dans la bouche même du personnage principal. Oui, le décor renvoie à tout cela à la fois. Mitterrand ne quittera pas une seule seconde cet espace que l'ombre recouvre déjà. Les autres personnages, Badinter, Lang, Séguela, Védrine, Kouchner, et même Anne Lauvergeon, Marguerite Duras ou Danielle Mitterrand… bien d'autres encore, n'étant que des marionnettes (et traitées quasiment comme telles), simples faire valoir de l'homme aux portes des ténèbres. Alors, espaces et temps mêlés, reviennent de séquence en séquence les épisodes (les plus marquants) d'une vie sur le point de disparaître. Olivier Py – masse énorme de documents à disposition : Mitterrand a suscité une « littérature » plus qu'abondante – a tressé une pièce mêlant documents véridiques, paroles, discours… du grand homme avec ce qui est de l'ordre de la fiction pure, et ce qui est de l'ordre de ses propres préoccupations. On ne s'étonnera guère de le voir ainsi aborder avec gourmandise les questions de la spiritualité, de l'âme, de l'infini… Paroles de Mitterrand à l'appui : « Comment mourir ? Au moment de la plus grande solitude, le corps rompu au bord de l'infini, un autre temps s'établit, hors de mesures communes »… ou encore « Jamais peut-être le rapport à la mort n'a été si pauvre qu'en ces temps de sécheresse spirituelle où les hommes pressés d'exister paraissent éluder le mystère. Ils ignorent qu'ils tarissent ainsi le goût de vivre d'une source essentielle »… C'est à cet aune qu'il faut voir ce spectacle porté de bout en bout par ce grand acteur qu'est Philippe Girard, qui retrouve de manière saisissante, attitudes, gestes, débit et inflexions de voix, de son illustre modèle ; il lui redonne paradoxalement vie de l'intérieur tout en restant dans une dimension éminemment théâtrale.

Jean-Pierre Han

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