Triste aujourd'hui

Chiens de Navarre : une raclette, création collective dirigée et mise en scène par Jean-Paul Meurisse. Théâtre des Bouffes du Nord (Paris). Jusqu'au 27 mars à 21 heures. tél. : 01 46 07 34 50.

Le petit monde du théâtre, bien aidé en cela par la gent journalistique qui y revient périodiquement, bruit ces derniers temps de l'émergence de jeunes équipes qui, cerise sur le gâteau, affirment souvent travailler – c'est de la dernière mode – de manière collective. Voilà qui permet de mettre dans le même sac des compagnies qui n'ont pas grand-chose à voir les unes avec les autres, mais qui, peut-être, quand même, dessinent une certaine ligne idéologique qu'il serait bon d'examiner, ce que personne ou presque ne fait. L'émergence semble se suffire à elle-même, le collectif aussi, et tant pis pour ce qui est du véritable et beaucoup plus sérieux problème de la transmission et des liens de ce phénomène avec la marche de notre société, libérale avancée comme chacun sait. Ces équipes émergentes, avec les difficultés croissantes qui justement sont les leur pour émerger, bénéficient tout de même d'un phénomène particulier, celui de la rumeur. Il suffit souvent d'un rien, d'un simple avis donné à un tiers (le fameux bouche à oreille!), quelques lignes enthousiastes voire délirantes d'un journaliste, pour que le feu prenne, et que les salles où parviennent à se produire ces équipes se remplissent d'un public fervent tout acquis à leur cause.

Prenez par exemple l'équipe des Chiens de Navarre qui présente en ce moment pour cinq représentations seulement, mais au mythique Théâtre des Bouffes du Nord, un vrai label, Chiens de Navarre : une raclette, une création collective donc, mais « dirigée et mise en scène » tout à la fois (!) par Jean-Christophe Meurisse. Le spectacle a été créé en 2009 au théâtre de Gennevilliers dans le cadre du festival tjcc, est passé une fois au théâtre de Vanves, trois fois au Centre Pompidou, pas franchement de quoi drainer les foules, et pourtant… Aux Bouffes du Nord, les voilà précédés d'une réputation déjà fameuse, ils font déjà l'objet d'une courte et savantissime étude d'une universitaire, Isabelle Barberis*, alors... Enthousiasme obligatoire ? Franchement pas, pourtant cette jeune équipe née en 2005 met avec beaucoup de roublardise tous les ingrédients ad hoc pour être dans l'air du temps et voguer vers le succès. Dans le prière d'insérer inclus dans la petite bible donnée aux spectateurs à leur entrée dans la salle, les Chiens de Navarre vous mettent l'eau à la bouche : c'est l'une des caractéristiques de ces jeunes équipes que d'avoir un discours bien rôdé ! À les en croire, les Chiens de Navarre « proposent une formule réunissant tous les genres dans un happening d'émotions qui hache menu nombre de nos idées reçues. Avançant sur le fil d'un théâtre jubilatoire qui brouille les pistes entre l'improvisation pure et le respect d'un canevas pensé au millimètre, Jean-Christophe Meurisse invente quelques nouveaux monstres qui n'auraient pas à rougir d'être comparés à ceux des Dino Risi, Ettore Scola et autres maîtres du cinéma comique italien des années 70 ». Rien moins que cela ! Pour ce qui est des idées reçues, ils ne les hachent guère menu, ils sont en plein dedans. Malins ils vous rétorqueront qu'ils ne faut pas les prendre au premier degré, qu'ils les mettent en cause justement. Le résultat reste piètre. Quant au « happening d'émotions » et à la « jubilation »… Éléments de cuisine avec frigo et four micro-onde en fond de scène, une table – accessoire indispensable que l'on retrouve dans tous les spectacles émergents, allez savoir pourquoi – au centre de la scène, nous voilà partis pour une « aventure culinaire » qui sera, côté culinaire, vite expédiée. Les cinq comparses qui seront rejoints épisodiquement par quatre autres olibrius font de louables efforts pour paraître décontractés et… déjantés. D'où une série de séquences sans lien les unes avec les autres, mais où vont être « citées », toutes les formes théâtrales au goût du jour. On songera évidemment alors à Rodrigo Garcia, Sylvain Creuzevault, Romeo Castellucci et quelques autres, avec clins d'yeux à Brecht ou Copi, avec scènes trash de bagarres baignées d'hémoglobine, de violences sexuelles, d'incursion au milieu du public sexe à la main, etc. Bref toute la panoplie, pour quel propos ? On l'ignore. Aperçu du spectacle vivant d'aujourd'hui ? Peut-être, mais alors c'est du théâtre pour soi, entre soi. J'entends bien que les Chiens de Navarre « mettent en scène le déraillement du rituel bourgeois » ; le problème c'est qu'ils y sont eux-mêmes en plein et participent allègrement à ce rituel nouvelle manière. S'il y a quand même quelques idées théâtrales réjouissantes, celles-ci sont sous ou sur-exploitées et finissent par s'effilocher. Tout ce beau monde a de l'énergie et du savoir-faire, mais ce n'est justement que du savoir-faire, mis au service de quel enjeu ?…

Jean-Pierre Han

  • Isabelle Barberis : Théâtres contemporains. Mythes et idéologies. PUF, 2010.
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