Nouvelles règles du jeu

Jours souterrains d'Arne Lygre. Mise en scène de Jacques Vincey. Studio-Théâtre de Vitry jusqu'au 26 mars à 20 h 30, puis du 5 au 7 avril au théâtre des Ateliers à Lyon. Tél. : 01 46 81 75 50.

D'un trait de plume, le dramaturge norvégien Arne Lygre, révélé il y a deux ans en France par Claude Régy, encore lui, règle son compte à ce qui a fait et continue à faire florès sur nos scènes tout en les ravageant : la question du réel. Jours souterrains, l'une de ses dernières œuvres, que met en scène Jacques Vincey avec grande justesse, répond dès les premières répliques à la question : il s'agira d' « Une histoire où la réalité est loin Et pourtant. Dans cette histoire tout est réel » !… À partir de là Arne Lygre met en place son étonnante mécanique théâtrale. Étonnante parce que ne répondant à aucun critère réaliste, ne répondant surtout à rien de ce que l'on peut connaître sur nos plateaux. Soit, si l'on veut rester dans le domaine de la logique d'une histoire – qui prend sans doute comme point de départ quelques faits réels que l'on a récemment connu et qui ont fait la une de l'actualité –, celle d'un homme dénommé Propriétaire, ce qui est déjà une manière de le « dépersonnaliser », qui séquestre Femme toute acquise à sa cause depuis plus d'un an, et deux kidnappés, Fille et Garçon qui ne seront, comme Femme, relâchés que lorsqu'ils se seront reconstruit une nouvelle identité. Car le projet de l'homme est, si l'on peut dire, généreux. Rien là que de très banal, et ces Jours souterrains ne pourraient être qu'un sombre et sordide histoire d'enlèvement ; il n'en est rien. Car avec son quatuor de personnages en main, Arne Lygre, bat et rebat les cartes, de telle manière que le spectateur effectue bientôt un étrange voyage où le présent de la représentation est soudainement mis à mal. Espaces signés Matthieu Lorry-Dupuy, qui les ramasse tous en un seul, une surface quasiment vide fermée par un mur en arc de cercle, et temps bouleversés avec une chronologie perturbée, le spectateur perd tous ses repères. On joue ici comme des enfants : « on dirait qu'on est des docteurs, et qu'on ferait…, etc. ». Passé, présent, futur, conditionnel, tous les temps sont entremêlés. Par surcroît, les personnages s'expriment à la première puis à la troisième personne du singulier, passent allègrement, et sans que l'on y prenne garde, du dialogue direct au dialogue indirect, la forme narrative ne cesse de changer et d'osciller entre fiction et (fausse) réalité… ; c'est un jeu dont les règles nous échappent qui est proposé par Arne Lygre, un jeu excellemment relayé par Jacques Vincey et ses quatre comédiens, Jean-Claude Jay, Anne Sée, Frédéric Giroutru et Sabrina Kourougghli, tous très à l'aise et rigoureux dans cette mathématique théâtrale. C'est qu'avec un tel texte, Vincey est à l'aise comme un poisson dans l'eau, lui qui ne cesse de chercher à travailler avec ses comédiens un jeu déconnecté de toute psychologie – et l'on songe tout particulièrement au travail qu'il avait effectué sur Le Belvédère de Horvath – lui qui n'aime rien tant que de fouailler les combinaisons entre quelques figures, à deux ou trois, comme dans sa Mlle Julie de Strindberg, sans parler de sa Madame de Sade de Mishima. Au fil de cette partie d'échec dans laquelle on ne sera pas surpris d'apprendre que le chorégraphe Rachid Ouramdane a mis la main à la pâte, sourd une extrême violence qui n'éclate que dans quelques rares moments au milieu d'un univers apparemment aseptisé. C'est d'une efficacité théâtrale redoutable.

Jean-Pierre Han

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