Voleur de langue

Raharimanana : Les Cauchemars du gecko. Vents d'ailleurs, 112 pages, 15 euros.

Il y a deux ans, au festival d'Avignon, lorsque Thierry Bedard, infatigable découvreur de textes et d'auteurs rares, présenta Les Cauchemars du gecko de Raharimanana dont il venait, l'année précédente de donner 47, qui évoquait les massacres perpétrés par les français à Madagascar en 1947, ce fut un cœur quasi unanime. Trop c'était trop, De véritables cris d'orfraie. Dénoncer tout à la fois le colonialisme, le capitalisme, nos démocraties, notre civilisation en un mot, etc. soit… (et encore !), mais le faire en des termes vengeurs, sans aucune nuance, refusant de respecter certaines convenances ou bienséances, voilà qui était intolérable. C'est cet intolérable que justement Raharimanana s'évertue à dénoncer dans son texte… La boucle est bouclée. Deux ans plus tard Raharimanana persiste et signe en reprenant ses Cauchemars ; il a simplement affûté leur écriture et nous restitue ainsi la série de textes qui les composent. Textes de théâtre ? Certainement pas, mais bien textes d'une poésie crue investissant tous les genres, se permettant toutes les audaces stylistiques, langage en perpétuelle inventivité. C'est proprement hallucinant, dune beauté hallucinante. Cris insupportables, ça va de soi, pour les « adultes blancs civilisés » que nous sommes. Il faut bien que l'on se rende à cette évidence : Les Cauchemars du gecko'' sont l'histoire d'une dépossession. Celle d'un écrivain de haute volée qui vole la langue de ceux qui prétendaient l'asservir, pour la faire sienne. Avec une force inouïe. L'objet publié par les éditions de Vents d'ailleurs est, lui aussi, de toute beauté. Une vraie réussite éditoriale dont on ne peut que se féliciter.

Jean-Pierre Han

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