Une histoire de notre temps

Rhinocéros d'Eugène Ionesco. Mise en scène d'Emmanuel Demarcy-Mota. Théâtre de la Ville. Jusqu'au 14 mai. Tél. : 01 42 74 22 77.

De tous les arts, le théâtral est sans doute celui dont le rapport au temps est le plus étroit. On en a une parfaite démonstration avec la nouvelle mise en scène (nouvelle et non reprise, j'y insiste) du Rhinocéros d'Eugène Ionesco par Emmanuel Demarcy-Mota au Théâtre de la Ville dont il est le directeur. Il y a près de 7 ans, Emmanuel Demarcy-Mota avait monté la pièce au Centre dramatique national de Reims qu'il dirigeait alors, avant de présenter son spectacle au Théâtre de la Ville, déjà. En un peu moins de 7 ans les choses, la société, notre manière de « penser » ou de ne plus penser, ont changé. Sarkozy et sa clique se sont chargés de l'affaire faisant le lit de la poussée brune-marine. La pièce de Ionesco prend tout à coup une autre coloration, elle qui fut tout de même écrite, faut-il le rappeler, en réaction à la montée des fascismes et du nazisme dans les années 30 en Europe. Foin de la rhétorique que quelques grands ténors de la critique des années 60 en France crurent déceler dans la pièce en lui en faisant grief, lors de la création française par Jean-Louis Barrault en 1960. Nous n'en sommes plus aujourd'hui à cette nuance près, si tant est qu'elle soit réelle, urgence oblige. En sept ans, soudainement, le propos de Ionesco, son écriture même, griffent davantage. Il est vrai que le travail d'Emmanuel Demarcy-Mota et de son équipe, la même qu'à la création, y sont pour beaucoup. Eux aussi, le jeune metteur en scène en tête, ont sinon changé, du moins beaucoup mûri. C'est tout le spectacle qui, du coup, acquiert un certain poids, une nouvelle puissance. Entre les deux versions de ses mises en scène de Rhinocéros, Emmanuel Demarcy-Mota a monté, entre autres, Homme pour homme de Bertolt Brecht, puis Casimir et Caroline d'Ödon von Horvath. Ce n'est pas là tout à fait un hasard, et l'on peut aisément voir une ligne de force se dessiner pour aboutir provisoirement à ce Rhinocéros. Une ligne de force de notre Histoire de la civilisation occidentale en pleine déréliction et qui pourrait sans aucun doute également passer par L'Homme sans qualité de Robert Musil dont la parution date de la même époque. Et l'on se gardera bien d'oublier un de ses ancêtres, Kafka et sa célèbre Métamorphose, parue en 1915, puisqu'après tout Rhinocéros raconte bien aussi l'inéluctable métamorphose de notre humanité en ce fascinant et terrifiant animal. Une humanité atteinte de « rhinocérite » aigüe. Nous connaissons bien le phénomène pour le vivre presque quotidiennement. « Notre » humanité, disais-je ? Oui, excepté un ultime récalcitrant, Bérenger, le fameux Bérenger, double de l'auteur qui traverse et hante plusieurs de ses pièces, et qui aura le mot de la fin : « Contre tout le monde, je me défendrai, contre tout le monde, je me défendrai ! Je suis le dernier homme, je le resterai jusqu'au bout ! Je ne capitule pas ! » Et Demarcy-Mota prend bien soin de mettre davantage l'accent sur cet individu, sur sa singularité et sa solitude, ajoutant, en prologue à la représentation, et avec l'aide de François Regnault, des citations de l'auteur tirées du Solitaire, le titre de son unique roman qui se passe de commentaires. Près de sept ans donc, et un approfondissement, voire une vision renouvelée totalement assumée d'un texte dont il faut, à notre tour, réviser l'appréciation : lui aussi a « bougé » !… Peut-être n'est-il pas tout à fait ce « classique », synonyme d'ennui, à la rhétorique trop évidente. La rhétorique c'est bien ce que tente de balayer la mise en scène d'Emmanuel Demarcy-Mota dont la patte a su se faire encore plus ferme qu'elle ne l'est d'ordinaire. Scènes de groupe (qui font toujours aisément effet) réglées à la perfection, comédiens virevoltant autour de Serge Maggiani (Bérenger) dont la gestuelle volontairement empruntée et le chant vocal sont les derniers signes d'humanité au milieu ou face au troupeau de rhinocéros en train de se constituer. Avec Hugues Quester (son ami Jean) Maggiani forme un duo de clowns tout à fait étonnant, tout en contrastes, et l'on retrouve bien là le Ionesco des premières pièces, celui de La Cantatrice chauve ou de Jacques ou la soumission… alors que les autres personnages (excepté sans doute Daisy, l'aimée de Bérenger qu'interprète Valérie Dashwood) réduits à l'état de pantin sont saisis avec plaisir et efficacité par les autres membres de la troupe qui ont pratiquement tous changé de rôle par rapport à la version de 2004. Dans une certaine outrance de jeu, dans les ruptures de rythme, dans cette façon de manier un humour tragique, tous semblent d'ores et déjà prêts à affronter les personnages de Victor ou les enfants au pouvoir de Vitrac qu'Emmanuel Demarcy-Mota entend mettre en scène la saison prochaine. « Y aurait-il eu Ionesco s'il n'y avait pas eu Vitrac qui ne tint guère l'affiche ?» se demandait Aragon en 1958 (dans les Lettres françaises). Comme quoi Demarcy-Mota a bel et bien de la suite dans les idées…

Jean-Pierre Han

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