Strindberg au scalpel

Mademoiselle Julie ; Créanciers de Strindberg. Mises en scène de Christian Schiaretti. Théâtre national de la Colline. Jusqu'au 11 juin en alternance. Tél. : 01 44 62 52 52.

photo_2___E_Carecchio.jpg Moderne, naturaliste ou tragi-comique, peu importe, nous sommes bien avec Mademoiselle Julie et Créanciers que Christian Schiaretti a, à très juste titre, et selon le vœu de l'auteur lui-même, réuni en un diptyque, dans le registre du tragique le plus pur. Cette donnée nous est proposée d'emblée avec le dispositif scénographique signé, comme toujours avec le directeur du T.N.P., Renaud de Fontainieu. C'est d'ailleurs, à quelques objets et accessoires près, le même espace d'une pièce à l'autre. Espace strictement délimité, aire de jeu « dessinée » sur le plateau avec en fond de scène un autre espace, chambre ou no man's land caché par un rideau à certains moments transparent, et sur le côté un long couloir (de la mort ?) menant vers l'extérieur, un extérieur qui ressemble à s'y méprendre à un purgatoire ou un autre enfer, bien que la fête de la Saint-Jean soit censée s'y passer, et que la vie « normale » s'y déroule simplement. L'entrée et la sortie des personnages par la porte s'ouvrant comme un couperet s'accomplit selon une sorte de rituel solennel que renforce encore la lumière inventée par Julia Grand.
La vie, la vraie, celle où l'on se déchire et se tue, se passe sur le devant de la scène. Car c'est de cela dont il est question aussi bien dans Mademoiselle Julie que dans Créanciers : de la mise à mort (ou d'un « meurtre psychique » comme dit l'auteur) d'un des protagonistes. Ils sont trois dans chaque pièce : trio infernal, celui que reprendra Sartre dans son Huis clos, un chiffre parfait, une « formule » parfaite pour ce genre de cérémonie. Entretemps, Strindberg, l'auteur, aura organisé avec la précision d'un entomologiste les mille et une combinaisons d'une guerre des sexes sans merci et d'une cruauté inouïe. La mise en scène de Christian Schiaretti qui n'en est pas à son coup d'essai avec Strindberg – il a déjà monté Père avec Nada Strancar il y a cinq ans – suit à la virgule près cette écriture au scalpel excellemment rendue par Terje Sinding, le traducteur ; elle en découpe les contours, la met à plat et la retourne comme un gant. On l'a ainsi rarement aussi bien entendue, et pour ainsi dire vue, d'autant que les comédiens la portent et jouent à merveille la partition. Wladimir Yordanoff, personnage pivot dans les deux pièces, tout simplement admirable dans les deux registres, celui du valet de Mademoiselle Julie, et celui de l'ex-mari venu réclamer son dû auprès de son ancienne femme dans Créanciers. Clara Simpson, Clémentine Verdier et Christophe Maltot font plus que l'accompagner, ils jouent au même diapason et le poussent à se surpasser.

Photographie : © E. Carecchio

Jean-Pierre Han

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