Une "Fin de partie" restituée à sa vérité

Fin de partie de Samuel Beckett. Mise en scène d'Alain Françon. Théâtre de la Madeleine, à 21 heures. Jusqu'au 17 juillet. Tél. : 01 42 65 07 09.

Le rideau se lève (nous sommes dans un théâtre privé à l'italienne), et l'on sent d'instinct que la partie est gagnée. L'instantané saisissant – une image fixe – qu'Alain Françon nous livre, nous le dit. Décor, trois murs nus d'une simple chambre aux teintes grisâtres, réalisé par Jacques Gabel, et lumières de Joël Hourbeigt, complices de toujours du metteur en scène, au milieu desquels sont plantés les deux personnages principaux, Hamm et Clov, l'un recouvert d'un vieux drap, assis dans un fauteuil à roulette, l'autre, courbé, figé dans l'attente de commencer, voilà Fin de partie de Samuel Beckett restitué à sa vérité. Une vérité décrite avec une minutie extrême par son auteur, qui va jusqu'à préciser tout au long de son texte, les différents temps de respiration des dialogues entre les personnages. La mécanique théâtrale mise en place par Beckett ne souffre aucun écart, aucune entorse, sauf à se dérégler totalement comme on aura pu le constater avec la mise en scène de Kristian Lupa présentée ces jours-ci, aux Amandiers de Nanterre, dans une distribution espagnole. Le maître polonais allant même jusqu'à faire interpréter le rôle de Clov par une femme, entre autres incongruités. Ce n'est qu'au prix d'une fidélité absolue aux indications de l'auteur que la pièce peut fonctionner. Alors pourra commencer ce qui est peut-être de l'ordre d'une non-action, d'une anti-dramaturgie, ce ressassement à deux, avec interventions mesurées de deux autres comparses – les parents de Hamm – enfoncés dans des poubelles, cette « chose » bouclée sur elle-même. Voyage immobile dont la première réplique est on ne peut plus explicite : Clov :« Fini, c'est fini, ça va peut-être finir (Un temps). Les grains s'ajoutent aux grains, un à un, et un jour, soudain, c'est un tas, un petit tas, l'impossible tas »… C'est à partir de cette fin, ou (petite concession) de ce « qui va peut-être finir » que le jeu (théâtral), celui de la vie, pourra commencer. Avec une série de grains, comme autant de mots, jetés à la volée pour constituer un improbable « tas ». La deuxième réplique émise par Hamm, infirme et aveugle, est tout aussi explicite : « A – (bâillements) – à moi. (Un temps). De jouer »… On joue beaucoup dans Fin de partie ; on ne fait même que ça. De manière clownesque comme dans En attendant Godot ou pas, peu importe. Jusqu'à plus soif. Hamm : « Vous n'avez pas fini ? Vous n'allez donc jamais finir ? (Soudain furieux) Ça ne va donc jamais finir ? » Ça finira tout de même, enfin : « Vieille fin de partie perdue. Finir de perdre », et plus loin : « Instants nuls, toujours nuls, mais qui font le compte, que le compte y est, et l'histoire close ». Cette fin de partie serrée, bien plus que dans Godot, est tout simplement éblouissante et drôle, d'une drôlerie ébouriffante qui vous reste néanmoins en travers de la gorge. Elle est surtout, sous la direction de Françon, exécutée à la perfection par deux acteurs, deux monstres de la scène que l'on connaît depuis longtemps, mais qui, ici, dans une partition à deux, atteignent un point d'orgue rarement atteint. Serge Merlin, dans le rôle de Hamm, interprète sa partition avec virtuosité, passant d'un registre à l'autre, entre fureur et résignation, dans une gestuelle découpant l'espace plongé dans la pénombre, et Jean-Quentin Châtelain, Clov, crâne rasé, silhouette massive, courbé, vibrionne à petits pas autour du fauteuil à roulettes de Hamm, à la voix que le texte de Beckett châtre de tout chant qui ne demanderait qu'à s'élever. On n'aura garde d'oublier de citer l'excellente prestation des parents de Hamm, Michel Robin dans le rôle de Nagg et Isabelle Sadoyan dans celui de Nell, eux aussi d'une grande justesse. C'est bien là la marque de fabrique d'Alain Françon qui, une fois de plus fait montre de son talent de directeur d'acteurs et d'une grande finesse de lecture. Lui aussi, et en cela il était fait pour rencontrer Beckett (rappelons qu'il a travaillé avec Michel Didym sur Le Dépeupleur), ne cesse de fouailler les textes, creusant encore et toujours au plus profond de chaque mot pour en tirer la « substantifique moelle »...

Jean-Pierre Han

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