Avignon "in" : Théâtre d'aujourd'hui

Mademoiselle Julie d'August Strindberg. Mise en scène de Frédéric Fisbach. Gymnase Aubanel. Jusqu'au 26 juillet, 18 heures, à 22 heures les 15, 16,18,19. Tél. : 04 90 14 14 14.

Frédéric Fisbach, le metteur en scène, un habitué du Festival d'Avignon dont il fut, en 2007, l'artiste associé, a délibérément situé, en toute légitimité, sa Mademoiselle Julie de Strindberg dans le monde contemporain. Il débarrasse ainsi la pièce de l'auteur suédois écrite en 1888, de toutes les scories naturalistes de l'époque. C'est du moins ce que l'on peut penser. Le problème, c'est qu'avec ces scories, c'est aussi tout le côté intimiste de cette œuvre célébrissime qu'il évacue avec ses soubassements psychologiques complexes. Et à vouloir faire dans le contemporain avec l'aide (en est-ce vraiment une ?) de son scénographe Laurent P. Berger dont on reconnaît aisément le style, ce sont plutôt les travers chic et choc de notre société ultra libérale qu'il met au jour. Le contemporain d'aujourd'hui, en France, c'est celui imprimé par le sarkozysme triomphant qui nous propose un monde sans aspérité (débarrassé de la racaille), où toute pensée a été évacuée, où toute relation avec autrui est à l'avance savamment condamnée. À ce compte c'est bien ce monde-là que nous voyons sur le plateau, un monde encagé derrière des vitres, où tout est propre voire immaculé. Même les voix y sont filtrées. Amateurs et professionnels peuvent s'agiter en cadence jusqu'au déhanchement, rien n'y fera : tout restera désespérément propre. Quant à l'intimité… Mise au jour, elle aussi est aseptisée. Le combat entre Jean, le domestique, et Mademoiselle Julie, n'aura pas lieu. La faute n'en incombe pas aux comédiens qui font pourtant le maximum pour nous faire croire le contraire, chacun dans son registre, désespérément séparé des autres. Ils sont seuls. Sans accroche avec personne, et certainement pas avec les amateurs appelés en renfort pour évoquer la fête de la Saint-Jean. Dommage car il y a bien trois personnages, selon Strindberg, et que tout se joue dans leurs relations. Trois, c'est-à-dire le chiffre exact pour que l'enfer (voir le Huis clos de Sartre) puisse s'installer. Ici, il n'y a que trois partitions, mais pas de musique d'ensemble. Dommage car l'excellent comédien qu'est Nicolas Bouchaud est par intermittence convaincant, à telle enseigne que l'on se prend à penser que le spectacle pourrait s'appeler Monsieur Jean et non plus Mademoiselle Julie ; Juliette Binoche, elle, tellement attendue, est un brin perdue dans la mise à plat de la pièce, et se voit contrainte de jouer la convention, quant à Bénédicte Cerutti bien esseulée dans la pièce comme sur la scène , elle assure. C'est à la disparition de Mademoiselle Julie que l'on assiste. Notre temps le veut peut-être.

Jean-Pierre Han

PS. : Un homme affublé de grandes oreilles de lapin traverse la scène : est-ce un écho à Angelica Liddell ?

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