Avignon "in" : Un dépeçage méthodique

Au moins j'aurai laissé un beau cadavre d'après Hamlet. Mise en scène de Vincent Macaigne. Théâtre des Carmes. Jusqu'au 19 juillet à 19 h 30. Tél. 04 90 14 14 14.

C'est une phénomène propre à tout festival, et à celui d'Avignon en particulier, que de radicaliser les opinions des uns et des autres, jusqu'à l'exacerbation, au point de créer des débuts de polémiques, souvent pour des événements qui ne méritent certainement pas tant d'attention. Au moins j'aurai laissé un beau cadavre d'après Hamlet de Shakespeare, mis en scène par Vincent Macaigne fait partie de ces spectacles dont on attend avec gourmandise qu'il provoque des réactions contrastées. D'autant que ledit Vincent Macaigne arrive avec la réputation de créateur iconoclaste, et, bien sûr, cela va de pair, plein d'avenir. Ses précédentes productions, Idiot et Requiem 2, puis 3, ayant suscité admiration béate, et rejet viscéral… la marque d'un incontestable talent d'artiste d'aujourd'hui, pense-t-on. Or, il faut bien l'avouer, Au moins j'aurai laissé un beau cadavre, donné au Cloître des Carmes, là même où, l'année dernière, certains se pâmèrent à la découverte d'Angelica Liddell, soudainement redescendue, cette année, de son piédestal, Au moins… ne mérite ni un excès d'enthousiasme, encore que certains spectateurs tentent de se persuader qu'ils ont assisté à un événement théâtral de première grandeur, ni un rejet définitif. C'est un spectacle en parfaite adéquation avec l'air du temps, avec l'air du Festival d'Avignon qui en est la vitrine. Mais de grande révélation esthétique, il n'est certainement pas question. Et, pour le dire en un mot, on trouve de tout dans ce spectacle qui ressemble à s'y méprendre à une auberge espagnole. On y trouve du bon et du moins bon, du superflu et de l'indispensable, de la pure gratuité et du nécessaire, de la provocation à deux sous et des intuitions fulgurantes qui font mouche. Bien évidemment, mais c'est cela aussi Avignon, ce sont le superflu et la provocation à deux sous qui fonctionnent le mieux auprès du public, ravi de se retrouver dans un état d'abêtissement avancé. A preuve cette entrée en matière parfaitement gratuite où un comédien-bateleur invite les spectateurs à monter sur scène, incite les autres à se mettre debout et à lever les bras tout en répétant les phrases qu'il lui indique. On se dit que cette méthode théâtre de rue éculée ou public de télé-réalité, pourrait aboutir à la reprise en chœur de slogans politiques nauséeux sans que cela ne gêne personne... Ailleurs, la volonté tellement appuyée de faire dans le kitsch (genre Jérôme Savary autrefois) peut prêter à sourire, puis agacer (qu'est-ce que cette sono perpétuellement mise à fond ? Qu'est-ce que ces hurlements, éructations sans le moindre répit des comédiens ? Qu'est-ce que ce jeu – ou ce refus de jeu – monocorde ?…). Tout y passe, et même le fameux théâtre dans le théâtre, la fameuse mise en abyme, version grand-guignol… Vincent Macaigne et ses camarades qui connaissent leurs gammes, les récitent donc à leur manière, dans un sur-jeu volontairement hystérique. Avec un certaine joyeuseté, sinon une certaine drôlerie (le spectacle est plus drôle que réellement trash…). Au détriment d'Hamlet, revu et corrigé par Vincent Macaigne ? Pas vraiment justement – en dehors de ce qui a été écrit par lui et qui est plutôt faiblard, ou à partir d'improvisations avec les comédiens – et il y a dans ce spectacles quelques fulgurances, quelques intuitions très justes par rapport au personnage d'Hamlet, « ce putain de dépressif », une manière de retourner la pièce et l'histoire comme un gant et de nous en montrer les coutures. Comme l'annonce un panonceau lumineux placé au-dessus de la scène « il n'y aura pas de miracle ici ». Il n'y en a effectivement pas. Et ce ne sont pas les bêlements des deux chèvres qui apparaissent sur scène vers la fin du spectacle, bêlements d'une rare justesse (!) qui viennent ponctuer les paroles des personnages sur scène qui nous inciteront à dire le contraire. Pas sûr que Vincent Macaigne aura laissé un beau cadavre, ce qui est sûr c'est qu'il l'aura bien dépecé. C'est déjà ça…

Jean-Pierre Han

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