Avignon "off" : La beauté d'une parole nécessaire

Le Contraire de l'amour de Mouloud Feraoun. Mise en scène de Dominque Lurcel. Présence Pasteur. Jusqu'au 30 juillet, à 10 h 30. Tél. : 04 32 74 18 54.

Au moment où se préparent les célébrations du cinquantième anniversaire de l'indépendance de l'Algérie, Dominique Lurcel, le metteur en scène, et Samuel Churin, le comédien accompagné au violoncelle par Marc Lauras, nous dévoilent la très haute figure d'un homme, kabyle, instituteur dans un petit village de son pays, écrivain ami de Germaine Tillion, Albert Camus, Emmanuel Roblès…, Mouloud Ferraoun, assassiné par l'OAS le 15 mars 1962, quatre jours avant la signature des accords d'Évian. Les textes choisis par Dominique Lurcel dont on connaît l'opiniâtreté à mettre au jour des œuvres littéraires de grand envergure, mais pas toujours reconnues par le public, sont tirés du Journal que tint Mouloud Feraoun, à l'instigation d'Emmanuel Roblès, jusqu'à la veille de sa mort. Soit de 1955 à 1962. Par-delà les événements décrits au jour le jour par Feraoun, homme d'une droiture et d'une honnêteté qui ne correspondaient bien sûr pas aux temps qu'il vivait, ce qu'il faut souligner, c'est la qualité littéraire de ce journal. Les textes consignés ont pourtant été écrits parfois à la hâte, ce ne sont souvent, surtout dans les derniers instants, que des notes. Mais lorsque le temps et la tragédie de son époque lui en laissent le mince loisir, il faut reconnaître la qualité de l'écrivain, auteur de romans publiés dans une maison d'édition française, Le Seuil. Car Mouloud Feraoun était français, aussi. Ce qu'il raconte dans son Journal avec parfois une ironique distance vis-à-vis du comportement des forces françaises est d'autant plus terrifiant. Ce n'est pas un ennemi de la France qui parle et consigne faits et gestes de la vie quotidienne, c'est un ennemi de toutes les barbaries. C'est tout simplement admirable et… effrayant. Sur le plateau réduit à sa plus simple expression, une table, un fauteuil, un coin pour le musicien, Samuel Churin expose avec une extrême subtilité tous les détails des épisodes d'une vie devenue impossible. C'est « tenu » de bout en bout, à l'image de l'écriture même de Mouloud Feraoun, dont les éditions du Seuil rééditent fort opportunément le Journal dans sa collection de poche, près de cinquante ans après sa parution. Il était temps.

Jean-Pierre Han

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