Un brûlot nécessaire

À tout rompre. Controverse de Radovan Ivsic. Editions Gallimard, 170 pages, 22,90 euros.

Le titre du dernier ouvrage du poète croate installé en France dès les années cinquante, Radovan Ivsic, est bien celui de quelqu'un sachant ce que valent les mots : À tout rompre – controverse joue donc dès l'abord cartes sur table. Cette rupture doublée d'une controverse tombe on ne peut mieux au moment même où nous évoquons le Festival d'Avignon (voir la rubrique Chroniques). Dans son ouverture reprenant un texte écrit pour le programme censé accompagner la création de la pièce en 1985, Annie Le Brun note ainsi que « quelque chose est en train de se jouer sur la scène contemporaine dont tout travaille à nous faire les spectateurs hébétés et ravis. Et il semblerait qu'on y soit presque parvenu depuis que cette période d'activisme théâtral tend à se confondre avec une frénésie de consommation qui s'accommode de plus en plus du n'importe quoi culturel »… Il est bien question, dans cette controverse écrite alors que son auteur avait plus de soixante ans, de l'éternelle crise du théâtre dont se repaît le petit monde du théâtre et qui n'est en fait, à ses yeux, qu'une « crise du corps ». Voilà qui commençait bien. Et comme, pour continuer et pour reprendre les propos d'Olivier Neveux dans son excellente préface, chez Ivsic « théâtre et poésie sont indissociables lorsqu'ils proviennent d'une révolte de tout l'être à la mesure de notre capacité d'émerveillement », on comprendra que le texte que propose le poète installé en France dès les années cinquante, nous mène vers certaines brûlantes frontières. On comprendra aussi qu'il fasse appel à rien moins qu'Artaud, Craig, Appia, Meyerhold, Copeau, Marinetti, Jarry, Daniil Harms, introduits par trois sorcières échappées de Macbeth, tous hommes de théâtre qui ne firent pas du théâtre au sens où on l'entend d'ordinaire, mais jouèrent véritablement leur vie sur les plateaux. Ce sont leurs paroles de feu qu'Ivsic reproduit dans un montage savant ; elles sont aujourd'hui plus que jamais, pertinentes et nécessaires.

Jean-Pierre Han

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