Le théâtre au milieu de nulle part

+ ou – 0 de Christoph Marthaler. Théâtre de la Ville (Festival d'automne). Jusqu'au 24 septembre à 20 h 30. Tél. : 01 42 74 22 77.

C'est le propre de quelques rares spectacles que de vous imprégner et de travailler en vous au point, parfois, sinon de vous faire changer radicalement d'avis sur leur réception, du moins d'infléchir votre sentiment sur eux. J'avais ainsi certaines réticences sur le dernier spectacle de Christoph Marthaler, + ou – 0, au sortir de la représentation, trouvant notamment que la gestion de sa durée et donc de son rythme n'étaient pas totalement maîtrisés ; ces réticences ont très vite disparues. Je dirais même que c'est peut-être cette gestion du temps de la représentation qui en fait sa qualité première. Car c'est bien de cela dont il s'agit : d'un étirement d'un temps hors temps si je puis dire. Celui vécu par une équipe d'hommes et de femmes quelque part au Groenland, là où justement entre « + ou – zéro » degré le monde peut basculer d'un côté ou d'un autre, entre chaleur et gel. Au Groenland, en tout cas, on serait très nettement du côté du moins zéro (moins 20 ?). Voici donc ce groupe d'hommes et de femmes de différentes nationalités rassemblés dans un gymnase (comme toujours avec Marthaler, la scénographie est signée par Anna Viebrock qui s'y connaît en matière de constructions intérieures – des boîtes – comme on avait pu le voir lors d'une exposition qui lui était consacrée lors du festival d'Avignon en 2010). C'est une sorte d'îlot improbable au milieu d'un autre lieu improbable, au bout du bout du monde, le Groenland, grande étendue de glace, quelque part, nulle part. L'anecdote veut que Marthaler soit allé là-bas, à plusieurs reprises, avec ses comédiens accompagnés de deux actrices groenlandaises, à Nuuk la capitale, s'imprégner de l'air du lieu, de son temps… et qu'ils ont été profondément marqués par cette expérience. Anecdote ? Pas si sûr que cela si l'on veut bien considérer que ces « expéditions » ont nourri le spectacle, ça va de soi, et que l'on y retrouve quelque chose de l'ordre de l'étonnement proche de l'émerveillement. Mais il n'empêche, ce ne sont là que points d'impulsion permettant à Marthaler de revenir, une fois de plus, sur les thématiques que l'on retrouve dans tous ses spectacles et particulièrement une vision de l'humaine condition toujours saisie au sein d'un groupe fonctionnant au sein d'une entreprise, et que, par petites touches découpées au scalpel, il s'évertue à disséquer. Toujours avec un regard distancié, un humour, une tendresse et une grâce formidables que les chants choraux rendent encore plus saisissants. Des chants qui interviennent comme des ritournelles et pour ainsi dire de manière subreptice, qui enflent, remplissent l'espace, et le temps s'étire… puis le silence revient. Il y a quelque chose de l'ordre de la répétition sans fin dans les spectacles de Marthaler qui joue toujours du silence, du dedans (le gymnase) et du dehors (l'étendue du pays). Et l'on parle, de séquence en séquence, une multitude de langues, l'allemand, le français, l'anglais, le groenlandais… et l'on se met à jouer d'étranges jeux, comme celui superbe avec des téléphones portables considérés comme palets de hockey sur glace…, le tout entrecoupé par des ordres sortis d'un haut-parleur posé à terre (belle idée que celle de cette voix venue d'ailleurs) ou par une sonnerie destinée à l'équipage. Quel équipage ? Là est la question.

Jean-Pierre Han

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