De la radio au théâtre

Instants critiques, un spectacle de François Morel. Au Théâtre 71 de Malakoff jusqu'au 23 octobre, puis tournée à Montpellier, Feignies, Cognac, Arcachon, Divonne-les-Bains, etc. jusqu'au 27 mars 2012 à Tarbes. (24 villes). Tél. Malakoff : 01 55 48 91 00.

Comment parler de cinéma au théâtre ? C'est l'intéressante et paradoxale équation que François Morel s'est mis en tête de résoudre avec ses camarades de plateau, Olivier Broche, Olivier Saladin et Lucrèce Sassela dans ces Instants critiques. Pour être plus précis, Morel qui n'est pas né de la dernière pluie théâtrale, ne traite pas de la question frontalement : il est allé dénicher une matière très particulière en s'emparant des commentaires de deux critiques, Georges Charensol et Jean-Louis Bory, très appréciés à l'époque – dans les années soixante-dix – pour leurs joutes verbales, leurs analyses parfois brillantissimes, parfois délirantes, et le numéro de duettiste très au point qu'ils formaient au cœur de l'émission radiophonique du « Masque et la Plume ». En contrepoint à leurs très jouissives confrontations verbales c'est tout un pan de la grande actualité cinématographique de l'époque qui est évoquée, avec les films de Godard, Truffaut, Rohmer, Pasolini, Bergman, avec cruelles incursions (critiques) dans la petite avec les films d'un Gérard Oury ou d'un Just Jaeckin par exemple. Mais grande ou petite actualité, et par-delà la drôlerie du duel entre les deux critiques, ce qui transparaît et ce qui les réunit, c'est un véritable amour du 7e art qui les tient tout deux au cœur et au corps. C'est cet amour qu'avec subtilité et intelligence François Morel et ses comédiens nous font toucher du doigt et transposent dans l'univers théâtral ; c'est leur propre amour de la chose théâtrale qui est ainsi énoncée, mise au jour et en pratique. Ils évitent tous les pièges d'une adaptation plate, suscitent le théâtre là où précisément on l'attendait peut-être le moins. Les deux comédiens, Olivier Saladin et Olivier Broche ont adopté la silhouette, et pour ainsi dire le physique de leurs modèles, Georges Charensol et Jean-Louis Bory, mais on décolle très vite d'une simple reconstitution à l'identique avec l'apparition du troisième personnage, Lucrèce Sassela, tour à tour musicienne, chanteuse, simple présence mais complice toujours, qui apporte à l'ensemble un véritable souffle de fraîcheur et de fantaisie. Et les deux critiques dans la salle de projection transformée en bunker et que la fumée envahit de temps à autres, de continuer à pérorer et à s'évader par l'esprit et le souvenir des images visionnées deux, trois, quatre, cinq fois… pour l'amour de l'art… Des comédiens interprétant le rôle de critiques qui, eux-mêmes, avaient un net penchant pour un certain cabotinage, voilà un étonnant retour des choses. Drôle qui plus est, et réalisé avec justesse et tendresse.

Jean-Pierre Han

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