Graine de fasciste à l'œuvre

Sul concetto di volto nel figlio di Dio de Romeo Castellucci. Jusqu'au 6 novembre au Cent Quatre (104) à Paris.

Que les spectateurs venus voir au Théâtre de la Ville la dernière création de l'italien Romeo Castellucci, Sul concetto di volto nel figlio di Dio (Sur le concept du visage du fils de Dieu) aient eu à subir l'agression des intégristes de l'organisation Civitas n'étonnera sans doute personne étant donné le climat délétère dans lequel nous vivons depuis quelque temps, résultat notoire du « travail » de l'équipe gouvernementale du moment aux ordres de son président bien-aimé. On sera encore moins étonné lorsque l'on se sera quelque peu renseigné sur les activités de cette fameuse Civitas, repère de néofascistes de tous poils aux méfaits déjà fort anciens. Pour l'heure, et pour faire bonne figure, Civitas qui avait officiellement demandé, par voie de justice, l'interdiction des représentations – demande rejetée par le Tribunal de Grande Instance – explique gravement que ses actions n'ont d'autre but que « la reconquête politique et sociale visant à rechristianiser la France ». Reste à savoir selon quelles méthodes. Celles-ci excluant, ça va de soi, tout début de dialogue, ce que pourtant les responsables du Théâtre de la Ville qu'il faut saluer ici, tentèrent à juste titre d'entamer sur le plateau envahi le jour de la première du spectacle. C'est bien connu : on n'est jamais aussi obtus que dans l'ignorance : la majeure partie des trublions fascisants n'a pas vu le spectacle de Castellucci présenté cet été, sans incident, au festival d'Avignon (et aurait donc été dans l'incapacité de nous expliquer en quoi le spectacle pouvait heurter sa conscience ou ce qui en tient lieu). Ne parlons pas des autres pays où le spectacle a été joué, en Italie, en Allemagne, en Belgique, en Norvège, en Grande-Bretagne, en Espagne, en Russie, aux Pays-Bas, en Grèce, en Suisse et en Pologne, sans aucun problème. Bref ce n'est pas avec Civitas qui parle de manifestation spontanée (!), une spontanéité préparée de longue date (ce n'était que par hasard que quelques manifestants aux gros bras avaient des grenades lacrymogènes dans leurs poches et nous en ont fait, en bonne charité chrétienne, humer le parfum) qu'il faut espérer la moindre intelligible (d'intelligence) accroche. Et lorsque Castellucci dans un grand geste œcuménique explique dans le communiqué qu'il a cru devoir faire paraître après les incidents qu'il leur pardonne « parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font », on reste pour le moins sceptique, pour ne pas dire plus. Parce que justement, si, « ils » savent ce qu'ils font ! Expliquer par ailleurs que son spectacle est « spirituel et christique », c'est se placer sur le terrain nauséabond de ces individus. Et si, d'aventure, Sur le concept du visage du fils de Dieu n'était ni spirituel ni christique, cela ne changerait rien à l'affaire, et nous nous ferions, de toutes façons, un devoir de défendre le spectacle. Ne pas se mettre sur le même terrain que ces gens-là, ne pas répondre à la provocation comme l'ont fait les responsables du Théâtre de la Ville (il leur aurait été facile d'expulser manu militari ces faux angelots bramant quelques chants religieux) reste la meilleure des attitudes à adopter. Civitas nous promet d'autres actions du même type avec le futur spectacle de Rodrigo Garcia, Golgotha picnic, qui doit se donner au Théâtre du Rond-Point en décembre prochain : liste non close je suppose.

En réalité, ces spectacles, ceux de Romeo Castellucci ou de Rodrigo Garcia, ne sont que des prétextes à manifestations : la « chose immonde », pour reprendre l'expression de Brecht, veut désormais se montrer en plein jour. Elle pense sans doute que le « climat » de notre société actuelle, je le répète, l'y autorise (voir l' « honorable » inscription du FN et de sa dame patronnesse dans notre univers quotidien). Pour ce qui est du spectacle théâtral (j'insiste sur ce qualificatif), Sur le concept du visage du fils de Dieu, je suis loin de partager l'enthousiasme d'une grande partie de mes confrères critiques, et les explications de texte de Castellucci soi-même, ne changent rien à mon sentiment. Je comprends bien – il faudrait être aveugle pour passer à côté – le propos du metteur en scène italien, mais sa résolution scénique ne me convainc guère. Soit, très simplement, en toile de fond, le visage du fils de Dieu d'après le Salvator Mundi du célèbre peintre du Quattrocento, Antonello da Messina. Sous ce regard, sur le plateau donc, un intérieur bourgeois stylisé et réduit au strict minimum, le tout d'une blancheur éclatante. Là, durant les cinquante minutes que dure le spectacle, un vieil homme incontinent souille le sol, le canapé, ses mains et son propre visage, le lit sur lequel il finira en tremblotant par déverser des litres d'excréments (le tout de manière on ne peut plus réaliste). Son fils, pourtant sur le point de partir à son travail, prend soin de lui, le rassure, le déshabille, le lave, lui met des couches, le rhabille, nettoie les saletés, réprime un mouvement d'impatience, se reprend, mais épuisé et découragé ira se plaquer contre l'immense figure du Christ… laquelle finit par se brouiller (un voile noir translucide vient le recouvrir), se fissurer et se déchirer… Apparaît cette citation : « You are (not) my shepherd (Tu n'es pas mon berger) ». Noir. C'est tout, avec juste quelques bribes de dialogue émises mezzo voce, et qui, en substance, sont de cet ordre (extrait pris au hasard) : «  Le Fils : Ça va Papa ? – … Le Fils : Comment vas-tu ce matin ? Tu as bien dormi ? Qu'est-ce que tu regardes ? Qu'est-ce qu'il y a à la télé ? – Le Père :… les… les… animaux – Le Fils : Oh ! Un documentaire, c'est bien. C'est quoi ? Des pingouins ? Voilà, j'ai préparé tes ”bonbons” », etc. C'est d'une violence insoutenable, paraît-il. J'entends bien le rapport du Christ et des pauvres créatures humaines que nous sommes, j'entends bien aussi que « nous sommes tous, nous les spectateurs, l'objet de Son regard », que l'amour et la compassion du fils pour le père sont choses extraordinaires, mais encore ? « Cette histoire-là, cette condition nous appartient. C'est nous qui sommes sur le plateau »… Pas si sûr que cela. Tout cela glisse, comme le voile sur le visage du Christ, sur le mécréant que je suis, et que l'on ne me fasse pas le coup de l' « ineffable », je n'y crois pas plus, de cette manière-là qui est d'un sérieux de plomb. Mais encore une fois, c'est là un avis tout personnel, qui n'obère en rien le fait de défendre bec et ongle la liberté de parole et de pensée de Castellucci. Que cela soit dit.

Jean-Pierre Han

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