Rire et/ou mourir

Tout le monde veut vivre de Hanokh Levin. Mise en scène d'Amélie Porteu de la Morandi et Vincent Menjou-Cortès. Théâtre de Belleville, jusqu'au 12 février. Tél. : 01 48 06 72 34.

Saison après saison, on n’a pas fini de découvrir – et d’apprécier – Hanokh Levin. Depuis quelques années, cet auteur Israélien (malheureusement prématurément décédé en 1999) se retrouve régulièrement à l’affiche des théâtres français. Son œuvre dense et cynique a séduit nombre de grands metteurs en scène, tels Warlikowski ou Braunschweig, propageant de scène en scène son verbe corrosif et ses fables douloureusement ironiques. Le Théâtre de Belleville participe à cet engouement général en proposant une « comédie grinçante », intitulée Tout le monde veut vivre. La salle, qui a rouvert ses portes en octobre 2011, s’offre une belle (re)naissance, qui se manifeste ici par le choix de la jeune compagnie Aquilon. Fondée en 2009 par Amélie Porteu de la Morandière (metteuse en scène du spectacle) et Vincent Menjou-Cortès (co-metteur en scène et interprète du rôle principal), celle-ci place sa création sous l’angle d’un théâtre sobre et efficace, au service de la pièce de Levin, et qui refuse de se perdre dans des ornements superflus. On appréciera ainsi des moyens modestes et bien exploités, dans une scénographie qui se limite au strict nécessaire : une table, deux chaises et un sofa permettent de figurer les différents espaces, tandis qu’en fond de scène, un drap noir semi-opaque s’éclaire d’une lumière brumeuse pour représenter les scènes d’extérieur. Toute tentation décorative est bannie. Pourtant, la pièce de Levin n’incite pas nécessairement à la retenue, mais plutôt à la recherche d’un équilibre entre deux pôles difficilement conciliables : le quotidien prosaïque et l’emphase de l’extraordinaire. Un soir banal, L’Ange de la Mort vient annoncer à un détestable châtelain hédoniste (le Comte Pozna) que sa dernière heure a sonné. Mais suite à une erreur administrative, le condamné peut négocier son salut, à condition de trouver un volontaire pour mourir à sa place. Durant trois jours, il cherche un remplaçant, se heurtant systématiquement à des refus violents, à des déferlements de haine ou à de brusques aveux de terreur et d’impuissance. Il supplie, trépigne et menace, avant d’établir ce constat : « Tout le monde veut vivre ! ». Et c’est aussi ce que l’on aurait envie de rappeler à la Compagnie Aquilon. La jeunesse de la troupe semble apporter davantage de timidité que de vitalité. Comme si, par peur du mauvais goût ou du « trop », les acteurs pouvaient porter brillamment la lourde dimension existentielle du texte, mais pas son outrance comique et triviale. Le spectacle manque de rythme, les scènes les plus douloureuses ne ressortent pas avec toute la puissance que l’on attendrait, puisque tout devient grave et sentencieux : sans contraste. Parfois il y aura un mot plus haut que l’autre, mais crier n’est pas dynamiser. Les metteurs en scène semblent pourtant avoir saisi ce que Levin appelle une « comédie grinçante » : régulièrement, on voit émerger l’esquisse d’un parti pris comique (suggéré entre les lignes du texte), mais il n’est jamais assumé, jamais poussé jusqu’au bout, on l’étouffe immédiatement sous trop de sérieux. Ce spectacle ressemble à une jeune pousse très prometteuse mais qui n’oserait pas vraiment fleurir. Notre vulnérabilité absolue face à une mort terrifiante et quotidienne s’y affirme avec une efficacité glaçante, la troupe a fait mouche, sa création est tout de même réussie ; il ne reste plus qu’à prendre confiance et à oser faire jaillir le rire – fût-ce un rire douloureux – pour que cette mise en scène acquiert toute la puissance qu’elle porte en germe.

Chloé Vollmer-Lo

admin