L'Apocalypse selon Castorf

La Dame aux camélias à partir du roman d'Alexandre Dumas fils. Mise en scène de Frank Castorf. Théâtre national de l'Odéon-Théâtre de l'Europe. Jusqu'au 15 février. Tél. : 01 44 85 40 40.

file_800_dame_Fonteray6.jpg Nul doute que si l'actuel directeur de la Volksbühne de Berlin, Frank Castorf, avait voulu mal se faire voir des bons français que nous sommes, il ne s'y serait pas pris autrement. Car enfin, se saisir de la très romantique Dame aux camélias d'Alexandre Dumas fils, dont l'opéra (la Traviata de Verdi) puis le cinéma agissant comme des loupes ont encore grossi les traits fleurant bon la mélodramatique bluette, lui faire rendre l'âme, ou plus exactement la faire exploser de l'intérieur en montrant tous ses travers idéologiques, s'en aller ensuite fouiller du côté du désenchantement de notre célèbre Révolution de 1789 que le monde nous envie, via la pièce de Heiner Müller, la Mission, et ressortir quelques citations de L'Histoire de l'œil de Georges Bataille pour assaisonner le tout en allant fouiner du côté de « la littérature et le mal », de l'érotisme, voilà qui relève de la provocation pure, et d'un manque de respect évident de notre patrimoine national. Et pourtant c'est bien ce que vient de faire, avec tout le « mauvais » goût possible pleinement assumé, Castorf dans notre très national théâtre de l'Odéon. Seuls les esprits retors dont je m'honore de faire partie y auront trouvé plaisir et jouissance. Tout en admirant l'extraordinaire savoir-faire théâtral du metteur en scène allemand qui travaillait pour la première fois avec des acteurs français. Mais toujours avec la même cohérence de propos, son œuvre entière s'acharnant à mettre au jour le chaos d'un monde en pleine déréliction. Le romantisme mélodramatique de la Dame aux camélias revu et corrigé par Castorf n'est pas ici un en soi, il est mis en regard et en confrontation avec La Mission de Heiner Müller évoquant la Révolution et ses idéaux trahis. Sans doute est-ce le heurt entre ces deux œuvres qui produit le chaos de la scène. Mais Castorf ne se contente pas de cette vision, il mène sa réflexion plus loin encore, ajoute un troisième volet à sa description quasi apocalyptique, celui de l'érotisme, avec les citations de Georges Bataille. Et voilà constituée la trilogie d'un imaginaire bien français. Tout cela, au bout du compte, pour rendre compte de notre monde d'aujourd'hui rongé par l'idéologie de nos sociétés libérales avancées en pleine décomposition. Que le rideau s'ouvre sur l'image choc d'un décor de favela avec un vrai poulailler et de non moins vraies poules juchés en hauteur, près d'un toit en pente et dans lequel Marguerite Gautier, une « poule » en argot, agonise en se tordant de douleur, entre cris et râles, accompagnée par deux de ses camarades de « travail » ne devrait donc étonner personne. Plus bas l'auteur en personne s'agite, prépare une tambouille peu ragoûtante pour le pauvre Armand… Voilà pour le côté pile ; côté face que l'on découvre lorsque le plateau se met à tourner apparaît le décor aseptisé d'un salon design avec lumières flashy, nous revoilà dans notre terrifiant univers d'aujourd'hui… Castorf use et abuse, non sans un certain humour, des signes et des clins d'yeux (remake de la célèbre scène de meurtre de Psychose d'Hitchcock par-ci, alors qu'Armand et Marguerite regardent un extrait de Que Viva Mexico d'Eisenstein par-là, que des images télévisées de la chute de Ceaucescu nous sont proposées et que sur un immense panneau publicitaire Berlusconi et Khadafi se donnent l'accolade avec le slogan « Niagra forza for ever », avant qu'Hitler n'apparaisse aux côtés de Franco…). Il ne fait pas dans la dentelle ; ce n'est d'ailleurs pas ce qu'on lui demande. Lui-même (dans la deuxième partie du spectacle presqu'entièrement consacré à La Mission de Heiner Müller) prenant un malin plaisir comme à l'accoutumée de filmer en direct ses comédiens, grossissant ainsi leurs moindres expressions déjà portées en leur point d'incandescence avec brio et efficacité. Il faudrait d'ailleurs tous les citer, Jeanne Balibar en tête (elle n'interprète pas le rôle de Marguerite Gautier, mais parmi les quelques autres, celui de Dubuisson, le révolutionnaire qui choisit de trahir ses idéaux), avec Anabel Lopez, Ruth Rosenfeld et Claire Sermonne face à Jean-Damien Barbin, Vladislav Galard et Sir Henry. Ils ne sont en rien inférieurs, loin de là, à leurs homologues allemands que l'on admire tant à chacune de leurs apparitions en tournée en France ; il y a donc bien une question de direction d'acteurs, de confiance aussi dans le propos du metteur en scène…

Jean-Pierre Han
Photo : © Alain Fonteray

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