Omar Porras sacre le printemps

L'Eveil du printemps de Frank Wedekind. Mise en scène d'Omar Porras. Théâtre 71 de Malakoff. Jusqu'au 28 janvier, puis en tournée en France, en Suisse et au Japon. Tél. 01 55 48 91 00

L’Eveil du printemps : sous ce titre charmant se cache l’une des œuvres les plus subversives de son temps. Ecrite en 1891 par Frank Wedekind, la pièce traite sans détours de l’érotisme adolescent, à travers la découverte des premières pulsions et leurs accomplissements clandestins. Elle dépeint, également, les ravages engendrés par des parents qui voilent la sexualité d’une aura de mystère et de honte, précipitant vers la catastrophe une jeunesse déboussolée et livrée à elle-même. On ne peut qu’essayer d’imaginer le scandale produit par un tel tableau dans l’Allemagne du dix-neuvième siècle, pétrie de tabous et de non-dits. C’est pourquoi, au cœur d’une société sur-sexualisée comme la nôtre, on pourrait croire que le propos corrosif de la pièce a de quoi s’émousser, qu’il a en quelque sorte atteint sa date d’expiration. Il n’en est rien, comme le démontre Omar Porras dans son éblouissante création. La plus grande intelligence du metteur en scène est ici d’abolir le contexte historique pour insister davantage sur le gouffre éternel entre deux générations, problème atemporel et sans cesse réactualisé. Le potentiel scandaleux de l’œuvre de Wedekind rejaillit par la mise en accusation de parents en fuite perpétuelle, dépassés par des enfants qu’ils refusent de voir grandir et auxquels ils n’ont pas le courage de parler. Un parti pris brillant, auquel la scénographie d’Amélie Kiritzé-Topor vient offrir un magnifique lieu d’expérimentation ; à l’avant-scène, les adolescents pataugent joyeusement dans un épais tapis de terre, pieds nus, comme s’ils y puisaient les engrais nécessaires pour mieux s’épanouir. Ils sont entourés de ruines grises et sordides, mais ne semblent pas en faire grand cas : elles deviennent un terrain de jeu à conquérir, tandis que leurs trouées laissent parfois apparaître les tristes silhouettes d’adultes qui n’osent pas vraiment s’approcher. À l’arrière-plan, ceux-là tournent le dos aux questions pressantes, ils se réfugient sous les grands arbres morts, dans un univers aux couleurs torves, aux accents secs et moribonds. Au sein de cet espace clivé, Omar Porras assigne à ses acteurs deux identités fondamentalement différentes. On entend résonner la vitalité délicieuse des uns, tandis que la rigueur sclérosée des autres entre systématiquement en collision avec elle. Le choc surgit sous nos yeux, l’incommunicabilité devient parfaitement audible, d’autant plus que les comédiens sont époustouflants. Il leur suffit d’un changement de perruque et de costumes pour se faner d’un seul coup, pour recevoir le poids des années d’aigreur sur leurs épaules, ou au contraire pour s’élancer gaiement dans un éclat de rire tonitruant. Omar Porras a mis en scène de nombreux opéras, et on retrouve là une maestria toute musicale : l’acteur est un instrument au service de sa partition, disponible et entièrement dévoué à faire naître l’émotion juste ; les personnages célèbrent leurs émois en chœur, allegro, pour une seconde plus tard s’isoler dans des chants solitaires, livrant à mots lents la douloureuse perte des repères. Tout est soigneusement orchestré, rythmé, pensé : le spectacle porte en lui une véritable essence de vie, une quintessence de l’inconstance adolescente, fragile et éclatante à la fois. Et lorsque le tragique survient, inévitable, Omar Porras se déleste de cette danse pétillante, rendant au texte toute sa poésie et toute sa gravité. Devant le spectacle de la sensualité défigurée, par des choix pudiques et éminemment esthétiques, il fait jaillir une souffrance inouïe. On n’aurait pu rêver meilleur hommage à Wedekind : le travail de Porras touche juste, parce qu’il ne se contente pas d’une appréciation historico-intellectuelle de l’outrage symbolisé par l’œuvre ; au contraire, au-delà du temps, il donne à voir la beauté brute de l’éveil et il accuse, droit dans les yeux, ceux qui ne savent que la museler... et la détruire.

Chloé Vollmer-Lo

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