Plaisir du théâtre

'' La Trilogie de la villégiature'' de Carlo Goldoni. Texte français de Myriam Tanant. Mise en scène d'Alain Françon. Comédie-Française, Théâtre Éphémère, en alternance jusqu'au 12 mars à 19 heures. Tél. : 08 25 10 16 80.

C'est une chose simple que le théâtre. C'est la réflexion que l'on se fait lorsque l'on a la chance d'assister à une représentation qui présente un caractère d'évidence. Tel est le cas de La Trilogie de la villégiature de l'italien Carlo Goldoni que met en scène Alain Françon à la Comédie Française, dans la salle Éphémère construite pour remplacer la salle Richelieu en travaux. Ce théâtre Ephémère est une pure merveille dans laquelle le bois remplace l'or et le pourpre de la salle voisine, il permet une visibilité absolue de toutes les places sur le plateau construit quasiment aux dimensions de celle qu'il remplace. Heureuse la ville qui bénéficiera de cette maison (contre monnaie sonnante et trébuchante, ça va de soi), lorsque celle de pierre sera en état de marche...

Un caractère d'évidence : les trois textes qui composent la trilogie, la Manie de la villégiature, les Aventures puis le Retour forment bien un tout même s'ils développent chacun leur propre logique dramaturgique et peuvent se jouer seuls. C'est Giorgio Strehler dont la mise en scène au théâtre de l'Odéon en 1978 fait toujours date qui eut l'idée de réunir les trois pièces en une même soirée. Alain Françon, de son côté, a eu raison de vouloir les traiter comment trois mouvements musicaux, allegro, andante et adagio dans l'excellente partition-traduction due à Myriam Tanant. L'évidence, c'est bien le mouvement et l'écriture des pièces. D'une parfaite maîtrise et âpreté pour nous montrer des bourgeois voulant jouer les aristocrates, et donc partir en villégiature même s'ils n'en ont plus les moyens. Le tableau est d'une cruauté sans faille, du vivace affolement du début au désenchantement final, de la clarté à l'obscurité ; des couleurs bariolées des costumes au noir de la dernière pièce… Vide terrifiant d'existences reposant sur des conventions sociales dénuées de sens. On songe au mot d'Oscar Wilde expliquant que la plupart des gens ne savent pas vivre, qu'ils ne font qu'exister… surtout dans un monde en train de sombrer. Le trait de Goldoni est ferme et la description des domestiques sachant profiter de la vie, par contraste, ne fait qu'ajouter à la vacuité de ces bourgeois en mal de paraître. Évidence encore que le véritable travail d'équipe des comédiens du Français enfin utilisés au mieux de leurs capacités. Le mérite en revient en premier lieu au metteur en scène, directeur d'acteurs, Alain Françon qui ne les lâche pas d'un souffle, d'un mot, d'une virgule. Tous sont parfaits, toujours sur le fil du rasoir (un rien pourrait les faire basculer dans la caricature ; à ce jeu c'est Anne Kessler qui serait d'ailleurs le plus en danger). Mais c'est merveille de voir le travail accompli par Georgia Scalliet, une véritable révélation, Hervé Pierre, Laurent Stocker, Eric Ruf – il faudrait tous les citer de Bruno Raffaelli à Danièle Lebrun – les scènes de groupe notamment étant réglées dans une parfaite et fort jouissive cohérence. Le tout se déroule dans une scénographie apparemment simple, en tout cas astucieuse de Jacques Gabel, un fidèle collaborateur d'Alain Françon qui est venu avec sa propre équipe (Joël Hourbeigt aux lumières, Daniel Deshays au son…). En un mot, une véritable réussite qui fait honneur au Français que l'on n'avait pas vu à pareille fête depuis longtemps.

Jean-Pierre Han

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