Évidence poétique

Des ruines… de Jean-Luc Raharimanana. Mise en scène de Thierry Bedard. Maison de la Poésie à Paris. Jusqu'au 12 février à 20 heures. Tél.: 01 44 54 53 00.

Il fallait bien en venir là un jour : à Des ruines… qui n'est que le constat d'un monde en pleine déréliction, mais toujours plein de bruit et de fureur. Pour le dire, pour le hurler, il ne peut y avoir que la voix d'un authentique poète : Jean-Luc Raharimanana en l'occurrence. Lui le malgache qui s'est jadis penché (c'était à l'origine un essai) sur 47 relatant l'un des plus grands massacres coloniaux français perpétré à Madagascar et que Thierry Bedard avait déjà mis en scène. Lui le poète du continent noir porteur de la mémoire de son pays et de l'Afrique tout entière, crachant sa rage et sa douleur dans une langue française qu'il a su dompter et faire vibrer selon sa propre rythmique. Avec en arrière-fond une discrète auto-ironie propre à masquer la douleur. Une langue inouïe pour dire "des ruines" en effet. Puisque c'est tout ce qui semble rester de notre monde. Et pourtant à partir de ces ruines, rebâtir, recomposer, repartir. « Ruines et splendeurs » comme dit Raharimanana qui écrit « pour un futur », « pour un monde d'espérance », soit « la possibilité d'être ou de ne pas être »… « Je suis encore debout » finit-il par dire, par écrire. Et c'est d'une telle claire densité que c'en devient inouï. Beauté d'un texte qui en effraiera plus d'un, certaines choses n'étant toujours pas trop bonnes à dire, et l'on se souvient de l'accueil réservé aux Cauchemars du Gecko de la même équipe Raharimanana-Bedard donné au festival d'Avignon en 2009, car trop c'était trop et quand même il s'agissait de rester entre gens civilisés ! Pareille inconvenante mésaventure arrivera-t-elle au spectacle Des ruines proposé par le même Thierry Bedard qui, décidément, semble creuser inlassablement le même sillon et chercher la formule théâtrale propre à réaliser la quadrature du cercle ? Sans doute pas parce qu'il est allé cette fois-ci au plus simple, ou plus exactement au plus direct. Plus aucune fioriture : panneau de fond de scène neutre, lumières apparemment basiques, et surtout interprétation extraordinaire de rigueur et de grâce tout à la fois de Phil Darwin Nianga, retenant, savourant cette langue et nous la restituant dans sa subtile profondeur. On ne pourra donc pas accuser Thierry Bedard d'avoir surchargé le texte, au comédien d'en faire trop ; nous sommes face à la langue de Raharimanana que seule une bande-son exceptionnelle (la création sonore est signée Jean-Pascal Lamand) soutient avec discrétion et efficacité alors qu'à certains moments d'étonnants chants de guérison malgaches se font entendre. Pas d'échappatoire possible donc, et c'est tant mieux. C'est bien au spectateur à se déterminer.

Jean-Pierre Han

Le texte Des ruines… a été publié dans la revue Frictions, n° 17, hiver 2010-2011 (14 euros), puis aux Editions Carnets-Livres, 2012 (20 euros).

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