Meyerhold : vivre, mourir, survivre

 Richard III n’aura pas lieu ou Scènes de la vie de Meyerhold de Matei Visniec, mise en scène de David Szultman au Théâtre 13 (Jardin) de Paris, jusqu'au 12 février. Tél : 01 45 88 62 22.

  Si Vsevolod Meyerhold est aujourd’hui moins connu du grand public qu’un Bertolt Brecht, il n’en aura pas moins révolutionné l’art de la mise en scène. Exécuté en 1940 par le régime de Staline, il n’aura eu de cesse de consigner ses théories dans des écrits tout à fait brillants, repensant tous les aspects scéniques d’un théâtre trop sclérosé à son goût. On connaît, notamment, ses scénographies constructivistes et ses explorations autour de la biomécanique : véritable chorégraphie du vivant dont, de nos jours encore, on peut sentir l’indiscutable influence. Figure jumelle de l’artiste politique, le dramaturge Matéi Visniec a fui la Roumanie en 1987 pour s’installer en France. Il y rédige des romans, recueils de poésie et pièces de théâtre, où l’on voit généralement poindre, sous couvert d’un style bouffon, l’ombre menaçante de la dictature. On comprend, dès lors, ce qui a pu le pousser à rédiger Richard III n’aura pas lieu ou Scènes de la vie de Meyerhold, récit fantasmé de la descente aux enfers du metteur en scène. Une pièce encore jeune mais néanmoins puissante, dont David Sztulman s’empare avec une virtuosité et une finesse jouissives. La grande idée de Sztulman est ici de féconder sa création de clins d’œil à l’héritage Meyerholdien et à la fameuse « âme russe ». Le spectacle se rythme par des syncopes comiques suivies de brusques moments de terreur, dans une esthétique toute en dents de scie, de la fête trop alcoolisée au dernier repas du condamné ; les personnages secondaires ressemblent à des figures de style, caractérisés par une pantomime outrée aux relents d’inquiétante étrangeté ; l’ensemble est très chorégraphique, tout en contraste et en pulsions ardentes… Et surtout, Sztulman et Visniec plongent le public dans l’esprit même de Meyerhold : ils font surgir sur scène d’étranges fantômes de papier, dissimulent des comédiens au milieu des spectateurs, brouillent les frontières des différentes fictions qui cohabitent. L’art envahit la vie, la vie est une scène, la scène conduit Meyerhold à la mort ; la boucle est bouclée et la mise en scène suit parfaitement les contours de la fable qu’elle porte. David Szultman signe là une création de qualité, aux nuances parfaitement maîtrisées, qui concilie comédie éclatante et tragédie authentique. Un très bel hommage à Meyerhold : à l’artiste, à son œuvre, mais aussi plus largement à tous les visionnaires qui osent s’affirmer jusque dans la mort. Richard III n’aura pas lieu est la preuve vibrante qu’au-delà de la disparition, un héritage survit et continue à s’épanouir.

Chloé Vollmer-Lo

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