Le souffle de l'esprit

Du fond des gorges de Pierre Meunier, fabrication collective avec Pierre-Yves Chapalain et François Chattot. Théâtre de la Bastille jusqu'au 30 mars à 21 heures. Tél. : 01 43 57 42 14.001.43.57.42.141.43.57.42.14

Si « le monde a été créé autant de fois qu'un artiste original est survenu » comme le disait Proust, alors, nul doute, Pierre Meunier a bel et bien créé le monde ! Artiste au sens plein du terme donc, il aime à travailler la matière. Que ce soit dans Le Chant du ressort, titre explicite à prendre au pied de la lettre, dans Le Tas où le spectacle durant il amassait des pierres dans une véritable ode au minéral, ou encore dans Au milieu du désordre où, prenant un apparent recul, il dissertait sur les pierres, travaillant déjà ce qui constitue l'essence même de son dernier spectacle Du fond des gorges, la matière verbale, le langage. De manière frontale, en se colletant aux mots, aux paroles, en les disséquant, en leur faisant, au sens propre du terme, rendre gorge. De manière moins directe ensuite, pour ne pas dire plus subtile, car enfin c'est tout le spectacle, dans se représentation même, qui est travaillé par la matière verbale. Je veux dire par là que même si Pierre Meunier et ses complices ne proféraient pas le moindre mot sur scène, il apparaîtrait de manière évidente que ce qu'ils nous donneraient à voir repose sur une matière textuelle forte, un peu comme dans les spectacles les moins loquaces de François Tanguy et du Théâtre du Radeau, une équipe que Pierre Meunier, justement, n'a pas manqué de fréquenter… Ils sont donc trois olibrius, comme les Marx Brothers auxquels on songe irrésistiblement, François Chattot que l'on se souvient avoir été en prise avec la logorrhée d'un Thomas Bernhard et l'avoir pour ainsi dire domptée, Pierre-Yves Chapalain, lui-même auteur, et fidèle compagnon de route de Joël Pommerat, et Pierre Meunier en personne, silhouette plus fragile, mais néanmoins débordante d'énergie, trois clowns bien typés à se renvoyer la balle (les mots) dans de superbes parties de ping-pong verbales découpées en plusieurs manches ou séquences, accompagnés par le très placide Freddy Kunze, un peu plus qu'un simple serviteur de plateau qui se charge de déplacer et d'agencer au gré du vent et des humeurs des uns et des autres des chambres à air de toutes tailles sur le plateau. C'est donc dans une savante scénographie que se jouent – et là aussi il faut prendre le mot dans son sens plein – différentes comédies de la langue récoltées ici et là, restituées avec bonheur et « hénaurmité », une « hénaurmité » que n'aurait pas désavoué un Rabelais, entre nombreux autres (d'Artaud à Heidegger !), auquel on songe bien évidemment. C'est le souffle (des chambres à air ou de celui qui part « du fond des gorges ») de l'esprit qui balaye la scène pour notre plus grande jouissance.

Jean-Pierre Han

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