La résistible ascension du dénommé Ponzi

Le Système de Ponzi de David Lescot. Mise en scène de l'auteur. Tournée prévue jusqu'à fin avril. Du 11 avril au 26 avril au Théâtre national de Strasbourg. Tél. : 03 88 24 88 00.

Jeune homme en prise avec son temps, et même si aller fouailler du côté de ses souvenirs d'enfance lui tient chaud au cœur comme dans la très réussie Commission centrale de l'enfance, David Lescot ne pouvait pas ne pas être touché par la récente affaire Madoff. Les affaires financières ont investi le politique en même temps que notre vie quotidienne et il est quasiment impossible d'y échapper. Va donc pour une histoire ancienne qui date de Années Folles… pour évoquer notre monde d'aujourd'hui. Ce ne sera pas la première fois que des faits du passé sont ainsi convoqués au théâtre pour parler de notre présent. Plein feu donc sur cet homme qui « inventa » le système qui porte son nom et qui n'est rien d'autre qu'une escroquerie financière. Carlo Ponzi, c'est de lui qu'il s'agit, est un émigré italien, parti avec 200 dollars en poche qu'il perdra au jeu sur le bateau, débarquant en Amérique au début du siècle dernier, en 1903, avec seulement 2,50 dollars pour toute fortune. De New York à Montréal, en passant par quelques autres lieux, il traîne sa vie, « trente-cinq ans une vie d'expédients », dans des petits boulots, passe par la case prison où le hasard veut qu'il fasse ses classes financières auprès d'un détenu… Jusqu'à ce qu'au lendemain de la Première Guerre mondiale, le hasard toujours, lui indique comment faire fortune en spéculant sur les coupons-réponses internationaux. C'est une gigantesque arnaque financière que Ponzi met alors sur pied. Il monte très vite à Boston une entreprise d’investissement qui promet d’offrir un taux de 50 % de retour sur investissement en quarante-cinq jours ! Le système marche à merveille, les premiers clients sont satisfaits et servent de relais pour les suivants. L'argent afflue et Ponzi devient millionnaire et célèbre. Une fulgurante réussite qui éveille bien sûr les soupçons. Sa chute est programmée : elle sera effective un an seulement après sa résistible ascension, en 1920. Suite et fin misérable dans un hôpital de charité à Rio de Janeiro, en 1949. Voilà pour Carlo Ponzi, l'italo-américain dont Madoff avoue s'être inspiré… On le voit, la matière est riche qui pourrait (elle l'a sans doute fait) inspirer romanciers, cinéastes et dramaturges. Mais la réussite théâtrale du Système de Ponzi de David Lescot tient à bien autre chose que la simple et banale relation des faits. À sa manière, éminemment théâtrale (et musicale), lui aussi invente un « système », autrement dit une forme particulière, chorale, épique, travaillée de l'intérieur par une certaine ironie et un véritable humour. Tout Lescot est là, dans sa façon de dire les choses, même les plus graves, avec pudeur et sensibilité. Elles n'en acquièrent que plus de force. L'œuvre découpée, rythmée, en courtes séquences presqu'à chaque fois introduites par un chœur, se développe telle une machine infernale remontée à bloc par l'équipe en place, au risque d'ailleurs qu'elle ne finisse par s'emballer. David Lescot connaît son Brecht sur le bout des doigts, il l'accommode à sa façon, et l'actualise au goût du jour. Une formidable équipe de comédiens, compagnons qu'il connaît bien, (à dix, Lescot compris, pas moins de 87 personnages défilent sur scène autour du couple Ponzi – remarquables Scali Delpeyrat et Céline Millat-Baumgartner –), l'aide dans sa tâche consistant non seulement, bien sûr, à dessiner le portrait, finalement médiocre et génial dans sa médiocrité, de Ponzi, mais aussi à brosser le tableau de toute une époque, celle de notre ère moderne.

Jean-Pierre Han

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