Pesanteur humaine

'' Le Fils'' de Jon Fosse. Mise en scène de Jacques Lassalle. Théâtre de la Madeleine. Jusqu'au 15 juillet à 21 heures. Tél. : 01 42 65 06 28.

Après les mises en scène de Claude Régy, le premier, de Patrice Chéreau et de quelques autres grands noms de la profession ensuite, il serait légitime de penser que l'univers de Jon Fosse ne présente plus de grands secrets pour le public français. Et pourtant… C'est plutôt l'exposé des secrets et des mystères, qui sont ceux de la vie même, que ces mise en scène mettent au jour. Dernier éclatant exemple en date, le travail de Jacques Lassalle sur Le Fils, une pièce de la première période du dramaturge, celle de la fin des années 90, qui vit paraître notamment Quelqu'un va venir que nous fit découvrir Claude Régy en 1999. Superbe travail, tout en attentive écoute du texte et de ses silences, de Jacques Lassalle donc qui connaît plutôt bien l'univers de Jon Fosse pour l'avoir déjà abordé à plusieurs reprises ; il est d'ailleurs rare que ceux qui explorent l'univers de l'auteur norvégien, qu'il s'agisse de Claude Régy, de Patrice Chéreau, ou encore de Thomas Ostermeier, ne le fasse qu'une seule et unique fois. Il y a comme une nécessité à revenir, comme si une effet d'aimantation se produisait, à ce monde si particulier pour en trouver peut-être certaines clés. Et pourtant tout dans Le Fils semble être d'une extrême simplicité. Décor unique – l'intérieur d'une maison – un couple, le père et la mère, déjà âgés, évoquent leur fils parti faire fortune ailleurs et qui ne donne plus guère de nouvelles de lui. Peut-être attendent-ils un signe de lui. En attendant elle coud, lui scrute l'obscurité, « de plus en plus sombre d'année en année », dit-il, dans laquelle s'enfonce le hameau dont ils sont les derniers habitants avec un seul voisin, veuf alcoolique parti faire des courses en ville. Dialogue, si l'on peut qualifier ainsi ces mots jetés à la volée et comme arrachés au silence ; le temps passe. Les phares du car qui relie cet îlot d'obscurité et de solitude trouent la nuit ; le voisin revient avec quelqu'un. Silence. Quelqu'un va venir se dit-on en se souvenant du titre de la pièce de Jon Fosse… Quelqu'un vient effectivement. Après une longue fausse hésitation c'est effectivement le fils, un taiseux encore moins bavard que ses parents. Silence à nouveau. Puis c'est au tour du voisin « qui ne va pas trop bien » d'apparaître… Ça va quand même parler, entre deux silences, entre deux non réponses, entre deux souffles, comme chez Beckett. On n'en saura pas plus. Le voisin meurt, le fils reprend le car le lendemain matin… Quelque chose s'est joué. Ou rien. Une pesanteur humaine. Et c'est tout simplement prodigieux. Jacques Lassalle, au meilleur de sa forme et dans un registre qu'il affectionne, a dirigé cela en chef d'orchestre, et ses quatre interprètes, chacun dans son registre propre jouent en virtuose. Michel Aumont, le père, Catherine Hiegel, la mère – rien d'étonnant, nous connaissons, et Jacques Lassalle aussi, leur talent depuis longtemps –, Jean-Marc Stehlé, prodigieux en vieux voisin alcoolique à la recherche de son souffle (il signe également les décors avec Catherine Rankl), et Stanislas Roquette, une véritable révélation dans le rôle du fils, énergie de la vie enfermée dans une carapace, mais toujours prête à exploser. Un quatuor maître jeté dans l'ombre par Franck Thévenon, de variation en variation : c'est superbe.

Jean-Pierre Han

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