Éloge du rien

Nous avons les machines par les Chiens de Navarre. Mise en scène de Jean-Christophe Meurisse.

À chaque époque ses productions théâtrales. Glorieuse ou médiocre comme celle que nous vivons, la sarkozyenne, que l'on espère n'être bientôt plus qu'un très mauvais souvenir, aura donc eu les siennes qui en seront comme l'emblème, ce qui ne manque pas de triste ironie si l'on veut bien considérer à quel point le théâtre, comme tout ce qui touche au domaine artistique, aura été une non préoccupation (c'est un euphémisme) des maîtres du moment. Parmi les spectacles (et les équipes) emblématiques de cette ère, choisissons-en un qui nous semble particulièrement représentatif, aussi bien dans son « esthétique », ce qui est un bien grand mot pour ce qui le concerne, que pour le déferlement de réactions pour ainsi dire passionnelles et parfois même presqu'hystériques qu'il a provoqué auprès d'une population pourtant fort éloignée, en apparence, des gaudrioles boulevardières d'usage. Réactions d'ailleurs relayées par une partie de la profession, ce qui est encore moins compréhensible, sinon plus grave.

La dernière des six représentations de Nous avons les machines – une création forcément collective, puisque c'est l'expression à la mode du jour et que l'on ne saurait s'y déroger, dirigée par Jean-Christophe Meurisse – s'est donnée au théâtre de Gennevilliers devant une salle comble, certains spectateurs ayant dû s'inscrire sur une liste d'attente avant de pouvoir entrer. On se réjouira évidemment d'une telle ferveur dans un lieu théâtral, même si le spectacle était présenté dans la petite salle. Ferveur est bien le terme, puisque de toute évidence la majeure partie du public était acquis d'avance aux Chiens de Navarre (c'est le nom du collectif en question). À ce stade le phénomène dépasse largement la sphère théâtrale pour devenir phénomène social. Mais qu'est-ce donc qui a pu provoquer un tel engouement ? Le souvenir de la précédente création du groupe, Une raclette, présentée, excusez du peu, à la fois au Centre Pompidou, puis aux mythiques Bouffes du Nord autrefois habités par Peter Brook, sans oublier quelques lieux téméraires comme le théâtre de Vanves ? D'ailleurs, fidèles, les mêmes lieux ont récidivé avec Nous avons les machines pour lequel on retrouve d'autres vénérables soutiens, comme la Maison des arts de Créteil, le Parc de la Villette, etc. ; du très sérieux concernant notamment l'audace et la novation. De leur côté quelques universitaires, toujours aux aguets, n'ont pas manqué d'accompagner doctement le phénomène. Bref, dieux et fées (nous ne croyons pas plus aux uns qu'aux autres, hélas) se seraient-ils penchés sur ces déjà fameux Chiens de Navarre ? À voir ce qui se passe sur scène, on ne croira pas davantage aux uns et aux autres.

Dans la dernière livraison de la belle revue Théâtre/Public qui, clin d'œil du destin, fut longtemps l'émanation du Théâtre de Gennevilliers, mais du temps de Bernard Sobel, on trouve sur le sujet des « États de la scène actuelle » une remarquable note de Frédéric Maurin sur les Chiens de Navarre à laquelle nous souscrivons bien volontiers. « Les Chiens de Navarre déploient, pour faire voler en éclats les cadres du théâtre bien-pensant, une énergie elle-même bien-pensante : invectives de bon aloi à l'adresse d'un public conquis d'avance par le frisson de se faire très légèrement malmener ou de voir des comédiens jouer sans que ce soit ”du théâtre”, guerre à la frontalité et invitation lancée aux spectateurs des premiers rangs à palper des testicules (Une raclette), enchaînement de lieux communs disant haut et fort qu'ils sont à prendre au second degré… », etc. Toutes choses que l'on retrouve (palpation des testicules en moins, mais exposition de trous du cul et de quelques chattes en plus) dans Nous avons les machines. Un spectacle dans lequel on retrouve effectivement la même propension à faire semblant de ne pas faire du théâtre, à faire dans la gentille provocation, celle que notre société tolère et appelle même de ses vœux pour se donner l'air de…, tout en déployant une énergie de tous les instants pour que cela soit bien clair que l'on joue avec ses tripes. Laquelle énergie est là pour masquer l'absence de propos, de véritable travail théâtral. Ce que déploient les Chiens de Navarre est un « art » de la connivence et de l'alibi : ce sont les nouveaux chansonniers de notre ère, les néo-boulevardiers d'une fausse intelligentsia. Esbroufe, fausse provocation, vulgarité (le fait de montrer sexes et trous du cul étant ce qu'il y a encore de moins vulgaire dans le spectacle) : cela ne vous rappelle rien ? Et bien sûr le tout est étayé par un discours qui brasse allègrement les lieux communs du moment. Peu avares sur leur façon de travailler et de penser le théâtre sinon le monde, les Chiens de Navarre nous offrent généreusement quelques notes sur leur façon d'opérer : « les acteurs sont à l'origine de l'écriture », ce que disent à peu près toutes les équipes « émergentes » (notion très à la mode elle aussi dans notre petit milieu). Au vu du résultat, on préférerait franchement qu'ils ne le soient pas. « Pour une écriture en temps réel » : autre notion que l'on retrouve dans la bouche et sous la plume des dites équipes émergentes et collectives, qui renvoie à l'improvisation, et qui, au sens propre de l'expression, ne signifie pas grand-chose. C'est pourtant un beau sujet que celui de la temporalité au théâtre, mais qui mériterait une véritable réflexion et non pas de simples banalités avec accrochage sur le réel (ah, le réel !) pour faire passer la pilule. Quant à la temporalité du spectacle, on préfère l'oublier dans l'instant. Mais ce n'est pas tout : nous aurons encore droit à quelques considérations toujours bien senties sur la création collective, grand sujet qui préoccupe les découvreurs d'eau chaude.

Pour ce qui est du plateau, c'est le vide absolu, aussi bien au plan de la dramaturgie (pourquoi prononcer ce terme ?) – l'argument est d'une platitude à faire pleurer – que de la réalisation. Nous sommes devant le vide absolu ou plutôt le rien, ce qui ne serait pas grave en soi – d'autres jeunes équipes théâtrales s'y vautrent – si les Chiens de Navarre ne prétendaient pas être dans le plein de la pensée, en d'autres termes s'ils ne prétendaient pas faire passer des vessies pour des lanternes, ce qui a été la marque de fabrique du dernier quinquennat.

Jean-Pierre Han

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