Une totale réussite

Une Mouette d'après La Mouette de Tchekhov. Mise en scène d'Isabelle Lafon. Théâtre Paris-Villette. Jusqu'au 26 mai. Tél. : 01 40 03 72 73.

Elles sont cinq jeunes femmes, cinq comédiennes réunies pour nous livrer Une Mouette d'après La Mouette de Tchekhov. D'un pronom l'autre, c'est tout l'enjeu de la représentation imaginée et conçue par Isabelle Lafon, qui aime à naviguer dans les eaux russes : on lui doit notamment le très beau Journal d'une autre d'après des entretiens de Lydia Tchoukovskaïa avec Anna Akhmatova présenté également au Paris-Villette. Le pari tenté par les cinq comédiennes est parfaitement singulier. Faire à elles seules – il y a en fait dix grands rôles dans la pièce de Tchekhov dont six masculins, mais qu'à cela ne tienne – à la fois le récit de la pièce et l'interpréter. Être à la fois dehors et dedans, et cela sans aucune ambiguïté, au vu et au su de tout le monde. Superbe et très subtil tressage qu'autorise le propos de l'auteur dans cette pièce tout particulièrement et l'on se souviendra opportunément que Tchekhov fut aussi un admirable et très prolifique nouvelliste. Alignée face au public sur le plateau nu du Théâtre Paris-Villette dont on souhaite vivement qu'il restera voué au théâtre pourvu qu'il soit dirigé par un homme de la clairvoyance et de la compétence de Patrick Gufflet, les cinq comédiennes racontent donc et jouent alternativement tous les rôles de la pièce. Figure de style qu'adoptent volontiers les collectifs émergents d'aujourd'hui ? Que non pas, fort heureusement : ici cela a un sens. Ni afféterie, ni ersatz de pensée, mais au contraire une véritable réflexion sur la pièce, sur chacune de ses répliques ou même de ses didascalies, et aussi sur l'art théâtral qui est par ailleurs l'un des thèmes majeurs de l'œuvre représentée. Cinq récits donnés face au public avec une économie de gestes, mais du coup chacun d'entre eux prend une dimension phénoménale. Le moindre geste, le moindre regard, le moindre mouvement du corps prend soudainement une ampleur étonnante. Il suffit d'un rien – sans démonstration aucune – pour que la pensée jaillisse, pour que l'acte théâtral prenne toute sa signification. Ce qu'accomplissent les quatre actrices entourant Isabelle Lafon, Johanna Korthals-Altes, Norah Krief, Gilberte de Poncheville et Judith Périllat est proprement stupéfiant d'intelligence et de grâce. Les récits se croisent, s'éclairent les uns les autres, la pièce se joue soudainement. Les actrices passent d'un rôle à l'autre, se passent les rôles, passent du récit au jeu, du jeu à son histoire. L'acte théâtral est retourné comme un gant ; il nous est montré et offert dans le même mouvement. Quatre actes, les cinq jeunes femmes s'approchent simplement en ligne vers nous à chacune des ruptures : quelque chose de nouveau se donne à voir. De plus en plus près. Il n'y a que cela et c'est admirable.

Jean-Pierre Han

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